Non Monsieur Boutih, ma génération n’est pas « radicale »

Paru en plein milieu de la crise grecque, le rapport de Malek Boutih sur les phénomènes de radicalisation et notamment du jihadisme est passé relativement inaperçu. Et pourtant, quelle charge contre la jeunesse ! Son rapport intitulé sobrement « Génération Radicale » nous donne une image caricaturale de la jeunesse. Les jeunes seraient en soif de reconnaissance, radicalisés et banaliseraient la violence à en croire les conclusions dudit rapport. En outre, toujours selon ce rapport la jeunesse serait «frustrée» et «prête à basculer» dans le radicalisme religieux.

Cette violente charge contre la jeunesse va même plus loin puisque le rapport oppose aux jeunes « qui rêvent de réussite rapide et clinquante» les adultes dont « la bien-pensance  enjoint les jeunes à l’abnégation et à la modération ». Après la lutte des classes, voici venu le temps de la lutte des générations si l’on lit entre les lignes de ce rapport. Néanmoins, ce rapport est truffé de caricatures sur la jeunesse. S’il aborde un problème important, il ne propose ni le bon constat ni les bonnes causes et encore moins les bonnes réponses pour endiguer le mal-être d’une certaine partie de la jeunesse.

Un constat absolument délirant

La consommation d’alcool, de drogue, les relations sexuelles non-protégées ou encore une conduite routière dangereuse sont autant d’arguments mis en avant par le rapport pour nous montrer une jeunesse en plein mal-être. Ce mal-être serait récent selon les rédacteurs du rapport. Il est vrai que tous les éléments mis en avant pour symboliser ce mal-être sont apparus au cours des cinq dernières années. Plus sérieusement, tous les comportements cités plus haut existent depuis bien des années. Les imputer à la seule génération actuelle c’est faire preuve d’une mauvaise foi inouïe et d’une partialité singulièrement élevée. En fait, ce rapport a tout du procès à charge contre la jeunesse. Il ne me semble pas que pour aborder un sujet d’une telle importance, cette méthode soit la meilleure.

Si on s’intéresse aux personnes qui ont été consultées pour rédiger ce rapport, on comprend tout de suite pourquoi celui-ci comporte des incohérences majeures et fait preuve de bien peu de mesure dans ses jugements. Aux côtés d’experts comme Gilles Kepel ou Pierre N’Gahane, on retrouve en effet des personnes que l’on ne s’attendrait pas à voir consulter pour un tel rapport. Ainsi en est-il de Frigide Barjot par exemple. L’ex-leader de La Manif pour tous participe effectivement à la rédaction de ce rapport. On peut se demander quelle expertise a cette femme sur le sujet de la jeunesse. Les jeunes étaient-ils majoritairement favorable au mouvement qu’elle a dirigé ? Il ne me semble pas. Plus surprenante encore est la présence du polémiste Jean-Paul Ney. Alors qu’un tel débat nécessite un apaisement et des propos mesurés cette personne ne me semble pas être la mieux à même d’apporter cette sérénité au débat. Faut-il rappeler que Monsieur Ney, après l’attentat de Yassin Salhi, avait affirmé sur Twitter « Musulmans Français, dernière chance pour vous désolidariser de l’Etat Islamique » ?

Enfin dernier fantasme défendu par le rapport : ma génération serait fascinée par la violence. Le député socialiste va même plus loin, il affirme qu’une génération si violente n’avait jamais été vue au cours de l’Histoire.

Et pourtant, ce n’est pas ma génération qui a enfanté la Traite Négrière. Ce n’est pas ma génération qui a promu la colonisation et toute la violence et les horreurs qu’elle a pu contenir. Ce n’est pas ma génération qui a mis l’Europe à feu et à sang pendant deux Guerres mondiales. Ce n’est pas ma génération qui a fait planer un risque d’apocalypse nucléaire durant la Guerre froide. Alors Monsieur Boutih cessez de raconter des choses complétement incohérentes pour faire plaisir à tous les contempteurs d’une jeunesse caricaturée de toutes parts.

La réelle cause de radicalisation : un déficit d’identité

Non contents d’avoir caricaturé la jeunesse, les rédacteurs du rapport vont encore plus loin en nous donnant les causes qui, selon eux, concourent à cette radicalisation. Et tenez-vous bien, si on frôlait le ridicule avec le constat d’une jeunesse radicale, on le touche avec les causes qu’avance le rapport pour expliquer cette radicalisation. Malek Boutih propose pour endiguer la radicalisation d’ouvrir des boites de nuit gérées par des associations et financées par les acteurs publiques. De là à dire que les personnes que l’on refoulent à l’entrée des boites sont des jihadistes en puissance il n’y a qu’un pas, que franchit sans hésiter le député socialiste : «La haine qui germe chez un « refoulé » des boîtes de nuit est porteuse d’énormes frustrations et de haine». Qui peut décemment croire qu’être refoulé en boite de nuit induit une radicalisation ?

La vérité, c’est que pour l’écrasante majorité des jeunes qui basculent dans les mouvements radicaux, ce qui est en cause c’est leur recherche d’identité. Est-il normal que 20 ans après sa sortie, La Haine n’ait pas pris une ride ? Les jeunes qui basculent dans le jihadisme sont pour la plupart des personnes qui se cherchent et qui n’ont pas d’identité qui leur est propre. Pour les descendants d’immigrés c’est assez simple à comprendre : ils ne se sentent d’une part pas pleinement Français, soit parce qu’ils se sentent rejetés par le reste de la population (la question du rap est à ce titre révélatrice d’un certain rejet) soit parce qu’ils n’ont pas envie d’intégrer complètement les codes du pays. D’autre part, ils ne sont pas considérés comme d’authentiques Algériens, Marocains ou Tunisiens dans le pays d’origine de leurs parents. Ils sont en quelque sorte les «bâtards de la République» chez eux ni ici, ni là-bas.

Vouloir réellement comprendre et éradiquer ces tentations radicales passe donc par l’analyse de cet état de fait. Comment leur faire accepter les codes et les valeurs républicaines ? Comment changer le regard sur les personnes issues des banlieues ? Comment réduire la discrimination ? Comment sortir de cette logique de ghettoïsation qui est à l’œuvre dans bien des quartiers ? Autant de questions auxquelles ne répond pas le rapport présenté par Malek Boutih. En même temps quoi de plus normal ? Pour bien répondre aux problèmes encore faut-il se poser les bonnes questions.

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