La tyrannie des statistiques

« Les statistiques, c’est comme le bikini. Ce qu’elles révèlent est suggestif. Ce qu’elles dissimulent est essentiel». En affirmant ceci, Aaron Levenstein est très proche de la vérité. A se borner aux chiffres et aux statistiques, on finit par passer à côté de l’essentiel à savoir le caractère profondément humain des éléments que l’on résume à de simples chiffres. En outre, ces derniers peuvent être malmenés. On peut faire dire tout et son contraire à une statistique comme l’avait si bien noté Alfred Sauvy : «Les statistiques sont des êtres fragiles qui, à force d’être torturés, finissent par avouer tout ce que l’on veut leur faire dire».
Si je parle de tyrannie des statistiques, c’est parce que celles-ci possèdent tous les attributs du tyran. Dans la Grèce Antique, un tyran désigne un individu disposant d’un pouvoir absolu, après s’en être emparé de façon illégitime. Et comment nier que les statistiques ont aujourd’hui un pouvoir absolu et illégitime ? Le fact-checking si cher à Aymeric Caron a accouché d’un journalisme de chiffres qui met complétement de côté toute réflexion et toute mise en perspective. A force de vouloir regarder de près les éléments, la vision devient myope et l’on se retrouve incapable de prendre de la hauteur et d’avoir une vision globale des problèmes de notre société. Illégitime les statistiques, pourquoi me direz-vous ? Eh bien c’est plutôt simple, à force de vouloir tout résumer à des chiffres on oublie de penser de manière humaine.

Le règne des statistiques ou l’abdication de l’humanité

L’exemple des migrants suffit, à lui seul, à illustrer le problème que pose cette tyrannie que constitue l’utilisation abusive des chiffres et des statistiques. Depuis le début de l’année le nombre de migrants a explosé et avec lui le nombre de naufrage au large des côtes européennes. La compassion et des attitudes humaines devraient prendre le pas me direz-vous ? Eh bien loin de là ! On ne parle que de chiffres, de combien de migrants arrivent en Europe, d’où est-ce qu’il faut les répartir, de comment les empêcher de prendre la mer de l’autre côté de la Méditerranée. Finalement, ce règne des statistiques s’accompagne d’une certaine déshumanisation des problèmes. La froide réalité et le pragmatisme deviennent des valeurs et l’on juge de la valeur d’une personne si elle est capable de fournir des chiffres et des statistiques pour étayer ses arguments. Plus d’idéal ou d’idéalisme aujourd’hui puisque défendre un idéal ne se fait pas qu’avec des chiffres. Les chiffres et les statistiques, c’est l’émanation froide du cerveau alors que défendre un idéal nécessite des qualités de cœur.
Cette tyrannie des statistiques frappent surtout la politique et les hommes politiques. Ceux-ci ne jurent que par les chiffres. Et on les comprend bien. Sur quoi sont-ils jugés ? Assurément pas sur l’amélioration de la société vers plus de justice, de solidarité, de liberté ou d’égalité mais bien sur les chiffres de la dette, du chômage ou de la croissance. En somme c’est au niveau politique que le terme de tyrannie des statistiques prend tout son sens. En érigeant les statistiques au rang de dogme, les hommes politiques et les médias n’ont fait que précipiter la chute du politique au profit de l’économique. « Après moi il n’y aura que des gestionnaires ». Cette phrase du Général de Gaulle n’a jamais eu plus de sens qu’aujourd’hui. Il n’y a qu’à voir les débats d’entre deux tours. Loin d’être des débats de fond sur les idéaux portés par les différents candidats, ils se résument à un combat de chiffre auquel le téléspectateur ne comprend la plupart du temps rien du tout.

Même le sport est touché…

Paroxysme de cette tyrannie, le sport lui-même est touché. On le pensait à l’abri du matérialisme ambiant de nos sociétés. Il n’en est malheureusement rien. On pensait avoir, dans le sport, une échappatoire à la froide réalité, ne serait-ce que le temps d’un match. Celle-ci a tout de même décidé de s’imposer en force dans ce domaine. Ainsi a-t-on vu apparaitre des palettes et autres statistiques en tous genre pour décortiquer les matchs. Le football est particulièrement touché. Regardez donc un match de ligue 1 à la télévision et vous aurez tout compris. Pour combler les blancs les commentateurs passent leur temps à nous raconter que telle équipe marque x pour cents de ses buts entre la 15ème et la 30ème minute tandis que telle autre équipe marque y pour cents de ses buts entre la 60ème et la 75ème minute. Loin d’apporter un éclairage, ces statistiques concourent à faire penser que le sport devrait être mécanique, chose qu’il n’est pas dieu merci.
Toutefois, le plus grand des travers n’est pas tant de balancer des statistiques à longueur de match sur telle ou telle équipe. Là où les statistiques permettent à la froide réalité d’entrer sur le terrain du sport c’est que l’on analyse désormais les matchs et les saisons selon ce simple angle. On ne parle plus de l’émotion procurée mais on raisonne sur les résultats bruts. L’exemple de l’OM de Bielsa est singulièrement frappant : bien que l’équipe ait terminé quatrième, ce qui est une déception en soi, les supporters auront vécu une plus belle saison en charge émotionnelle que lors de la saison où le club a fini vice-champion de France sans procurer une once d’émotion. Et pourtant de nombreux observateurs mettent complètement de côté cette émotion procurée préférant dire que la saison est ratée simplement parce que l’équipe a fini quatrième et pas deuxième. Enfin, les statistiques brutes d’un match peuvent ne pas rendre compte de la réalité de celui-ci, dire qu’une équipe a fait 400 passes de plus qu’une autre ne veut en soit rien dire : cela dit que cette équipe a eu la maitrise du ballon mais ne dit pas ce qu’elle en a fait, l’a-t-elle fait tourner de manière stérile ou a-t-elle su créer des décalages ?

On voit bien que les statistiques seules ne sont pas pertinentes. Alors utiliser les statistiques et s’appuyer dessus est une bonne démarche, les ériger en vérité absolue est complètement idiot.

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