Jaurès, ce géant

Il y a 101 ans, Raoul Villain (le bien nommé) assassinait Jaurès au café du croissant. A l’époque, certains se sont réjouis de cette mort violente. Il faut dire que celui qui a réussi la prouesse d’unifier les différentes chapelles socialistes n’était pas bien vu par la presse réactionnaire et belliqueuse. Lui le pacifiste forcené n’avait eu de cesse d’alerter la population sur le désastre que constituerait une guerre contre l’Allemagne. Il fut menacé de mort pour cet engagement en faveur du dialogue et non de la violence, en faveur des mots plutôt que des balles. Il payera de sa vie cette position inflexible et courageuse. Et toute sa grandeur est résumée dans cette position, jamais il n’a renoncé à ses idéaux.

Le grand paradoxe avec Jaurès c’est, qu’aujourd’hui, tout le monde s’accorde à reconnaître qu’il était un grand homme et qu’il fait partie des hommes politiques français les plus marquants alors même qu’il est parfaitement à l’opposé des valeurs qui régissent notre société. Viscéralement de gauche, il n’opposait pas l’idéal et le réel comme on le fait bien trop souvent de nos jours. Au contraire, en affirmant que «le courage c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel», il réunit ces deux concepts que l’on tente à tout prix d’éloigner l’un de l’autre. Jaurès n’aura jamais été président du conseil au contraire de Clémenceau, son grand adversaire. D’aucuns y voient le signe de la défaite de Jaurès. Je suis plus enclin à y voir le signe de sa victoire mais une victoire beaucoup plus symbolique, celle des idées.

La vérité placée au dessus de tout

« Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques ». Cette phrase, tirée du discours à la jeunesse devant les lycéens d’Albi où il a lui-même été élève puis professeur résume à merveille la position de Jaurès. Dans tous les combats qu’il a eu à mener au cours de sa vie, il n’a jamais abandonné cette exigence de vérité. Ses principes, il ne les a jamais renié même quand ceux-ci l’ont entrainé à se positionner contre la pensée dominante et contre l’opinion publique. En refusant la colonisation ou en prônant la paix alors que le pays entier ne voulait qu’une seule chose (en découdre avec les allemands), Jaurès a su faire preuve d’une grandeur politique qui manque cruellement à nos élus aujourd’hui.

En y réfléchissant à deux fois, Jaurès n’est pas réellement un homme politique. C’est peut-être pour ça qu’il est tant apprécié dans notre époque qui rejette en bloc la classe politique. Agrégé de philosophie, professeur pendant un temps, Jaurès est finalement le paradigme de l’intellectuel. Sa formation philosophique et littéraire fait qu’il a toujours préféré la victoire des idées plutôt que la simple victoire électorale. Et c’est précisément cette approche qui le différencie tant des autres hommes politiques et qui fait sa grandeur. Homme de compromis refusant toute compromission, il incarnait à merveille l’équilibre cher à Max Weber entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité comme lorsque, soutenant la grève des mineurs de Carmaux, il s’opposa fermement aux grévistes extrémistes qui envisageaient d’incendier le château du marquis de Solages, propriétaire de la mine.

Un idéal d’égalité et de justice que l’on raillerait aujourd’hui…

Là où Jaurès se distingue le plus de la vie politique actuelle, c’est dans sa poursuite d’un idéal de justice et d’égalité. Aujourd’hui tout homme politique qui se dit porteur d’un idéal est raillé et catalogué dans la case des doux rêveurs. Pourtant, Edgar Morin dans, Pour et contre Marx, montre bien que la seule position réellement acceptable est celle d’un équilibre entre le réalisme et l’idéalisme. Vouloir faire du pragmatisme une valeur comme le font notre société et nos hommes politiques c’est finalement abandonné en quelque sorte ce qui fait la singularité de l’Homme. Qu’est-ce qui distingue, en effet, l’Homme de l’animal sinon sa capacité à avoir un horizon et à être révolté par l’injustice et l’inégalité ? Aujourd’hui, Jaurès serait rangé dans la catégorie des idéalistes bien gentils qui ne vivent pas dans le « monde réel ».

Pourtant, son idéalisme n’était pas coupé du monde réel. C’est précisément l’horreur du monde réel qui nourrissait son idéalisme. C’est en voyant la misère des mineurs, l’atrocité du code de l’indigénat ou le non-respect des lois par les plus aisés que Jaurès trouvait la force de se battre pour son idéal de justice et d’égalité. Peu d’hommes politiques lui ont succédé. Léon Blum, peut-être, reste le seul à avoir été dans ses pas. A tous ceux qui lui affirmaient que l’idéalisme ne mène à rien, Jaurès répliquait que si l’idéalisme était une route incertaine et fragile vers plus de justice et d’égalité, le réalisme froid et l’acceptation des inégalités étaient eux des impasses à coup sur. C’est d’ailleurs sa recherche d’un idéal d’égalité qui a abouti à la loi de 1905 (dont se gargarisent tous les élus aujourd’hui) et à la création de la laïcité. Cette laïcité si chère à Jaurès (et à la gauche de l’époque) était pour lui le moyen de donner plus d’égalité aux autres croyants que les chrétiens.

Le 31 juillet 1914, Jaurès a été assassiné par Raoul Villain. C’est terrible. Mais le plus terrible c’est que l’esprit Jaurès a été depuis tué bien plus d’une fois. Par la gauche qui s’est éloignée des ouvriers et des petites gens. Par toute la classe politique qui rejette tout idéal et ne se complait que dans un pragmatisme médiocre. Par toute la population qui refuse aujourd’hui les apprentissages de ce grand homme, qui nous a montrés que la lutte pour une société plus juste et plus apaisée est toujours possible, pour ne favoriser qu’une logique individualiste. Alors oui, aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin de l’esprit de Jaurès et de défendre les valeurs qui étaient les siennes.

4 commentaires sur “Jaurès, ce géant

  1. Bel hommage.

    Certes Péguy, contrairement à Jaurès, n’avait pas compris que la Guerre mènerait à la mort de la France et même de l’Europe, il ne faut pas néanmoins aller trop vite en besogne. Bien des hommes de valeur se sont trompés. Dire que l’opposition à Jaurès était constituée d’une « presse réactionnaire et belliqueuse » est à mon avis faux. C’était la grande époque de la « nation », de la « république », qu’il fallait défendre. Ceux qui voulaient défendre la France par la guerre étaient également des idéalistes. Et ils sont morts pour leurs idées.

    Ensuite, le socialisme de Jaurès, non-violent, n’a mené à rien. Son message a peut-être été mal compris, mais pour moi ce n’est pas un hasard de voir sa commémoration fêtée par l’Humanité (journal). On est typiquement dans cette gauche de l’inaction, de la contestation pure, que je qualifie volontiers de gauche du Spectacle. Contrairement à toi, je suis admiratif de la gauche de G.Sorel et d’E.Berth, qui se sont battus pour une doctrine révolutionnaire mais cohérente, et qui incarnaient réellement une éthique de l’action. Un exemple pour illustrer mes propos : peu de gens savent qu’un des combats historique de la gauche fut l’abolition du salariat. Eh bien la quasi-totalité de la gauche actuelle l’ignore, puisqu’elle ne cherche qu’à augmenter les salaires! Ce pacifisme à la Jaurès, cet esprit de compromis a permis l’inféodation et l’aliénation totale des salariés. A trop vouloir rassembler, on en perd ses principes. Attention, note bien que je ne pense pas qu’il aurait approuvé cela. Mais sa pensée y mène. Il n’y a pas de rupture selon moi entre Jaurès et Joffrin. Une continuité au long du siècle dernier qui a mené à cette gauche actuelle, aveugle.

    Qu’il n’ait jamais franchi le pas de la politique politicienne est à son honneur. Un grand homme,oui. Un géant, non.

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    • Je n’ai pas voulu dire que l’opposition à Jaurès émanait simplement de la presse réactionnaire et belliqueuse. Il y a des gens très bien qui, comme tu dis, en voulant défendre eux aussi un idéal se sont trompés sur cette question. Après ce que j’ai voulu dire par là c’est surtout que Jaurès a eu le courage de tenir le cap alors que la majorité de l’opinion ne pensait pas comme lui.

      Je suis pas d’accord avec toi quand tu parles de gauche de l’inaction et de contestation pure. Si aujourd’hui il n’est plus commémoré que par l’Huma c’est d’une part parce que c’est quand même le journal qu’il a crée et d’autre part parce que la gauche a complétement abandonné son héritage.La loi sur la laïcité c’est tout sauf de l’inaction, la lutte aux côtés des mineurs de Carmaux c’est tout sauf de l’inaction. Dire que Joffrin et toute la soit disante gauche contemporaine est dans la même veine que Jaurès c’est insulter sa mémoire. Jaurès n’a jamais séparé l’action de la réflexion et de l’idéalisme, c’est pour ça qu’il est si mal perçu (et sans doute compris). Après là où je te donne raison c’est que sa pensée n’était pas une pensée révolutionnaire. C’est ce dans quoi je me retrouve, je préfère la révolte à la révolution (mon goût pour Camus sans doute). Que ceux qui se revendiquent de Jaurès aujourd’hui tombent dans les compromissions ne veut pas dire que sa pensée mène à l’inféodation. Si Jaurès était un homme de compromis, il n’a jamais cédé sur ses principes c’est là toute la subtilité de sa position. Et de toutes façons toute idéologie menée à son terme comporte des failles (c’est le propre d’une idéologie d’ailleurs). Ce qui compte quand on juge un homme c’est évidemment sa pensée mais aussi ses actes. Faire le procès de Jaurès par l’intermédiaire de la gauche actuelle est un peu malhonnête c’est comme dire que le marxisme a échoué parce que l’URSS a échoué… Et sur ses actes, on ne peut pas dire que Jaurès n’avait pas une éthique de l’action. Il était idéaliste mais pas simplement contestataire.

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  2. A reblogué ceci sur Finobuzzet a ajouté:
    « « Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques » (…)

    Qu’est-ce qui distingue, en effet, l’Homme de l’animal sinon sa capacité à avoir un horizon et à être révolté par l’injustice et l’inégalité ? »

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  3. Bien sûr, Jaurès a mis sa vie au service de ses idées (pas Marx, dans la théorie pure). Mais sa pensée, parce qu’elle refuse le concept de révolution (qui n’est pas forcément violente) mène à la révolte partielle (petite grève de temps à autre aujourd’hui, à l’opposé de la grève générale de Sorel), facilement canalisable par un pouvoir en place, quel qu’il soit. Quand je parle de doctrine révolutionnaire, c’est en fait l’établissement d’un monde nouveau, c’est à dire une critique radicale du système en place. De ce point de vue là, Jaurès est réformiste. Et, selon moi, on ne réforme pas un système fondamentalement mauvais. On l’abat, on le change, au moins on le refuse.

    Pour te répondre sur la laïcité, l’Eglise était soumise à l’Etat depuis au moins 1789 (en réalité certains Rois nommaient eux-mêmes les évêques). La séparation des deux a donné une certaine liberté à l’Eglise, mais ça faisait un moment qu’on pouvait ne plus croire et avoir les mêmes droits que les autres. La République est de toute façon anti-cléricale et la laïcité n’est qu’un prétexte pour éliminer le pouvoir spirituel. Je n’y vois certainement pas que du bon, il n’y a qu’à voir le vide spirituel actuel (comblé par la consommation d’ailleurs, d’où la hausse souhaitée des salaires). Je parle bien sûr en tant que chrétien catholique.

    Je ne compare pas Jaurès à la gauche actuelle, je te rejoins sur le fait que sa pensée, sans ses actes, n’est pas complète. Il faut les deux. Il y a néanmoins continuité, je persiste, entre la gauche actuelle et Jaurès (et Blum). Peut-être ont-ils été mal compris. Il faut bien sûr regarder les contextes historiques : dans une France ouvrière, Jaurès et Blum pensait pouvoir changer le système simplement en ayant les ouvriers de leur côté. Mais la gauche actuelle (à part quelques courants) ne se préoccupe presque plus des ouvriers, trop peu nombreux. C’est là la grande faiblesse de Jaurès : ses idées et ses actes s’inscrivent dans un contexte historique particulier, mais perdent leur sens transposés aujourd’hui. Donc s’il faut saluer sa mémoire, il ne faut pas le prendre pour exemple actuel en ce concerne ses idées (à moins de les adapter à notre époque, ce qui me paraît compliqué). C’est pour cela qu’il est pour moi un grand homme, mais pas plus.

    Et oui je suis « révolutionnaire », parce qu’on va droit dans le mur 😉 Je développerai une autre fois.

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