Laissez-moi être un monstre

Jeudi dernier, je me suis levé en me disant que j’allais profiter d’une de mes dernières matinées sur Marseille avant de remonter à Nantes. J’ai donc pris mon petit déjeuner comme tous les matins et j’ai allumé la télé pour regarder les infos. En apprenant qu’une nouvelle embarcation de migrants avait sombré, j’ai ressenti cette même boule dans le ventre que je ressens à chaque fois que j’apprends la mort d’innocents mais jusque-là rien de bien nouveau. C’est en levant la tête et en voyant la photo du jeune Aylan que le choc est venu. Le long de mes joues se sont mises à couler des larmes. Pendant longtemps. J’en suis même arrivé à me demander si j’étais normal.

Et c’est précisément ce questionnement qui m’emmène à écrire cet article. Je me suis rendu compte que si pleurer devant cette photo n’était pas considéré comme normal alors je ne voulais pas l’être et que je préférais être un monstre. Je vais même plus loin, je revendique mon caractère monstrueux. Si l’on s’intéresse à l’étymologie du mot, on constate qu’il descend du verbe latin qui signifie monstranum ce qui laisserait supposer que le mot désignait à l’origine un phénomène que l’on montrait. En biologie, un monstre est un individu dont la conformation s’écarte notablement des standards de son espèce. Si la normalité que l’on nous propose c’est d’être des humains inhumains alors laissez-moi m’écarter des standards de notre espèce.

Don Quichotte assassiné par Machiavel

Dans une époque où il est bien mieux vu de se réclamer de Machiavel plutôt que de Don Quichotte, je souhaite réhabiliter la mémoire du héros de Cervantès. A l’heure où ceux qui s’autoproclament philosophes nous expliquent que l’idéalisme n’a plus lieu d’être, Michel Onfray s’est d’ailleurs frontalement attaqué à Don Quichotte dans Le Réel n’a pas eu lieu, je suis plus enclin à voir dans Don Quichotte une sorte de héros révolté que n’aurait pas renié Camus. Ne se sentant pas à sa place dans son époque, notre héros s’en va défier les moulins à vents, symboles de cette époque qu’il déteste par-dessus tout. C’est ce qui fait dire à Michel Onfray que Don Quichotte est l’homme du déni, il ne veut pas vivre dans son époque donc il s’invente des croisades imaginaires. Finalement, ce qu’appelle de ses vœux les plus chers Michel Onfray, c’est la victoire finale du matérialisme sur l’idéalisme.

A ce propos, il n’est guère surprenant que cette philosophie soit la philosophie dominante dans notre époque où les idéaux n’ont plus la côte et où il s’agit de sombrer dans une uniformité dégradante pour s’épanouir si l’on en croit les observateurs. Pour devenir quelqu’un, il faudrait donc accepter de n’être plus personne que le fantôme d’une culture de masse commune à laquelle il faut faire allégeance sous peine de n’être considéré que comme un doux rêveur incapable de comprendre le réel. Et pourtant, suivant les conseils d’Edgar Morin dans Pour et contre Marx, je préfère largement être dans une tension entre l’idéalisme et le réalisme. Seule cette tension peut permettre d’éviter les écueils d’un idéalisme complétement hors du réel ou d’un réalisme forcené qui aboutit à transiger avec les valeurs les plus nobles au prétexte que celles-ci pourraient freiner ou diminuer l’efficacité de nos actes.

Solitaires ou solidaires ? Pourquoi choisir ?

Dans notre époque, le manichéisme et l’individualisme sont malheureusement bien plus en vogue que la réflexion et la solidarité (quoi de plus logique de rejeter ces deux principes quand on cherche à tout prix à décrédibiliser l’idéalisme d’ailleurs ?). A écouter les gens, il faudrait forcément choisir entre un camp ou l’autre de telle sorte que certains en viennent maintenant à revendiquer leur individualisme pour affirmer leur liberté par rapport à une solidarité qui serait aliénante. En réalité promouvoir cet affrontement entre les deux notions dans une sorte de surenchère manichéenne c’est finalement abdiquer une partie de son humanité dans la mesure où le manichéisme est l’absence de raison et l’avènement de simplifications outrancières et le plus souvent grotesques.

En plus d’être outrancière, la position de renvoyer dos à dos solitaires et solidaires oublie que les deux dynamiques peuvent se nourrir l’une l’autre. Comment, en effet, être solidaire si on ne choisit pas de manière solitaire d’être solidaire ? De la même manière, si plusieurs personnes se déclarent solitaires alors elles sont solidaires de leur état solitaire. Cette tension permanente entre les deux notions, Albert Camus l’avais déjà soulignée de manière brillante dans sa nouvelle Jonas ou l’artiste au travail : narrant l’histoire d’un homme devenu peintre et laissant sa passion le dévorer, le philosophe termine son récit sur la mort de cet homme et clôt la nouvelle sur un tableau peint par Jonas sur lequel est présent un seul petit mot sur une toile blanche. Le mot en question est impossible à déchiffrer si bien que personne ne peut dire si Jonas a souhaité écrire solitaire ou solidaire.

Pour en revenir à ce dont je parlais en introduction, plus que la photo du petit Aylan ce qui m’a réellement bouleversé c’est de me dire que dans une semaine ou deux, la majorité des personnes aura oublié ce petit enfant. Impossible me direz-vous. Et pourtant, quelques jours avant la publication de cette photo, 71 migrants (dont des femmes et des enfants) avaient été retrouvés morts dans un camion et tout le monde les a oubliés. Partout sur le globe des innocents meurent chaque jour dans l’indifférence la plus totale. On nous dit même que cette indifférence est normale et que l’on ne peut pas s’indigner pour tout. D’ailleurs ceux qui nous disent ça ne s’indignent souvent même pas lorsqu’ils croisent un SDF dans la rue. Finalement, la photo de ce petit Aylan a aussi une portée allégorique profonde. C’est Mère Nature qui nous renvoie à la face notre inhumanité profonde. C’est pour tout ça que je préfère être un monstre tel Sigismond et voir dans la vie un songe.

Un commentaire sur “Laissez-moi être un monstre

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s