Horreur dans le monde de l’insouciance

Il est 4h03 en ce samedi 14 novembre et je suis toujours debout. Comme hier, comme avant-hier, comme depuis lundi en fait. A Audencia, où je suis étudiant, c’est en effet les campagnes depuis le début de la semaine. Il s’agit de deux semaines intenses où différents groupes d’élèves s’affrontent pour obtenir les suffrages des étudiants. Les vainqueurs deviennent alors membres du BDE (Bureau des Elèves, qui s’occupe des évènements festifs comme les soirées ou le week end d’intégration), du BDS (Bureau des Sports, donc coachs) ou du BDA (Bureau des Arts). Durant ces deux semaines, les soirées s’enchainent, les différentes promos se rencontrent et le but des personnes en campagnes est de convaincre les autres de voter pour elles.

Comme depuis le début de la semaine je suis donc encore réveillé à une heure très avancée de la nuit. Et pourtant, aujourd’hui je ne rentre pas de soirée, je ne viens pas de quitter la compagnie de personnes en campagnes. Aujourd’hui (ou plutôt hier d’ailleurs) j’avais prévu de me coucher tôt afin de me reposer et de récupérer pour enchainer la semaine prochaine. Aujourd’hui, ce n’est pas la fête, l’échange et la bonne ambiance qui me tiennent éveillés mais l’effroi face aux multiples attaques menées à Paris qui ont fait, à l’heure où j’écris ce texte, 120 morts. Tout d’un coup, on relativise les campagnes, on oublie les rivalités entre listes, on se rend compte que nous vivons dans une bulle assez confortable en Ecole.

Ne les laissons pas gagner

Après l’horreur, faut-il pour autant s’arrêter de vivre ? Faut-il céder à la panique et bricoler un ersatz du Patriot Act ? Il ne me semble pas pour une simple et bonne raison : cela reviendrait à perdre face aux terroristes. Parce que ces attaques simultanées sont des attaques terroristes par essence. Les attentats contre Charlie Hebdo et contre l’Hyper Casher étaient déjà terrifiants mais ceux d’hier soir sont des actes terroristes au sens propre. Qu’est-ce, en effet, que le terrorisme ? Il repose sur la peur, il s’agit de terroriser la population, de l’empêcher de vivre normalement. Finalement le terrorisme, c’est faire un coup d’Etat sur nos esprits de telle sorte qu’il nous soit impossible de nous amuser, de vivre sans la peur. Une salle de concert, un stade de foot, des restaurants et des bars voilà les lieux qui ont été attaqués vendredi. Le symbole est fort, il s’agit de nous dire que nous n’avons plus le droit de nous amuser parce qu’en fait on se dit que n’importe qui aurait pu être à la place des victimes.

Le mode opératoire participe, lui aussi, de ce mouvement de terreur. Jamais des attaques kamikazes n’avaient eu lieu en France. Désormais tout le monde va avoir peur qu’un illuminé se fasse sauter dans un endroit quelconque. Refusons la terreur, refusons de leur laisser la victoire et refusons de déserter l’espace public. Finalement, ce qui est en jeu c’est la victoire de l’humanité face aux froides idéologies et la violence. Dans Le Premier homme, Camus nous décrit cette violence et cette inhumanité au début de son roman : le père du héros se retrouve face à une scène atroce à savoir la vision du corps d’un soldat français émasculé et à qui on a mis les testicules dans la bouche. Au guide qui l’accompagne, il fait part de son dégoût face à cette scène immonde ce à quoi le guide répond que la haine ne peut engendrer que la haine. « Un homme ça s’empêche » lui répond alors le père du héros. Ces terroristes qui tirent à l’aveugle sur des personnes attablées à un bar, qui ouvrent le feu dans une salle de concert ou qui se font sauter aux abords d’un stade ne sont plus des Hommes. Ce sont les fantômes d’une idéologie mortifère.

Faire société !

Ne pas céder à la terreur est le corollaire d’une autre exigence qui fait désormais face à nous : ne pas céder aux forces centrifuges qui vont parcourir la société. Il y a fort à parier, en effet, que des divisions ne manqueront pas de se mettre en place. Refusons l’amalgame musulmans/terroristes d’un côté et refusons les justifications fallacieuses de l’autre. Tout le défi qui est le nôtre dans ses heures sombres est de réagir d’une seule et même voix ferme pour dire non au terrorisme, non à la violence et non à l’horreur. Ne tombons pas dans le piège de la division. Ne montons pas les communautés contre les autres. Ne généralisons pas les dérives de certains pour jeter l’opprobre sur telle ou telle partie de la population. Au contraire, démontrons au monde entier que la France est encore capable de se réunir pour montrer au monde qu’elle ne cédera pas, qu’en tentant de nous mettre à genoux ils l’auront mise debout.

La France n’est jamais plus forte que lorsqu’elle est unie. Trop rapidement, malheureusement, l’unité de façade qui s’était mise en place au moment des attaques contre Charlie Hebdo et l’Hyper Kasher a volé en éclat. « Tout a changé » nous disait-on alors. En réalité rien n’a vraiment changé depuis, les peurs ont continué à s’exacerber et la radicalisation des deux côtés a prospéré. Voilà donc la menace qui se présente devant nous, celle d’un délitement de la société française. En revanche, si nous arrivons à saisir la chance de refonder une société plus unie, la France montrera qu’elle est encore une nation qui sait rassembler ses enfants lorsque ses valeurs fondamentales sont attaquées. Un dernier mot pour rappeler que ce que nous venons de vivre, qui est l’horreur absolue, est le quotidien des Syriens, des Irakiens et de beaucoup de pays en guerre. Voilà pourquoi des milliers de personnes s’enfuient sur des canots pneumatiques au péril de leur vie pour vivre l’enfer.

L’humanité unie vaincra toujours la terreur. Vive l’unité.

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