« Génération Bataclan » : derrière le slogan, la réalité

Vendredi 13 novembre 2015, Paris a été touché par des attentats meurtriers. 130 personnes y ont été lâchement assassinées par les fantômes du diable. Attablés à une terrasse de bar, postés devant un bon repas, suivant un match de foot ou écoutant un concert au Bataclan tels ont été les derniers moments des 130 victimes des attentats de Paris. En visant ces endroits, les ouvriers du démon se sont attaqués à une certaine génération : celle des 20-30 ans qui aiment se retrouver pour passer un moment de détente autour d’une bière, d’un repas, d’un match de foot ou d’un simple concert.

Après le choc, après l’émoi et après l’émotion, il a fallu poser des mots sur ce carnage – Les mots ne sont-ils pas en effet une des meilleures thérapies ? – extérioriser ce mal-être qui résidait en chacun de nous. Le 16 novembre, Libération titrait sur la « Génération Bataclan » et rajoutait en sous-titre « Jeunes, festifs, cosmopolites ». Si l’hommage envers une génération visée, meurtrie et solidaire est touchant, vouloir résumer notre génération à cela n’est pas pertinent à mon sens. Sommes-nous plus festifs et jeunes que les générations précédentes ? Je ne pense pas.

L’horreur est un bien mauvais ciment

Pour créer cette fameuse génération il aura donc fallu, selon Libération, que l’horreur vienne nous frapper et faucher par la même 130 de nos semblables. Plutôt sordide comme ciment pour notre génération vous ne trouvez pas ? Nous ne pouvons pas être résumés à une salle de concert du XIème arrondissement de Paris. La seule caractéristique de notre génération serait alors son insouciance entre sorties, boisson et oisiveté. Au lendemain de l’horreur il fallait réaffirmer notre attachement à nos loisirs, ne pas s’arrêter de vivre et nous avons su le faire. Maintenant que cela fait plus de deux semaines, la Génération Bataclan existe-t-elle encore ? Rien n’est moins sûr.

Si ces horreurs ont créé un élan de solidarité presque jamais vu dans l’Histoire de notre pays, cet élan, à lui seul, ne peut en aucun cas résumer les fondements de notre identité. La Génération Bataclan sera éphémère. Une fois l’émotion évacuée, rien n’indique qu’elle perdurera quand bien même elle a su rassembler une partie de la jeunesse dans la rue. Aujourd’hui, les mots de Camus lors de la remise de son prix Nobel résonnent encore fort : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre ». Notre génération aimerait sans doute être la Génération Bataclan mais elle a bien d’autres problèmes pour l’être.

Génération précarité

« Après avoir enterré nos morts, il faudra réparer les vivants ». En prononçant cette phrase lors de l’hommage national aux Invalides, François Hollande ne pouvait pas tomber plus juste. Parce que finalement notre génération, s’il faut lui donner un nom, est plutôt celle de la précarité et de la peur de l’avenir. A la veille de l’hommage, les chiffres du chômage sont venus mettre un deuxième coup derrière la tête de notre génération : 42 000 chômeurs supplémentaires et les jeunes en première ligne. 25% des moins de 25 ans sont au chômage et ce chiffre peut grimper jusqu’à 50% dans les Zones Urbaines Sensibles (ZUS). Il est là notre vrai combat, nous la jeunesse. Il n’est pas contre les balles lâches de Daech mais contre la précarité toujours grandissante. Quand les Bac +5 ne trouvent plus d’emplois peu importe leurs diplômes ou qualifications, quand les étudiants sont condamnés à demeurer des stagiaires qu’ils sortent de BTS, de Sciences Po ou des Grandes Ecoles, quand nous sommes fatigués d’entendre les politiques dire que les jeunes sont « leur priorité » et que dans le même temps rien n’est fait ou presque pour enrayer cette précarisation alors une génération se crée.

Néanmoins, cette génération créée l’est sur une peur du lendemain, sur un ressentiment envers les générations précédentes. Quand cette génération à l’impression de grandir sur les ruines laissées par des guerres auxquelles elle n’a pas participées, par les baby-boomers qui ont profité des Trente Glorieuses sans se préoccuper de ceux qui viendront ensuite alors oui il y a communauté d’esprit mais cette communauté d’esprit est dangereuse pour la nation puisqu’elle oppose les générations entre elles. Le résultat de toutes ces années de non-action est une jeunesse précarisée et dépolitisée qui s’en va se jeter dans les bras de partis conservateurs alors même que la jeunesse est le moment où on est censé l’être le moins dans sa vie. Voilà le vrai visage de notre génération, une génération minée par la peur du chômage et de la précarité. Notre génération, si on y réfléchit bien, représente peut-être un tournant dans l’Histoire du pays. Elle a, en effet, tout d’un franc retour en arrière. Pour la première fois depuis longtemps, les enfants n’envisagent pas d’avoir une meilleure vie que leur parents mais croisent les doigts et se battent au quotidien pour ne pas en avoir une pire.

En titrant sur la Génération Bataclan, Libération a sans doute voulu bien faire mais le journal a oublié qu’à coup de slogan, on simplifiait les choses alors même qu’elles sont très complexes. Non, notre génération n’est pas que « festive » elle sait être sérieuse et appliquée mais aussi inquiète et préoccupée. Finalement, les balles de Daech sont bien moins dangereuses pour notre côté festif que le chômage de masse, la peur de l’avenir et la vie dans la précarité car pour être festif encore faut-il en avoir l’envie et les moyens.

Un commentaire sur “« Génération Bataclan » : derrière le slogan, la réalité

  1. A reblogué ceci sur Finobuzzet a ajouté:
    « [N]otre génération, s’il faut lui donner un nom, est plutôt celle de la précarité et de la peur de l’avenir.

    (…) Pour la première fois depuis longtemps, les enfants n’envisagent pas d’avoir une meilleure vie que leur parents mais croisent les doigts et se battent au quotidien pour ne pas en avoir une pire. »

    J'aime

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