Pourquoi parler du parti des abstentionnistes est absurde

Depuis la montée en puissance du Front National, une nouvelle expression a vu le jour, celle de « parti des abstentionnistes ». Cette formule, certainement élaborée dans les tréfonds des cabinets de communication, répétée à longueur de temps sur les plateaux télés post-élections est en passe de devenir une véritable antienne dans la bouche des hommes et femmes politiques du Parti Socialiste et des Républicains. On entend notamment élection après élection, scrutin après scrutin l’affirmation selon laquelle le Front National ne serait pas le premier parti de France mais que le premier parti des France est au contraire celui des abstentionnistes. Pas plus tard que le 6 décembre dernier, au soir du premier tour des régionales, beaucoup ont répété cet élément de communication.

Toutefois, cette affirmation, en plus d’être simpliste, est totalement infondée et absurde. Pourquoi absurde me direz-vous ? L’absurde, comme l’explique Camus dans Le Mythe de Sisyphe, n’existe pas en lui-même. Il apparaît à partir du moment où il existe un fort décalage entre deux éléments. Dans le cas qui nous intéresse aujourd’hui, la disproportion est manifeste entre une formule de communication, créée ex-nihilo par des conseillers obscurs, et la réalité qu’elle prétend décrire. Il n’existe pas, en effet, de parti abstentionnistes dans la mesure où l’abstention recouvre des profils très différents. Dès lors, agir pour faire diminuer l’abstention ne saurait se résumer à proposer une seule et unique solution à cette population très largement hétérogène.

Tous les abstentionnistes ne sont pas les mêmes

Par le même procédé idiot qui pousse certains observateurs à ranger tous les électeurs du Front National dans la case xénophobe, voire ouvertement raciste, ces mêmes observateurs vont bien vite en besogne quand il s’agit de décrire les abstentionnistes français si bien qu’un philosophe auto-proclamé, Raphael Enthoven, ne s’est pas gêné pour apostropher les abstentionnistes lundi 7 décembre dernier sur Europe 1 dans sa chronique quotidienne. Ce jour-là, sa diatribe contre les abstentionnistes portait un nom péremptoire : l’abstentionniste, ce feignant. Cédant à tous les poncifs et lieux communs, le voilà qui s’applique à caricaturer méthodiquement tous les abstentionnistes en lâches feignants qui se foutent éperdument de la société et du bien-vivre ensemble. Ne se gênant pas pour jeter l’opprobre sans même essayer de comprendre – ce qui me semble bien curieux pour un philosophe – il va même jusqu’à parler de l’abstention comme d’un piège à cons et donc, de facto, il traite les abstentionnistes de cons.

Loin de cette description outrancière et frôlant le ridicule, les abstentionnistes ne sont pas tous les mêmes. Il n’y a pas d’essence de l’abstentionniste pour répondre à ce cher philosophe. Au contraire, affirmer que tous les abstentionnistes sont des feignants lâches qui ne se soucient pas de la vie de la cité, c’est oublier que s’abstenir peut être un acte militant pour certains. Tout comme certains votent blanc ou nul, certains abstentionnistes s’intéressent de près à la vie politique et c’est précisément parce qu’ils ne se retrouvent dans aucun des programmes proposés qu’ils ne votent pas. N’en déplaise à Monsieur Enthoven, certains abstentionnistes s’intéressent bien plus à la vie politique que d’autres personnes qui vont voter sans même connaitre les programmes pour lesquels ils donnent leur suffrage. Alors évidemment, il existe des abstentionnistes qui ne se soucient absolument pas de la société ou bien de la vie de la cité mais rien ne nous permet de dire qu’ils sont majoritaires et tout nous dit qu’ils ne sont pas représentatifs de la totalité des abstentionnistes.

Parti des abstentionnistes, expression révélatrice d’une époque

On vient de le voir, la composition des abstentionnistes est plurielle. Vouloir ranger toutes les personnes ne votant pas dans une même case est absurde puisque, loin d’être d’accord sur tout, ils sont simplement solidaires dans leur refus de voter. Aucun projet de société, en effet, ne parcourt la masse des abstentionnistes si bien que parmi eux on retrouve des libéraux qui considèrent qu’aucun parti en France ne l’est assez, des personnes viscéralement de gauche qui considèrent qu’aucun parti ne représente bien les idéaux et valeurs historiques de la gauche, des anti-UE qui ne se reconnaissent pas dans le Front National. Je pourrai continuer la liste longtemps mais je m’arrêterai ici. Vous le voyez bien, rien, ou presque, ne rassemble les abstentionnistes sur de nombreux sujets cruciaux qui parcourent la société.

Et pourtant, s’il me semble absurde de parler de parti des abstentionnistes pour évoquer ces personnes, le fait que cette expression ait vu le jour est significatif de notre époque. Que représente, en effet, le mot parti en France aujourd’hui ? Un rassemblement de personnes qui partagent les mêmes positionnements et défendent les mêmes idées ? Je ne pense pas. Des personnes qui forment une communauté d’esprit et de valeurs ? Je ne pense pas non plus. Le mot parti désigne aujourd’hui un conglomérat de personnes qui ne pensent pas forcément la même chose mais qui partagent un dénominateur commun, aussi minime soit-il. Quel rapport en effet entre Arnaud Montebourg ou Benoit Hamon et Manuel Valls ? Et pourtant ils font partie du Parti Socialiste. Quel rapport entre Nicolas Sarkozy et Benoist Apparu ? Et pourtant, là encore ils sont membres du même parti. Qu’est-ce qui nous empêche donc de mettre dans le même panier un libéral, un Homme de gauche ou encore un anti-européiste tant que ces trois personnes ont un dénominateur commun ? L’expression parti des abstentionnistes me semble être le symptôme le plus parfait pour décrire cette maladie des idées et de la politique que connaît actuellement notre pays.

Nécessaire besoin d’alternative

Dimanche soir, après les résultats du second tour des élections régionales, nous avons entendu encore et toujours les mêmes vœux pieux dans la bouche des hommes et femmes politiques : « Nous avons entendu le message des Français » ; « Les Français attendent une manière nouvelle de faire de la politique » ; « Nous ne pouvons continuer ainsi ». Election après élection nous entendons ces mêmes phrases qui ne sont jamais suivies d’effets. Et pourtant, le diagnostic est le bon, les Français attendent bel et bien une alternative. Les abstentionnistes, dans leur majorité je pense, sont des personnes qui s’intéressent au politique au sens premier du terme à savoir la vie de la cité et ne sont pas ces lâches feignants sans aucune conscience politique. En cette qualité, s’ils ne se déplacent pas pour voter (et l’on peut y ajouter les personnes votant blanc ou nul) ils envoient un message fort, un message de rejet face à une offre politique qu’ils jugent inadaptée à leurs attentes et à leurs valeurs.

En ce sens, il ne me semble pas idiot de rapprocher certains abstentionnistes (ou votant blanc et nul) de certains électeurs du Front National. Beaucoup d’électeurs du Front National votent, à mon sens, plus pour une posture que pour un programme, cette fameuse posture antisystème. Ce faisant, ils expriment une profonde volonté d’alternative que seul le parti de Marine Le Pen représente aujourd’hui. Les abstentionnistes qui voient dans l’abstention un acte militant et les électeurs du Front National qui réclament un profond changement de politique ne me semble pas être si éloignés les uns des autres. Là où les uns vont porter leurs suffrages sur le parti qui symbolise l’alternative au système existant, les autres par leur absence de vote (ou leur vote pour aucun des candidats) veulent montrer leur désapprobation envers un système politique qui ne les représente aucunement. Dans les deux cas, le message concourt à nous dire qu’il est urgent qu’une alternative politique crédible se mette en place aujourd’hui en France.

Après les élections, deux mots ont été beaucoup prononcés : ceux d’apocalypse et de crise. Je suis d’accord avec ces analyses, à condition que l’on prenne le sens grec de ces deux mots. L’apocalypse signifie plutôt une révélation, révélation de la profonde volonté d’alternative qui parcourt le pays. Quant au mot crise, il désigne bien plus surement un moment de choix ainsi que signifiait le terme grec crisis. « La crise, disait Gramsci, c’est quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naitre ». Cette dynamique prendra du temps, peut-être une ou deux génération, mais toute la responsabilité qui est la nôtre est de lancer le mouvement tout en ne cédant ni aux sirènes ni aux hydres car comme rajoutait l’économiste italien : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaitre et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

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