Les incidents d’Ajaccio, symboles des problématiques françaises

Voilà plusieurs jours désormais que des incidents ont éclaté à Ajaccio, dans le quartier populaire des Jardins de l’Empereur plus précisément. Des manifestations de soutien aux forces de l’ordre et aux pompiers qui dégénèrent et voilà la question corse qui ressurgit dans les médias nationaux. Il est vrai que la Corse avait déjà repris bonne place dans les bulletins d’informations depuis l’élection de Jean-Guy Talamoni, dirigeant nationaliste, à la tête de l’Assemblée de Corse. Ces incidents, condamnés par quasiment toute la classe politique, ont réinstauré la réputation des Corses qui seraient racistes, et nationalistes, par essence  selon certains.

Ces incidents, qui ont débuté après le guet-apens tendu à des pompiers – qui ont un statut tout particulier en Corse – et des policiers par des jeunes délinquants des Jardins de l’Empereur, sont accueillis de manière ambivalente : d’une part on se hâte de préciser qu’il s’agit d’une spécificité corse, que le statut des pompiers y est différent et que les réactions sont celles-ci en raison du fort nationalisme implanté sur l’île de Beauté et d’autre part, on ne peut s’empêcher de voir dans ces deux incidents – l’agression des pompiers et la réponse xénophobe et violente – les symboles de toutes les problématiques françaises actuelles entre ghettoïsation violente d’un côté et résurgence de la question identitaire également violente de l’autre. Si l’on voulait jouer les Cassandre, on pourrait même aller jusqu’à y voir une répétition générale de ce qui pourrait advenir en métropole à l’avenir.

La haine nourrit la haine

René Girard, dans La Violence et le sacré, met bien en évidence le mécanisme qui aboutit à la propagation de la violence par l’intermédiaire de la vendetta. Dans le cas qui nous intéresse aujourd’hui, c’est exactement ceci qui est à l’œuvre : à la haine aveugle et totalement idiote d’une poignée de jeunes contre les pompiers et la police a répondu une haine non moins aveugle et idiote contre l’ensemble du quartier et de la communauté musulmane. La violence contre les pompiers c’est Charybde. La violence contre la mosquée et le quartier c’est Scylla. Et voilà l’ensemble de la population obligée d’errer entre les deux têtes de la même hydre violente et aveugle. Ce que nous voyons à l’œuvre actuellement à Ajaccio n’est que l’émanation des deux grandes problématiques sociétales qui touchent actuellement la France : la violence sociale dans les quartiers dits populaires – qui aboutit parfois à la violence de la part de certaines personnes issues desdits quartiers – et la violence identitaire aux relents xénophobes.

C’est précisément cette mécanique sordide qui s’est mise en place à Ajaccio ces derniers jours, la violence identitaire répondant à la violence de jeunes délinquants. Nos représentants ont beau jeu de nous expliquer que ces évènements sont inhérents à la Corse, notamment la question du nationalisme. Toutefois, il me semble plutôt que c’est bel et bien la France dans son ensemble qui est prise dans cette mâchoire d’airain et le projet de loi sur la déchéance de nationalité ne fait rien pour arranger les choses, au contraire il les exacerbe. Dix années après les émeutes de 2005, la question sociale est désormais accompagnée de la question identitaire pour fracturer un peu plus la société. Ce que nous voyons à l’œuvre aujourd’hui à Ajaccio n’est que le fruit d’un pourrissement lent mais certain de la situation, entre chômage qui explose d’un côté et délires identitaires voire xénophobes de l’autre. Ce qui se passe actuellement à Ajaccio n’est peut-être qu’un avenir grandeur nature d’un futur plus ou moins proche.

La France plus que jamais divisée

A l’époque des émeutes de 2005, certains observateurs avaient parlé de fracture entre deux France : celle des quartiers populaires et l’autre. Aujourd’hui ce n’est pas deux mais bien trois, quatre voire dix France que nous voyons s’opposer. La France rurale contre la France urbaine, la France des quartiers populaires contre l’autre France, la France des identitaires contre la France issue de l’immigration. Entre ces différentes France et leurs conflits plus ou moins larvés selon l’époque et l’endroit, existe une majorité silencieuse qui se bat encore pour l’égalité et pour préserver les valeurs de la République. A l’heure où le gouvernement tente de transformer notre République indivisible en République divisible par l’intermédiaire de l’extension de la déchéance de nationalité, certains ont encore le courage de se lever et de dire non à cette infamie que l’on nous propose, que l’on nous impose devrais-je dire.

Que pouvons-nous faire hormis tenter de faire le trait d’union entre les différents Français ? Selon le mot de Newton il se construit bien trop de murs et pas assez de ponts. C’est exactement ce qu’il se produit actuellement en France à l’heure du repli communautaire, identitaire et de la peur du déclassement. La France périphérique, cette France oubliée par les élites selon nombre d’écrivains s’est tue durant bien longtemps. Aujourd’hui, elle veut se faire entendre par son vote (ou son abstention) mais aussi, parfois, par des actes de violence. « Petit frère brûle des voitures : preuve qu’il a des choses à dire » dit une chanson de rap, preuve que ces actes de violence peuvent aussi constituer un message quand bien même il faut les condamner de la manière la plus totale. Mais tenter de comprendre n’est pas excuser quoi qu’en disent certains, Manuel Valls en tête, lui qui a récemment fustigé « la culture de l’excuse ». Il est grand temps d’écouter ce que ces différentes France ont à dire, même si – surtout si – ces paroles nous renvoient à nos propres errements.

Nous venons de le voir, il n’est pas pertinent voire même dangereux d’affirmer que les incidents d’Ajaccio ne concernent que la Corse. Evidemment certaines particularités de l’Ile de Beauté participent de l’embrasement que connaît la ville d’Ajaccio. Toutefois, les questions que soulèvent ces incidents ainsi que les symboles qu’ils représentent valent pour toute la France. Ils nous rappellent avec force les problématiques qui traversent le pays et la crise dans laquelle il se trouve. Nous sommes à l’heure d’un choix décisif dans notre histoire : le choix de l’unité et de la République ou alors le choix de la division et de la désagrégation de notre société. Le chemin sera long et sinueux, la pente sera raide mais nous devons tout faire pour enrayer le cercle vicieux de la violence et de la haine. Dans ce combat, l’éducation sera la plus précieuse de nos armes car comme disait le grand Victor Hugo : « Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons ».

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