Les intellectuels et le politique, éclipsés par la tyrannie du buzz

Le 14 juillet 2004, lors de la traditionnelle interview, Jacques Chirac évoque par deux fois la « politique avec un petit p » pour rabaisser Nicolas Sarkozy. Si le tacle à l’égard du dirigeant des Républicains ne m’intéresse guère, l’expression employée par le président d’alors est, elle, très intéressante pour tenter d’esquisser une analyse contemporaine de notre monde politique. De ce monde politique contemporain, on retient avant tout la défiance et la méfiance qu’il provoque chez les Français. Forte abstention, poussée de l’extrême droite et absence de vision ambitieuse chez les partis de gouvernement soit autant d’éléments que l’on peut voir à l’œuvre actuellement dans le microcosme politique. Cette défiance grandissante à l’égard du monde politique s’explique, à mon sens, par la perte vision globale et intellectuelle que connaissent aujourd’hui nos dirigeants. En ce sens, le politique au sens premier du terme – la vie de la cité – est aujourd’hui supplanté par la petite politique politicienne, cette politique qui ne vise plus que la petite phrase, la petite expression qui fera du bruit et ne porte plus aucun réel projet de société. Ce déclin politique me semble intimement lié à la déshérence intellectuelle que connaît notre pays. Plus aucun intellectuel, au sens noble du terme, n’a aujourd’hui une voix assez puissante en France.

Qu’est-ce qu’un intellectuel ? La notion d’intellectuel naît en France au moment de l’affaire Dreyfus, en particulier avec la publication du célèbre « J’accuse » d’Emile Zola. Ce dernier est le premier intellectuel ou du moins le premier à être défini comme tel. Voltaire, dès l’affaire Calas, avait endossé ce rôle en publiant son Traité sur la tolérance. L’intellectuel est un penseur qui intervient dans le débat politique ou public pour prendre position, défendre ses valeurs ou proposer des solutions aux problèmes rencontrés comme l’ont décrit les historiens Pascal Ory et Jean-François Sirinelli pour qui l’intellectuel est « un homme du culturel, créateur ou médiateur, mis en situation d’homme du politique, producteur ou consommateur d’idéologie ». Et pourtant, cette notion a évolué dans le temps. Au rôle d’acteur, précédemment assumé par les intellectuels, semble s’être substitué un rôle de simple commentateur de l’actualité. Comment expliquer ce changement de rôle des intellectuels aujourd’hui ? Sommes-nous moins intelligents que par le passé ? N’est-ce pas plutôt les attributs de l’époque, et en premier lieu la tyrannie du buzz, qui concourent fortement à éclipser du devant de la scène ceux qui agissent encore comme des intellectuels ? Comment expliquer que cette éviction des intellectuels participe d’un appauvrissement politique ?

La figure historique de l’intellectuel engagé

Historiquement, l’intellectuel est donc cette figure du penseur qui s’engage pleinement dans le débat public. Cette tradition de l’intellectuel qui s’engage dans la vie publique est française et nombreux sont les penseurs à avoir pesé sur le débat public. Souvent ces intellectuels ont pu s’opposer comme lors de l’affaire Dreyfus : si Emile Zola a défendu Dreyfus à l’aide du « J’accuse », dans le même temps et pour la même affaire certains écrivains se sont engagés pour défendre le camp des anti-dreyfusards comme Barrès. Cet engagement des intellectuels se retrouvait sur toutes les parties de l’échiquier politique de l’extrême-gauche avec le refus du prix Nobel par Jean-Paul Sartre à l’extrême-droite et les essais politiques écrits par Charles Maurras où il théorise la rupture entre « le pays réel et le pays légal ».

Certains penseurs sont même allés plus loin en s’engageant pleinement dans la vie politique. Jean Jaurès est l’exemple parfait de cette attitude. Philosophe de formation il se lance en politique et devient député et défendra en toutes circonstances ses idées et ses convictions. Il théorisera la nature de son engagement dans son Discours à la jeunesse en affirmant : « Le courage c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ». Il prouva cet engagement lors de deux grands combats politiques qu’il a menés : la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat qui lui valut beaucoup d’inimitiés au sein du pays mais surtout son pacifisme acharné à la veille de la Première Guerre mondiale. Il fut insulté par nombre de journaux d’extrême-droite et par certains hommes politiques pour ce pacifisme et il sera finalement tué par un déséquilibré pour avoir défendu cette idée.

La figure contemporaine de l’intellectuel

Le rôle de l’intellectuel a singulièrement évolué. Aujourd’hui, ceux que l’on considère comme intellectuels se contentent de commenter l’actualité, de décrire la société et les problèmes qu’elle rencontre sans pour autant s’engager dans le débat politique, évoquer des solutions ou énoncer des grandes orientations pour faire évoluer la société. Là encore quel que soit le bord politique ou la discipline des penseurs on constate la même incapacité à apporter des solutions aux grands débats contemporains.

Sur la question identitaire, Eric Zemmour illustre à merveille cette nouvelle donne pour les intellectuels. Lors de l’émission On n’est pas couchés au cours de laquelle il était venu faire la promotion de son livre Le Suicide français, il a affirmé qu’il n’avait pas les réponses aux problèmes qu’il évoquait dans son essai. A une question de Léa Salamé qui lui demandait « on fait quoi avec les musulmans de France alors ? » il a même répondu : « mais je ne suis pas président de la République, mon livre n’est pas un livre programme ». De la même manière lorsque la même chroniqueuse lui a demandé s’il soutenait Marine Le Pen « pour aller au bout de son engagement », il s’est soigneusement gardé de répondre à cette question, notifiant par la même son refus d’entrer dans un débat politique et de s’engager réellement de manière politique dans le débat public.

Dans le domaine économique on retrouve ce même problème. Thomas Piketty le montre bien. L’auteur du Capital au XXIème siècle plaide pour une refonte du modèle économique en passant par une modification radicale du système fiscal, notamment en augmentant de manière substantielle l’imposition pour les plus riches. Toutefois, ce manifeste économique aurait pu aboutir sur un engagement politique plus profond et il n’en est rien. Thomas Piketty a passé les deux dernières années à faire des tournées de promotion de son œuvre dans à peu près tous les pays du monde sans jamais franchir le pas d’un engagement politique marqué. Son seul acte politique depuis la publication de son livre aura été de refuser la légion d’honneur. S’il a de cette manière fait preuve d’engagement politique, c’est un engagement par la négative, par le refus et non pas comme force de proposition.

Néanmoins, certains penseurs semblent échapper à cette forme de déclin et continue à faire perdurer le rôle premier de l’intellectuel. On peut citer Michel Onfray, Michel Collon, Alain Gresh, Frédéric Lordon et bien d’autres contributeurs au Monde diplomatique par exemple. On le voit, il existe encore un certain nombre d’intellectuels au sens premier du terme. Aussi faut-il s’interroger sur les raisons qui nous font penser que tous les intellectuels sont aujourd’hui frappés par le déclin.

La tyrannie du buzz, cette croqueuse d’intellectuels

Nous venons donc de le voir, il existe encore de nombreuses personnes qui assument le rôle premier d’intellectuel. La question est de savoir pourquoi ces gens-là ne sont pas reconnus et n’ont pas autant d’audience que nos pseudo-intellectuels qui trustent les plateaux télé et autres grands journaux ? La raison me semble assez simple et elle réside dans un mot de 4 lettres : buzz. Ces intellectuels que j’ai cités, et qui assument encore le rôle premier d’intellectuel, ont une différence fondamentale avec tous nos pseudo-intellectuels qui ne sont finalement que de simples éditorialistes qui commentent la politique tout en saupoudrant leur bouillie de références littéraires : ils écrivent, ou agissent, encore pour défendre leurs idées. A l’instar de Hugo, Voltaire, Sartre, Jaurès, Camus, Aron, Malraux et bien d’autres, ils n’éprouvent aucunement le besoin d’écrire des choses dans l’ère du temps pour être reconnus par le grand public.

A l’inverse, ceux qui sont aujourd’hui considérés comme intellectuels le sont parce qu’ils sont invités sur tous les plateaux télé et présentés comme tel. Et pourquoi sont-ils invités sur tous ces plateaux télé ? Tout simplement parce qu’ils écrivent en partie pour faire le buzz et attirer l’attention sur eux. La question identitaire est, à ce titre, pleinement symptomatique de ce processus si bien qu’elle met en place une forme de cercle vicieux : les intellectuels qui parlent de ce problème sont invités sur les plateaux télé et les pseudo-intellectuels qui veulent avoir une reconnaissance et passer à la télé deviennent obnubilés par cette problématique. Tout ceci aboutit à une forme de nombrilisme de la part de ce que l’on présente comme les intellectuels français qui induit une forme de déclin intellectuel de la France sur le plan international. A force de se consacrer uniquement à des problèmes franco-français, ceux qui sont considérés comme intellectuels font que la France n’irrigue plus le monde par ses idées comme elle a pu le faire par le passé.

Les liens intimes entre les intellectuels et le politique

Quels rapports entre le déclin intellectuel et la politique politicienne me direz-vous ? Eh bien, à toutes les époques, les intellectuels et le monde politique ont entretenu des relations fortes. Comme évoqué plus haut, les intellectuels s’engageaient dans la vie politique. Le célèbre « J’accuse » de Zola ou les engagements de Hugo ou Jaurès en politique sont là pour en témoigner. Mais l’influence des intellectuels sur le monde politique va bien au-delà de cet engagement frontal. Les intellectuels contribuent à façonner les idées qui régissent le monde politique et, finalement, la société française. Quand Hugo le grand intellectuel justifie la colonisation, il est évident que ce positionnement influe sur l’avis de millions de Français. Durant la Guerre Froide, la France a été l’un des pays du bloc de l’ouest à être le plus proche de l’URSS. Ne faut-il pas y voir, là aussi, la conséquence des idées de certains intellectuels ? Sans Sartre par exemple, la France aurait-elle été aussi proche des idées communistes ?

En ce sens, l’émergence de la politique politicienne, dénuée de tout projet et de tout idéal, me semble consubstantielle du déclin intellectuel que connaît le pays. A force de donner la parole à des personnes qui n’ont rien d’intellectuel et qui ne recherchent que le buzz, il ne faut pas s’étonner quand les hommes et femmes politiques n’ont plus, eux aussi, que le buzz en tête, quand ils s’échinent non pas à mettre en place un combat des idées mais simplement à trouver la petite phrase qui fera mouche. Il ne faut pas s’étonner que les conseillers en communication se soient substitués aux conseillers politiques. François Mitterrand était conseillé par Régis Debray, François Hollande l’est par Gaspard Gantzer. Cruelle comparaison que celle entre les deux présidents socialistes de la Vème République. Les deux ont renié leurs engagements et leurs idées mais l’un l’a fait après avoir fait le choix de l’Europe quand l’autre ne l’a fait en échange d’absolument rien. La comparaison est terrible mais nécessaire. A l’heure où Renaud Camus a remplacé Albert Camus, il n’y a aucune surprise à voir émerger une politique politicienne qui n’a aucune valeur et qui promeut le pragmatisme sur l’autel de la Realpolitik.

Nous l’avons vu, la France traverse une double crise, intellectuelle et politique. Néanmoins il me semble qu’il est nécessaire de prendre le mot crise au sens grec du terme à savoir un moment de choix. Il s’agit de choisir entre la perpétuation de la tyrannie du buzz et donc de la politique politicienne ou alors le retour sur le devant de la scène des intellectuels au sens premier du terme et donc la résurgence du débat d’idées en politique. Il s’agit ni plus ni moins que de redonner au politique ses lettre de noblesses. « La crise, disait Gramsci, c’est quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naitre ». Cette dynamique prendra du temps, peut-être une ou deux génération, mais toute la responsabilité qui est la nôtre est de lancer le mouvement tout en ne cédant ni aux sirènes ni aux hydres car comme rajoutait l’économiste italien : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

4 commentaires sur “Les intellectuels et le politique, éclipsés par la tyrannie du buzz

  1. Bonsoir Marwen ! Excellente année 2016 !

    Me permettez-vous de déposer les trois extraits de discours suivants ? Ils sont d’époques et de niveaux rhétoriques différents. Cependant ils développent le même thème…

    De la brièveté de la vie – Sénèque
    I. (1) La plupart des mortels, Paulin, se plaignent de l’injuste rigueur de la nature, de ce que nous naissons pour une vie si courte, de ce que la mesure de temps qui nous est donnée fuit avec tant de vitesse, tarit de rapidité, qu’à l’exception d’un très petit nombre, la vie délaisse le reste des hommes, au moment où ils s’apprêtaient à vivre. Cette disgrâce commune, à ce qu’on pense, n’a point fait gémir la foule seulement et le vulgaire insensé : même à d’illustres personnages ce sentiment a arraché des plaintes……..

    (3) Nous n’avons pas trop peu de temps, mais nous en perdons beaucoup. La vie est assez longue ; elle suffirait, et au delà, à l’accomplissement des plus grandes entreprises, si tous les moments en étaient bien employés………

    III (4) Quelle (en) est donc la cause ? mortels vous vivez comme si vous deviez toujours vivre. …..

    Le Petit Prince – Antoine de Saint-Exupery, 1943

    « J’ai appris, dit le Petit Prince, que le monde est le miroir de mon âme…
    Quand elle est enjouée, le Monde lui semble gai.
    Quand elle est accablée, le Monde lui semble triste.
    Le monde, lui, n’est ni triste, ni gai.
    Il est là, c’est tout. Ce n’était pas le monde qui me troublait, mais l’idée que je m’en faisais… »

    Le Messie Récalcitrant – Richard Bach, Flammarion, 1978.

    Incipit du conte philosophique :
    « 1. Il y eut un Maître sur la terre, né dans le pays sacré d’Indiana, élevé dans les montagnes mystiques, à l’est de Fort Wayne.
    2. Le Maître apprit de ce monde dans les écoles publiques d’Indiana puis, lorsqu’il grandit, dans son métier de mécaniciens d’automobiles. »…..

    Épilogue du conte : extrait de l' »Aide-Mémoires pour Ame Évoluée # 19″

     » Le signe
    de ton ignorance, c’est la profondeur
    de ta croyance en l’injustice
    et en la tragédie.

    Ce que la chenille
    appelle la fin du monde,
    le Maître l’appelle
    un papillon.  »

    Ne pouvons-nous pas décider et assumer pleinement notre responsabilité en ce qui concerne l’acquisition des co-nnaissances ?
    Quid du mouton ou du berger ? N’avons-nous pas un libre-arbitre ?
    Ne pouvons-nous pas opter/choisir/assumer notre éveil en consolidant l’acquisition des Savoirs ?
    Qu’attendons-nous des intellectuels ?
    Les comprendrons-nous si nous n’avons pas la culture générale suffisante, celle qui nous permet de DISCERNER ?
    Sommes-nous devenus si apathiques/indolents qu’il nous faille « attendre » après certains (pseudo-)intellectuels pour le « connais toi-même…  » ?

    Être libre n’est-ce pas faire des choix, choisir ne suppose t’il pas que nous soyons responsable ? Être responsable n’est-ce pas se prendre en main ? Etc.

    A l’instar de Socrate nous devrions reprendre la « maïeutique » lors de nos joutes intellectuelles. Et ne plus taper des deux pieds après le passage TV/Radio des cacatoès médiatiques !

    A bientôt… dll

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