La France dans le monde, entre affirmation diplomatique et déclin intellectuel

A la suite de la décolonisation, notre pays a eu une volonté farouche de conserver son pré carré en Afrique. Cette nostalgie de grandeur, symbolisée notamment par les références incessantes au Général De Gaulle, se trouve ainsi matérialisée dans le positionnement qu’adopte la France depuis de nombreuses années. Evidemment, l’époque de la Françafrique est révolue à écouter les différents dirigeants qui se sont succédés à la tête du pays. Mais pour autant, la France occupe aujourd’hui encore une place bien singulière dans les affaires internationales en tentant de s’affirmer vaille que vaille face aux autres grandes puissances à l’heure d’un monde multipolaire et porteur de nombreux risques à l’échelle planétaire.

Diplomatiquement, la France s’efforce ainsi d’être au premier rang dans de nombreuses situations compliquées, voire inextricables, que nous connaissons aujourd’hui. Tantôt leader, tantôt acteur, tantôt initiateur, notre pays parvient encore, malgré le procès en perte d’influence qui lui est intenté par certains hommes et femmes politiques, à se frayer un chemin de crête entre les mastodontes qui composent la géopolitique mondiale. Cette affirmation géopolitique, si elle existe concrètement, n’est malheureusement plus suivie par une affirmation intellectuelle. Ce n’est plus la pensée française qui irrigue le monde telle que cela a pu être le cas par le passé, la faute à un nombrilisme inquiétant symbolisé par la résurgence de la question identitaire.

Affirmation diplomatique

Pas plus tard qu’il y a quelques semaines, la France a été saluée par le monde entier à la suite de l’accord sur le climat trouvé lors de la COP 21 à Paris. Cet évènement est venu rappeler avec force que notre pays était encore capable de faire partie des leaders de ce monde sur l’une des questions les plus importantes de notre époque, si ce n’est la plus importante. En parvenant, avec brio, à réunir le monde entier autour d’un accord, la diplomatie française a été félicitée de tous bords. Cette COP 21 est un élément parmi tant d’autres qui nous rappellent que la France occupe encore un rôle de premier plan dans la diplomatie mondiale. Membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU – faut-il le rappeler ? – la France fait figure d’exception dans ce nain politique qu’est l’Union Européenne. En réalité, la France porte, à elle seule, la politique de défense de l’UE. Sans elle pas d’intervention en Libye ou au Mali. Sans elle, pas de voix européenne forte pour réclamer le départ de Bachar Al Assad ou des frappes aériennes contre Daech.

Allons plus loin. Si on peut parler d’affirmation de la France sur la scène diplomatique mondiale, c’est aussi – et peut-être surtout – parce qu’elle n’a pas hésité, par moments, à élever la voix contre des décisions qu’elle considérait comme arbitraires ou non justifiées. Ainsi en est-il du refus français de participer à la guerre en Irak en 2003. A ce moment précis, la France a réaffirmé avec force et vigueur son attachement viscéral à son indépendance diplomatique. Qui, en effet, a oublié le magnifique discours de Dominique De Villepin le 14 février 2003 au conseil de sécurité de l’ONU ? Ce jour-là, plus que jamais au cours des 35 dernières années, la France, par l’intermédiaire du chef de sa diplomatie, a montré au reste du monde que sa place au sein du concert des nations avait été, était et demeurerait une place singulière et importante. A tous ceux qui clamaient haut et fort que la France déclinait sur le plan diplomatique, les attentats de cette année sont venus tristement rappeler qu’il n’en était rien. Lorsque Daech cible la capitale, il faut, à mon sens, voir dans cette revendication l’affirmation que la France reste au cœur du jeu diplomatique mondial.

Déclin intellectuel

 

Soumission, Le Suicide Français, L’Identité malheureuse, autant de best-sellers de ces dernières années en France. Le succès de ces différents livres est l’émanation d’une peur qui gagne la France. Le succès de ces livres est révélateur d’une crispation française à propos de la question identitaire, certains iront même jusqu’à employer le mot de névrose. Le succès de ces livres montre surtout que les intellectuels français sont, aujourd’hui, obnubilés par la question identitaire. Aussi constate-t-on une forme de nombrilisme inquiétant chez nos intellectuels. Ce nombrilisme vient contraster froidement avec l’affirmation diplomatique que j’ai évoquée plus haut. Ledit nombrilisme concourt, en effet, grandement à rendre inaudible les intellectuels français dans le reste du monde et ce, pour une raison simple : la névrose identitaire portée par ces auteurs n’intéresse guère le reste du monde, ce qui n’est au demeurant pas très surprenant.

Voilà donc la France, ancien diffuseur d’idées à échelle du monde qui se retrouve au simple rang de pays nombriliste qui voit sa classe intellectuelle ne s’intéresser qu’à des questions franco-françaises. Qu’il est loin le temps où Camus, Malraux, Aron, Sartre, Gide et tant d’autres portaient haut et fort les valeurs et les idées de France sur toute la planète. Le temps où les idées des intellectuels français étaient le principal sujet de discussion de tous les intellectuels du monde. Le temps où l’une des grandes questions était de savoir s’il fallait se positionner comme Camus ou comme Sartre sur la question de l’URSS. Aujourd’hui, la France est représentée par des intellectuels médiocres au sens premier du terme à savoir des intellectuels moyens qui, loin d’élever le débat et de voir plus loin le Français moyen, plongent pleinement dans les peurs, les angoisses et les débats purement franco-français qui n’intéressent personne sinon nous. Naguère, nos intellectuels portaient une vision pour la France certes, mais avaient aussi une vision plus globale, une vision pour le monde. Aussi n’est-il guère surprenant de voir que la France décline intellectuellement dans le monde : quand Albert Camus est remplacé par Renaud Camus, comment voulez-vous que notre pays garde la même aura ?

Il existe donc une réelle dissonance entre l’affirmation diplomatique de la France et son déclin intellectuel. Plus grave encore, ce déclin intellectuel pose des questions d’éthique sur notre manière d’appréhender la diplomatie. Quand notre pays possédait encore des intellectuels dignes de ce nom, il pouvait être capable de défendre des idéaux. Aujourd’hui, plus aucune tension n’existe entre diplomatie et intellectuels. Il ne faut donc pas s’étonner de voir la France céder à la Realpolitik à outrance en soutenant Al Assad pour anéantir Daech après avoir réclamé son départ à maintes reprises. Nous traversons aujourd’hui une crise au sens grec du terme. Il nous faut choisir entre le retour des intellectuels ou la mise en place durable de la Realpolitik ainsi que le suggère le mot grec crisis. Il nous faut faire preuve de courage en ces temps difficiles et comme le disait le grand Jaurès, « le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques ».

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