La technologie au service du profit

Tous les observateurs s’accordent à le dire : nous vivons dans une époque hyper-connectée. D’après une étude de RetailMeNot, près de 55% des Français avaient un smartphone en 2015 et l’on ne compte plus les personnes qui possèdent plusieurs écrans chez eux (entre les télévisions, les tablettes, les smartphones et autres ordinateurs). Plus largement, l’apparition du e-commerce (ou commerce électronique) a constitué une disruption sans précédent dans la manière de vendre tout en induisant un changement profond des modes de consommation. Les entreprises ont pleinement pris la mesure de cette rupture en mettant notamment en place des plans de communication en ligne ou en adoptant des politiques commerciales nouvelles comme le cross canal par exemple.

Toutefois, cette évolution technologique ne me semble pas devoir s’arrêter au simple commerce. Celle-ci va toucher, à terme, tous les pans de la société si bien que notre génération a tout d’une génération de transition : celle de l’utilisation croissante de la technologie dans la vie quotidienne. N’appelle-t-on pas cette génération la génération Y en référence à ce bouleversement qu’elle connaît ? En somme, notre génération exercera sans doute des métiers qui n’existent pas encore de même qu’elle est sans doute formée à des métiers qui n’existeront plus dans une dizaine d’années. La récente annonce de François Hollande de la mise en place pour les chômeurs de formations aux métiers d’avenirs ne fait que confirmer cet état de fait. Ce bouleversement économique et social que ne manquera sans aucun doute de faire advenir cette rupture technologique n’est malheureusement pas porteur que de bonnes nouvelles.

La technologie, nouvelle arme du cynisme capitaliste

Tout d’abord, il faut commencer par rappeler que la technologie n’est pas néfaste en elle-même. Tel le couteau qui peut ôter ou sauver la vie selon comment il est utilisé, la technologie peut aussi bien servir de nobles causes qu’être l’instrument des plus grandes vilenies. Malheureusement pour nous, il semblerait que les entreprises n’aient aucune espèce de scrupule à utiliser la technologie à des fins uniquement mercantiles sans se préoccuper le moins du monde des questions éthiques. L’exemple des cookies utilisés sur internet est, me semble-t-il, préfigurateur de toutes les dérives qui pourraient être commises grâce à l’avènement de l’ère technologique. Si la collecte d’informations sur un client pour lui proposer le produit qui lui correspond le mieux peut se défendre, comment justifier la vente desdites données à des entreprises spécialisées dans la collecte d’informations ? Quand La Poste, par l’intermédiaire de sa filiale Mediapost, réalise une part non-négligeable de son chiffre d’affaires sur la vente de données de ses clients – c’est-à-dire tout le monde – n’y a-t-il pas là un grave problème éthique ?

Plus grave encore, quand la technologie permet de violer le secret professionnel ou médical ne faut-il pas y voir un manquement grave aux principes élémentaires de nos libertés individuelles ? Là encore, ce qui importe est l’utilisation que l’on fait de ces données et non pas le fait qu’elles existent. Je m’explique, mettre en place des capteurs mesurant la glycémie peut être grandement bénéfique si le système est uniquement relié à des médecins qui peuvent intervenir à distance sur des personnes âgées par exemple. En revanche, quand les données médicales deviennent, comme de plus en plus de banque tentent de le faire, prétexte à accorder ou non un prêt bancaire ou bien à fixer le prix d’une assurance selon que la personne serait diagnostiquée comme plus ou moins à risque, la violation du secret médical est manifeste. Barack Obama a beau clamé « Regulation is back », ce qui semble se mettre en place est bien plus un système inique où à plus ou moins long terme les assurances finiront par découvrir que tel ou tel gène augmente le risque de cancer et les personnes porteuses de ce gène-là seront forcées de payer plus.

Une rupture sans précédent historique

Beaucoup d’observateurs sont enclins à voir dans l’émergence des nouvelles technologies de l’information et de communication (les fameuses NTIC) l’amorce d’une troisième Révolution Industrielle. Je suis plutôt d’accord avec eux dans l’optique de voir dans l’avènement de l’ère technologique une rupture avec le passé et l’émergence d’un nouveau modèle. Toutefois, un élément fondamental permet à mon sens de dire que cette troisième Révolution Industrielle tranche radicalement avec les deux précédentes – et a fortiori avec toutes les grandes évolutions historiques de l’humanité. Le passage du nomadisme au sédentarisme, l’organisation de la vie de la cité (la création de la politique en somme), les deux premières Révolutions Industrielles, l’avènement du capitalisme (libéral, keynésien puis néo-libéral), du communisme ensuite, la chute de ce dernier soit autant de marqueurs qui scandent l’évolution de l’humanité et autant d’éléments qui constituent des ruptures au moment où ils sont advenus : mise en place d’un nouveau modèle politico-économique, profond renouvellement des mode de pensée sont des éléments concomitants de ces différentes ruptures.

La rupture amorcée par l’avènement des nouvelles technologies correspond bien à tous les critères précédents mais elle se distingue radicalement des autres ruptures de l’évolution humaine sur un élément central : l’apport à tous les Hommes, sa contribution au bien commun, à l’intérêt général. Les Révolutions Industrielles et toutes les autres grandes ruptures de l’Histoire humaine ont détruit des emplois (la baisse foudroyante du nombre d’agriculteurs en témoigne) mais dans la logique schumpetérienne il s’agissait de « destruction créatrice ». En outre, ces différentes ruptures ont induit des avancées concrètes et tangibles pour l’ensemble des sociétés : recul de la faim ou des travaux très dangereux dans les mines par exemple. La révolution que nous connaissons actuellement, en revanche, ne semble pas œuvrer pour le bien commun mais bien uniquement pour une certaine partie de la population : celle des grands possédants qui détiennent le capital et vont pouvoir, grâce à ces nouvelles technologies, augmenter de manière indécente leurs profits tout en créant dans le même temps toujours plus de casse sociale.

Le paradoxe Big Brother

Lorsque, en 1949, Georges Orwell publie 1984, il entend s’attaquer, en le critiquant, au totalitarisme sous toutes ses formes. Dans la lignée de La Ferme des animaux, Orwell critique frontalement le stalinisme par l’intermédiaire de Big Brother. Toutefois, il ne faut pas oublier que le régime que nous dépeint l’auteur britannique emprunte également ses traits au nazisme. Il faut donc voir dans 1984 une critique du totalitarisme tout comme Le Meilleur des mondes était une critique de toutes les formes d’eugénisme. Tout le paradoxe que nous vivons actuellement réside, à mon sens, dans le fait que le tableau dépeint par Orwell se rapproche bien plus de nos sociétés libérales et démocratiques que des sociétés dictatoriales qu’il a voulues critiquer. Finalement, il se pourrait bien que ce soit nos sociétés où tout le monde proclame sa liberté à longueur de journées qui aient réalisée le rêve de tous les totalitarismes – à savoir tout connaître sur tout le monde. Et vous voulez savoir ce qui est le plus pervers dans cette histoire ? C’est que nous le faisons de nous-mêmes.

L’avènement des réseaux sociaux – Facebook, Twitter, Instagram, etc. – est la chose que les régimes totalitaires ont rêvé de faire advenir. Imaginez quelle aurait été la joie de Hitler, Staline ou Mussolini si chacun de leurs citoyens publiaient l’essentiel de sa vie sur un réseau ouvert à tous ? « Big Brother is watching you » écrivait inlassablement Orwell dans 1984. Aujourd’hui il n’y a pas que Big Brother qui nous regarde mais tout le monde peut le faire. Si Orwell devait réécrire son roman à notre époque je suis prêt à parier qu’au « Big Brother is watching you » se substituerait désormais « Winston Smith is showing him ». On retrouve également pleinement la marque de 1984 dans l’appauvrissement du langage que nous connaissons aujourd’hui : nous perdons progressivement le sens des mots si bien qu’il devient compliqué d’énoncer une pensée complexe quand le vocabulaire collectif s’appauvrit et que nous perdons les nuances de chaque mot. Plus que jamais aujourd’hui, 1984 reste d’actualité mais à une différence près : Winston Smith se cachait de Big Brother, aujourd’hui nous bombons le torse pour lui montrer que nous sommes là.

« La crise, disait Antonio Gramsci, c’est quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naître ». Notre génération est par définition une génération de crise. Elle est là, jetée entre deux mondes : l’un qu’elle n’a pas vraiment connu et l’autre qu’elle ne connaît pas encore. La voilà qui doit se débattre entre cette mâchoire d’airain qui risque fort de la faire se sentir un peu, à l’instar de tant d’autres avant elle, comme la bâtarde du monde par moment. En attendant, comme disait déjà Camus lors de la remise de son prix Nobel, « notre génération sait qu’elle ne refera pas le monde. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse ». Notre génération se doit de combler le vide juridique qui existe avec l’apparition de ces technologies. Où s’arrête le secret médical ? Où s’arrête le secret professionnel ? Comment protéger les libertés fondamentales ? Autant de question auxquelles il est urgent de répondre car lors des transitions sont posés les jalons de toute une ère et que dans cet espace de flottement de grands dangers sont encourus car comme le disait encore Gramsci, « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

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