Le Front National, arrivé à un seuil ?

La semaine dernière, Le Figaro titrait sur le Front National et sur le futur séminaire – accepté par Marine Le Pen – visant à débattre de la politique économique du parti. Ledit séminaire devrait se tenir en mars prochain et tourner autour des questions économiques majeures – dont la question épineuse de la sortie de l’euro. Dans le même numéro, Louis Aliot, numéro deux du parti de Marine Le Pen, répond à une interview au cours de laquelle il explique que le débat autour de l’euro est crucial et que le FN doit désormais se recentrer sur les questions économiques. Des discussions parcourent déjà le parti entre partisans de la sortie de l’euro et personnes plus sceptiques à ce propos.

La tenue de ce séminaire est consécutive à un certain constat d’échec de la part de plusieurs caciques du parti d’extrême-droite. Partant d’un constat d’échec au deuxième tour malgré une forte progression au premier – à la fois aux régionales de 2015 et aux départementales de l’année précédente – ces voix discordantes sur la question de l’euro affirment, en interne, que tant que le parti se présentera comme totalement hostile à l’euro, il ne pourra pas remporter de franche victoire dans la mesure où cette question fait figure de repoussoir pour de nombreux électeurs de droite tentés par le vote FN. Marine Le Pen, en acceptant la tenue de ce séminaire, reconnaît – au moins de manière implicite – la pertinence de la question posée. Mais en procédant à cet aggiornamento, le parti de Marine Le Pen ne démontre-t-il pas qu’il est désormais arrivé à un seuil qui lui sera difficile de dépasser sans se dénaturer complètement ?

De la dédiabolisation à la dénaturation

Depuis son arrivée à la tête du parti, Marine Le Pen s’applique méthodiquement à tout faire pour ne plus que le FN soit présenté comme le diable. Refus des skins lors des manifestations du parti, langage beaucoup plus policé que lors de la présidence de son père, renforcement de l’image antisystème et présentation du parti comme seule alternative au système en place soit autant d’éléments sur lesquels le Front National a prospéré depuis 2012. En constante augmentation depuis les dernières élections présidentielles, le parti se revendique aujourd’hui comme le premier parti d’opposition voire comme le premier parti de France. Ses succès retentissants – au premier tour tout du moins – n’ont fait que conforter Marine Le Pen dans son ambition de conquérir, un jour, l’Elysée. Toutefois, son parti a encore du mal à convertir l’essai entre le premier et le deuxième tour. Aussi a-t-on vu la même scène se répéter entre les départementales et les régionales, celle d’un Front National isolé et donc incapable d’acquérir les 50% plus une voix nécessaires à la victoire.

Aussi le débat sur le programme économique a-t-il surgi dans les rangs du parti. Celui-ci répond, me semble-t-il, à une double nécessité. Tout d’abord, il s’agit pour le parti de Marine Le Pen de réussir à capter les électeurs de la droite forte en les rassurant sur la viabilité économique du programme. Nombreux sont, en effet, les chefs d’entreprises ou autres cadres qui ne veulent pas entendre parler d’une sortie de l’euro mais qui partagent pourtant certaines propositions du Front National. L’autre principal atout de ce revirement économique est la possibilité ainsi ouverte à des alliances avec Les Républicains. La question économique – celle de la sortie de l’euro – n’est-elle pas la dernière chose qui sépare certains membres du parti de Nicolas Sarkozy de celui de Marine Le Pen ?

Néanmoins, cette évolution qui semble se dessiner ne va-t-elle pas, paradoxalement, conduire le FN à une forme de dénaturation et donc, de facto, à sa stagnation sinon son affaiblissement dans les années à venir ? Le parti de Marine Le Pen se retrouve, en effet, confronté à une équation quasi-insoluble : comment préserver son caractère d’alternative tout en allant chasser toujours plus loin sur les terres des partis du « système ». En retirant la sortie de l’euro de son programme – mesure sur laquelle Marine Le Pen fonde toute sa politique économique et sociale – le FN ne va-t-il pas se couper de son électorat actuel, celui qui vote précisément pour l’alternative ? De la même manière que Les Républicains avaient tout à perdre en courant derrière le FN, le FN n’a-t-il pas plus à perdre qu’à gagner dans un rapprochement idéologique tel que celui qui s’esquisse ? Les électeurs préféreront toujours l’original à la photocopie mais dans le même temps, sans cette inflexion, nul espoir de remporter de franche victoire.

La loi d’airain des parties contestataires

Le dilemme que le FN doit affronter n’est pas nouveau. Il est, en effet, vieux comme la présence de partis contestataires ou antisystèmes dans les systèmes politiques. Aucun parti contestataire, ou presque, dans l’Histoire n’a réussi à prendre démocratiquement le pouvoir sans se dénaturer à un moment ou à un autre. D’aucuns nous parlerons du NSDAP et de Hitler mais même dans ce cas de figure il ne me semble pas que l’on puisse dire que le parti nazi ait atteint le pouvoir de manière démocratique. Lorsque l’on place des SS à l’entrée du Reichstag ou que l’on incendie ce même Reichstag pour prononcer l’état d’urgence, il ne me semble pas que l’on puisse parler d’une arrivée au pouvoir totalement démocratique. Voilà donc le Front National, comme tant d’autres partis contestataires avant lui, confronté à cette loi d’airain qui revêt d’un caractère tragique au sens grec : deux légitimités autant légitime l’une que l’autre s’affrontant. D’une part on ne se renie pas mais on n’accède pas au pouvoir et d’autre part on se renie – au moins partiellement – pour accéder au pouvoir.

Ce que connaît actuellement le Front National, un autre mouvement l’a connu en France avant lui, il s’agit du boulangisme. Au cours de l’Histoire, nombre de partis dans le monde ont dû batailler face à ce cruel dilemme. En Grande-Bretagne, UKIP a choisi de ne pas jouer le jeu de la compromission et le voilà qui stagne – bien que sa forte poussée ait contraint David Cameron à mettre en place un referendum sur le Brexit. Pas plus tard que l’été dernier, l’attitude d’Alexis Tsipras a confirmé cette loi d’airain. Semblable aux révolutionnaires des Trois Glorieuses de 1830, Syriza a renversé l’ordre établi pour appliquer un mémorandum bien plus violent que le précédent. En Espagne, Podemos a infléchi de manière plus qu’importante sa position : après avoir rejeté toute coalition possible avec le PSOE, voilà le parti issu du mouvement des indignés prêt à se rallier aux socialistes espagnols. Finalement, le sort des partis contestataires pourrait se résumer par une courbe de Gauss avec les suffrages obtenus en ordonnées et le « degré de normalisation » du parti. Bien qu’il y ait un sommet, jamais les suffrages ne dépassent les 50%.

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Finalement et aussi paradoxal que cela puisse paraître, le Front National est aujourd’hui en crise. Evidemment, ses derniers résultats pourraient laisser croire que tout va bien et que sa croissance linéaire ne peut que continuer et que la marche vers l’Elysée de Marine Le Pen pourrait bien être un jour couronnée de succès. Mais, si le FN est en crise, il faut s’intéresser à l’étymologie du mot. Il nous provient de crisis en grec qui signifie choix. Le parti de Marine Le Pen est aujourd’hui à la croisée des chemins : demeurer ce parti qui se présente comme alternative sans parvenir à arriver au pouvoir ou faire des inflexions dans son programme parfois sur des points cruciaux, au risque de se dénaturer, afin d’arriver au pouvoir. Aussi longtemps que le FN était dirigé par Jean-Marie Le Pen cette question ne se posait pas puisque le parti ne voulait pas du pouvoir mais aujourd’hui la situation est toute autre. Et si, finalement, le pire ennemie du FN était lui-même ?

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