Les primaires ouvertes comme exaltation de la démocratie, vraiment ?

Dans quelques semaines, la campagne pour les primaires à droite s’ouvrira. A moins que ce ne soit déjà le cas lorsque l’on jette un coup d’œil aux différents livres politiques de ce début d’année : François Fillon, Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, Jean-François Copé et bien d’autres à venir. D’ici quelques mois, les sympathisants de droite pourront s’exprimer et désigner celui qui représentera leur camp en 2017. Initiée par le Parti Socialiste en 2012, la mode des primaires ouvertes a gagné la droite en vue du prochain scrutin présidentiel. Beaucoup s’extasient et se félicitent de la tenue de primaires à droite et ricanent devant la situation délicate que connaît un François Hollande contesté par l’aile gauche de son parti, qui exige des primaires à gauche également.

Les primaires ouvertes ont donc vu le jour il y a 4 ans en France, participant un peu plus à l’américanisation de notre système politique. Ce processus est défendu de manière convaincue sur quasiment l’ensemble de l’échiquier politique, exception faite du Front National. Certains parlent d’une procédure nécessaire à la modernisation de notre vie politique quand d’autres mettent en avant le côté ultra-démocratique de ce mode de désignation des candidats. J’entends bien ces arguments mais est-ce que, de manière assez paradoxale, les primaires n’aboutissent pas à une forme de négation de la démocratie, une sorte de fuite en avant d’un système politique vicié qui ne vise qu’à limiter les changements ?

Une amélioration incontestable

Il ne s’agit pas, ici, d’instruire un procès à charge contre le processus des primaires ouvertes. Celui-ci a su montrer qu’il constituait un véritable pas en avant, pour les partis, dans la manière de désigner les candidats. L’exemple de la campagne victorieuse de François Hollande en 2012 est là pour témoigner de l’élan que peut donner l’appui de millions d’électeurs au candidat désigné. Sortir vainqueur d’une primaire, c’est en effet l’assurance de pouvoir commencer la campagne présidentielle avec un dynamique déjà en route, chose qui peut faire la différence face aux autres candidats. En somme, la primaire permet au candidat désigné de commencer son effort avant et d’arriver déjà chaud et sûr de son rythme de croisière sur la ligne de départ quand les autres candidats doivent encore démarrer.

L’autre principal atout des primaires ouvertes réside dans l’assurance de se voir soutenu par tout le parti. En recueillant les suffrages de plusieurs millions de sympathisants, le candidat désigné possède alors une légitimité bien plus grande vis-à-vis de l’appareil que lors d’une simple désignation par congrès. Qui a, effectivement, oublié la campagne de Ségolène Royal en 2007 ? Investie par le PS, elle a vu une grande partie des apparatchiks au mieux ne pas faire campagne, au pire jouer contre elle à commencer par François Hollande alors Premier secrétaire du parti. Enfin, les primaires ouvertes permettent de limiter au maximum les candidatures dissidentes au sein d’un même parti puisqu’une primaire n’est réussi que si l’ensemble des candidats se rassemblent ensuite derrière celui ou celle qui est désigné(e). A l’heure où le Front National engrange toujours plus de suffrages, limiter au maximum ce risque c’est limiter une disparition au premier tour.

La confiscation du choix démocratique

Une fois ces différentes considérations établies, nous pouvons rentrer dans une analyse un peu plus fine et montrer pourquoi les primaires ouvertes peuvent finalement être considérées comme un leurre. Exaltation de la démocratie selon certains, les primaires ouvertes apparaissent bien plus comme un moyen de la confisquer selon moi. Comme l’a si bien dit Jean-Luc Mélenchon, « la primaire a de nombreux points communs avec le PMU : on vote pour le mieux placé ». Laissons de côté la comparaison avec le PMU et concentrons-nous sur la raison de la comparaison : le vote pour le candidat le mieux placé. Cette composante annihile tout débat d’idées au cours de la primaire puisque, en effet, les électeurs votent bien souvent pour le candidat le mieux placé selon les sondages.

Il n’y a jamais plus de vote utile que lors d’une primaire ouverte pour la raison déjà évoquée en début de papier : la recherche forcenée d’unité. Imaginez 4 candidats aux alentours de 20% au premier tour. Comment ne pas craindre une division profonde et donc l’incapacité de se réunir une fois les primaires passées ? En outre, le candidat est certes choisi par 2 ou 3 Millions d’électeurs mais cela ne représente même pas 10% du corps électoral français. C’est-à-dire qu’une minorité de personnes décide du choix vers lequel se reporteront l’ensemble des voix d’une famille politique. D’autant plus que les conditions pour se présenter sont souvent assez drastiques, ce qui aboutit à un écrémage qui n’est pas extrêmement démocratique, lui. Finalement, les primaires ouvertes peuvent quelque peu s’apparenter aux NRJ Music Awards : les citoyens doivent choisir mais parmi un choix qui leur est imposé à l’avance.

Les primaires ouvertes, moyen de perpétrer un système vicié

Dernier argument qu’il nous faut battre en brèche, celui qui affirme que les primaires ouvertes constituent un renouveau de la politique. Aux multiples procès menés contre la manière de pratiquer la politique en France, aux multiples expressions d’exaspération émises par les Français, les politiques de tous bords nous expliquent que la primaire est le grand élément qui permettra la rénovation de la vie politique française.  En écoutant les aspirations du peuple, en menant des campagnes de terrain au cours du processus des primaires, nos représentants affirment tous la bouche en cœur que plus rien ne sera jamais comme avant avec l’instauration de primaires ouvertes. Je ne nie pas que cette pratique apporte une nouvelle approche mais elle me semble qu’elle est bien plus là pour faire perdurer les pratiques politiques déjà existantes que pour les faire profondément évoluer.

Dans Le Guépard, le Marquis de Lampedusa écrit cette phrase qui s’applique pleinement à notre système politique actuel : « Il faut que tout change pour que rien ne change ». Si la primaire est véritablement porteuse d’innovation, elle se fonde elle-même sur des principes désuets comme une certaine forme de culte de la personnalité. Bien plus que des idées, les Français sont surtout appelés à désigner un individu, une personne au cours du processus des primaires ouvertes. Les primaires appliquent, en effet, tout le processus du scrutin présidentiel, avec la personnification du pouvoir, à l’échelle du parti. Aussi la primaire n’est-elle qu’une répétition grandeur nature de l’élection présidentielle et ne concourt-elle absolument pas à un quelconque renouveau de notre système politique. Pour qu’un tel renouveau ait lieu, il faudrait se questionner sur nos institutions et la présence d’un monarque républicain à leur tête. « La crise, écrivait Antonio Gramsci, c’est quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naître ». Force est de constater que nous sommes en crise politique et qu’il nous faut, urgemment, penser un nouveau modèle.

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