Education, le naufrage français

Cet article est quelque peu particulier pour moi puisque c’est le centième que je publie sur ce blog. Ç’aurait pu être l’occasion de faire une forme de bilan mais ça ne m’intéresse pas réellement. Au lieu de ça, je préfère évoquer un sujet central dans ma pensée et dans mon engagement : la question de l’éducation. Je me suis, en effet, rendu compte que si ce sujet était souvent évoqué en filigrane au fil de mes différents papiers, je n’avais jamais fait un article dévolu à ce thème. Cela tombe bien, nous avons récemment eu droit à un débat sur l’école dans tous les médias et sur les réseaux sociaux. Vous l’avez sans doute compris, je parle de la réforme de l’orthographe qui a agité la France en plein débat sur la déchéance de nationalité.

Faut-il supprimer ou pas l’accent circonflexe ? Faut-il un ou deux r à chariot ? Faut-il un trait d’union à porte-monnaie ? Autant de questions qui n’ont pas manqué de soulever des débats enflammés. Mesdames Carrère d’Encausse et Vallaud-Belkacem, respectivement secrétaire perpétuel de l’Académie française et Ministre de l’Education nationale, ont même polémiqué à ce sujet par médias interposés. Cette séquence surréaliste n’a fait que confirmer mon avis sur le naufrage français en matière d’éducation. Pendant que des élèves de primaire sont dans des écoles insalubres, nous débattons d’orthographe. Pour reprendre la brillante phrase d’Edgar Morin, « à force de sacrifier l’essentiel pour l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel ».

L’école ou la reproduction sociale

Voilà 46 années que Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron ont publié La Reproduction, ouvrage mettant en avant la place centrale de l’école dans la reproduction des élites et donc dans l’inertie sociale du pays. Depuis, rien ou presque n’a changé. En réalité je me trompe sans doute. La dynamique mise en exergue par leur étude s’est accentuée. L’école n’a plus, aujourd’hui, le rôle d’ascenseur social, comme si un rouage s’était cassé dans notre pays. La France est le mauvais élève de l’OCDE à ce niveau-là. La dernière enquête PISA l’a bien démontré, la France est le pays de l’OCDE où l’origine sociale a la part la plus prépondérante dans la poursuite ou non de longues études. Ainsi, un enfant de médecin ou de cadre a bien plus de chances de devenir à son tour médecin ou cadre que les enfants d’ouvriers. Ces derniers sont d’ailleurs dramatiquement sous-représentés, en regard de la proportion d’ouvriers dans la population, chez les étudiants en grande école ou chez les personnes obtenant un master.

Alors bien sur les gouvernements successifs mettent en place des réformettes cosmétiques pour montrer qu’ils ont l’air de se préoccuper du problème mais aucune avancée franche n’a réellement été obtenue comme le souligne bien Éric Maurin dans Le Ghetto français. Discrimination positive par ci, promesse de quotas de boursiers en classes préparatoires par-là, les gouvernements, de gauche comme de droite, rivalisent d’ingéniosité pour donner l’impression qu’ils s’engagent pour l’école de la République. En réalité, ils sont comme ces personnes fiévreuses qui cassent le thermomètre pour ne plus voir leur fièvre. Plutôt que de s’attaquer aux racines des inégalités, ils s’attaquent aux symptômes, se contentant de passer un peu de fond de teint sur une injustice criante dans le monde de l’éducation. Et je sais de quoi je parle, j’ai étudié dans un collège ZEP avant d’intégrer l’un des meilleurs lycées publics de Marseille. Il faut, d’ailleurs, rendre un hommage prononcé à tous les professeurs de ZEP qui s’engagent profondément pour tenter de rétablir une justice et une égalité dédaignée par le pouvoir en place.

Le pacte républicain affecté en son cœur

Ôtons d’emblée toute ambiguïté, l’école n’est pas la cause de tous les maux de notre pays et ne peut donc pas, à elle seule, résoudre tous ses problèmes. En revanche, l’école de la République fait partie intégrante du pacte républicain et est censée être l’émanation de la devise placée sur tous les frontons de nos administrations mais qui n’a de cesse d’être bafouée à longueur de temps. L’école, ce n’est pas seulement le lieu de l’instruction. Pour beaucoup de personnes c’est aussi, et peut-être même surtout, le premier lieu de socialisation. Lorsque la mixité, à la fois ethnique et sociale, du pays n’est pas matérialisée dans l’école de la République, comment empêcher certains de se sentir lésés, d’avoir le sentiment de ne pas avoir les mêmes chances que les autres ? Quel est, en effet, le rôle de l’école sinon de tempérer les inégalités de naissance par une égalité impulsée par l’Etat ? Et que l’on s’entende bien, l’égalité ce n’est pas donner la même chose à chacun, mais apporter plus à ceux qui en ont le plus besoin.

Quand des écoles entières sont délaissées par la puissance publique, quand des enfants suivent des cours dans des écoles insalubres, sans sortie de secours et sans chauffage l’hiver, comment affirmer que l’égalité existe ? Souvent le débat sur les territoires perdus de la République resurgit. Eh bien cette dynamique commence dès l’école mes amis. Quand la République tourne le dos à certains de ses enfants, ceux-ci s’éloignent d’elle. En prolongeant l’inégalité de naissance par une inégalité scolaire, notre pays ne déchire-t-il pas le pacte républicain ? Ne réserve-t-il pas les meilleurs postes de la nation à ceux qui naissent du bon côté de la barrière – ou plutôt du périphérique ? A quelques exceptions près, les écoliers de ZEP ne se voient-ils pas condamnés qu’à des pis-aller ? Il ne faut ensuite pas s’étonner lorsque Médine affirme, dans Speaker corner, « ici République et Nation c’est que des stations de métro ».

Lors de sa campagne en 2012, François Hollande avait promis de faire de la jeunesse et de l’éducation ses priorités. Près de quatre ans plus tard les choses ont-elles vraiment changé ? Il est permis d’en douter singulièrement. Commencé dans l’exaltation de l’égalité ce quinquennat se terminera sans doute sur d’autres reniements, l’école républicaine doit être sauvée, s’il en est encore temps et ce, d’autant plus après l’appel à l’unité nationale à la suite des attentats de 2015. Si nos dirigeants veulent réellement refonder le pacte républicain c’est vers l’école et non pas vers la déchéance de nationalité ou l’état d’urgence qu’ils doivent se tourner et se rappeler de la phrase pleine de sens du grand Victor Hugo : « Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons ».

2 commentaires sur “Education, le naufrage français

  1. Bien d’accord.
    Dans une société où les inégalités explosent, l’école n’est pas soutenue, pire les gouvernements successifs lui enlèvent des moyens, et ce sont les enfants des classes populaires qui en pâtissent, ainsi que les enseignants.
    Quant à la discrimination positive, elle sert de cache misère… Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir son bilan après plus de 30 ans de pratique aux USA.

    Aimé par 2 people

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