A Calais, notre humanité assassinée…

« Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles ».  En écrivant ces quelques lignes au moment de la parution des Misérables en 1862, nul doute que Victor Hugo priait en son for intérieur pour que son chef d’œuvre devienne un jour inutile.

Et pourtant, plus de 150 ans après sa publication, le monument du poète est toujours d’actualité et le démantèlement de la jungle de Calais – que j’appellerai camp de Lande tout au fil de cet article, ce dont je m’expliquerai plus tard – a débuté lundi dernier dans une « fermeté douce » selon les termes de la préfète, oxymore qui montre bien le peu de cas que font de ces personnes les décideurs administratifs et politiques de notre pays. Et voilà des milliers de personnes, migrants et réfugiés, sommées de quitter le camp sur le champ. Le plus terrible dans cette affaire, c’est qu’elles quittent la mort dans l’âme un endroit invivable qui, faute de mieux, leur servait de pis-aller.  Si « l’habitude du désespoir est pire que le désespoir lui-même », selon la phrase de Camus dans La Peste, alors ces personnes sont les plus malheureuses du monde puisqu’elles ont non seulement l’habitude du désespoir mais, plus macabre encore, l’habitude de cette habitude.

 

Le camp de Lande, camp des Misérables

 

Dans le si beau, parce que si triste, roman de Victor Hugo, que définit les Misérables ? Une caractéristique particulière qui les réunit tous. Alors certes, chacun des héros a son histoire propre, ses attributs singuliers, son parcours erratique mais un dénominateur commun réunit tous les Misérables de ce livre : celui de l’absence d’identité propre. La forme du roman ne fait que sublimer cette idée : tantôt omniscient, tantôt interne, tantôt externe, le narrateur oscille entre différentes approches littéraires si bien que nous finissons par nous perdre, et c’est l’effet voulu. Le narrateur est l’égal des personnages, à savoir une personne en mal d’identité. Les Misérables, ce sont Jean Valjean obligé de changer plusieurs fois de noms, Cosette brimée par les Thénardier et qui ne connaît que tardivement sa réelle identité, Gavroche qui est un enfant des rues que personne ne reconnaît, Javert qui finit sous les eaux de la Seine ou encore les Thénardier contraint de vivre sous un nom d’emprunt pour demander l’aumône et commettre leurs forfaits.

Que sont ces hommes, ces femmes et ces enfants qui vivent – qui survivent plutôt – dans le camp des Lande sinon les figures contemporaines des Misérables ? Ces figures, à qui l’on nie toute humanité au vu du traitement qu’on leur impose, ne sont-elles pas toutes, d’une certaine manière, les avatars de Jean Valjean ? Un visage que l’on oublie c’est l’humanité que l’on offense comme le disait si justement Levinas et nous voilà en train de laisser dépérir, puis d’expulser de leur abri miteux, en y mettant le feu, ces figures qui appellent à l’aide, ces personnes qui ne demandent qu’un peu de charité. Ils sont, comme Jean Valjean, marqués au fer rouge, pour avoir osé braver l’interdit et tenter d’obtenir une vie meilleure. Quel est leur crime si ce n’est celui d’avoir espéré trouver un peu de réconfort et d’espérance loin de chez eux, eux qui sont partis avec leurs enfants comme simple bagage ? Et dans ce camp, des dizaines d’orphelins se débattent pour ne pas mourir. Ne faut-il pas y voir des Gavroche ? A la différence près qu’eux ne mourront pas sur une barricade mais dans l’indifférence la plus totale. Je ne serais guère étonné si à l’entrée du camp trônait la célèbre inscription infernale : « Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance ».

 

L’appel ignoré…

 

Ces migrants, si fort symboliquement parce que si faibles et misérables, nous adressent un appel à l’aide, un appel au secours que nos dirigeants ignorent de manière dédaigneuse. Les mêmes personnes qui fustigeaient Nicolas Sarkozy pour avoir laissé la situation pourrir dans le camp des Lande sont aujourd’hui au pouvoir et se sont appliqués méthodiquement à ne rien faire pour améliorer les conditions de vie de ses occupants avant de les expulser par le feu et les canons à eau aujourd’hui. Nous sommes au cœur d’un mouvement absurde au sens camusien du terme avec ce qu’il se passe dans ce camp. « L’absurde, écrit le philosophe dans Le Mythe de Sisyphe, naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde ». Voilà la situation que nous vivons actuellement, un pouvoir qui répond par un silence déraisonnable à l’appel de l’humanité, supposément présente en chacun de nous. De là à voir dans ce qui est en train de se produire une forme de déshumanisation il n’y a qu’un pas – qui sera prochainement comblé.

En attendant, de cet appel ignoré ne peut que naître un vent de révolte que n’aurait pas renié le prix Nobel de littérature. « Je me révolte donc nous sommes » écrit-il dans L’Homme révolté en pastichant Descartes. Telle est la chose que nous enseigne sa philosophie, que nous avons tous à agir quotidiennement pour lutter contre la peste que « chacun porte en soi ». Dans la droite lignée de Hannah Arendt, il nous exhorte à nous engager pour combattre la banalité du mal, mal qui peut se réveiller à tout moment comme le bacille de la peste dans son œuvre la plus connue. Face au désespoir des anciens pensionnaires du camp de Lande soyons tous des Rieux ou des Tarrou et battons-nous contre l’injustice, quitte à n’obtenir que des victoires éphémères. Refusons d’être Cottard et de prospérer sur la misère des autres. La préservation de notre humanité est à ce prix afin de ne pas voir les restes de celle-ci se perdre dans la jungle de Calais.

 

La jungle où s’enfouit notre humanité

 

La jungle de Calais, voilà comment l’ensemble des médias appellent cet enfer sur Terre. La jungle, revenons un instant sur ce mot. Dans la jungle, ce n’est plus la civilisation qui règne mais la loi du plus fort. En acceptant d’appeler ainsi cet endroit, ne participons-nous donc pas, chacun à notre échelle, au processus de déshumanisation qui est enclenché ? Dire que ces damnés vivent dans une jungle, n’est-ce pas déjà dire qu’ils ne sont plus des Hommes mais de sombres barbares ? Mais dans ce cas, si « le barbare c’est d’abord l’Homme qui croit à la barbarie » selon la phrase géniale de Lévi-Strauss, en leur niant leur humanité, ne prouvons-nous pas par la même occasion notre inhumanité à nous ? De tous temps l’Homme a eu à se battre contre l’inhumain présent en lui-même tel un virus tapi dans l’ombre prêt à profiter de la moindre inadvertance. Il y eut la Terreur au moment de la Révolution, il y eut l’ensauvagement au moment de la Première guerre mondiale puis l’avènement de l’industrie de la mort sous le régime nazi et aujourd’hui, une nouvelle menace guette notre humanité : notre froide indifférence.

En nous détournant de ces misérables visages qui réclament le minimum de décence qu’un Homme peut demander, nous refroidissons et durcissons un peu plus nos cœurs et les transformons petit à petit en caillou. La vérité est terrible mais il nous faut la dire, il nous faut avertir et rester pensif comme nous y invitait déjà Hugo dans Les Châtiments. En nous détournant de ces pauvres diables, nous acceptons pleinement la fin de la transcendance et de l’idéalisme pour nous consacrer au matérialisme à outrance et au consumérisme abêtissant. C’est l’altérité qui nous ouvre à la transcendance ainsi que l’a défendu avec brio Levinas dans Altérité et transcendance. C’est le visage de l’autre qui nous permet de nous découvrir nous-mêmes et d’atteindre une quelconque transcendance. En refusant non seulement de regarder mais aussi de voir ces visages tristes et désespérés, nous enterrons au fin fond de ce camp notre humanité – et pas simplement notre humanisme comme certains le disent. Ce camp des Lande devenu jungle de nos esprits est en réalité une boursoufflure horrible sur le visage de l’humanité, boursoufflure qui prend chaque jour plus de place et qui finit par dénaturer, telle la statue de Glaucos, notre humanité même.

 

 

Dans Les Misérables, Hugo évoque les barbares dans un passage très beau mais aussi très triste : « En 1793, selon que l’idée qui flottait était bonne ou mauvaise, selon que c’était le jour du fanatisme ou de l’enthousiasme, il partait du faubourg Saint-Antoine tantôt des légions sauvages, tantôt des bandes héroïques.

Sauvages. Expliquons-nous sur ce mot. Ces hommes hérissés qui, dans les jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants, farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux Paris bouleversé, que voulaient-ils ? Ils voulaient la fin des oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour l’homme, l’instruction pour l’enfant, la douceur sociale pour la femme, la liberté, l’égalité, la fraternité, le pain pour tous, l’idée pour tous, l’édénisation du monde, le Progrès ; et cette chose sainte, bonne et douce, le progrès, poussés à bout, hors d’eux-mêmes, ils la réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement à la bouche. C’étaient les sauvages, oui ; mais les sauvages de la civilisation.

Ils proclamaient avec furie le droit ; ils voulaient, fût-ce par le tremblement et l’épouvante, forcer le genre humain au paradis. Ils semblaient des barbares et ils étaient des sauveurs. Ils réclamaient la lumière avec le masque de la nuit.

En regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants, mais farouches et effrayants pour le bien, il y a d’autres hommes, souriants, brodés, dorés, enrubannés, constellés, en bas de soie, en plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accoudés à une table de velours au coin d’une cheminée de marbre, insistent doucement pour le maintien et la conservation du passé, du moyen-âge, du droit divin, du fanatisme, de l’ignorance, de l’esclavage, de la peine de mort, de la guerre, glorifiant à demi-voix et avec politesse le sabre, le bûcher et l’échafaud. Quant à nous, si nous étions forcés à l’option entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la barbarie, nous choisirions les barbares ».

Voilà la position dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. Entre les civilisés de la barbarie, cette génération Voltaire de l’ENA actuellement au pouvoir et qui n’a que faire de la souffrance de ces individus, et les barbares de la civilisation qui survivent dans le camp de Lande avant de devoir trouver un autre endroit où s’échouer nous choisissons les barbares. Et en même temps que la fumée qui s’élève du camp incendié par les autorités, nous pouvons entendre les dizaines de Gavroche agonisant murmurer leur champ du cygne de manière lugubre : « Je suis tombé par terre c’est la faute à Voltaire/Le nez dans le ruisseau, la faute aux faux socialos ».

2 commentaires sur “A Calais, notre humanité assassinée…

  1. Bonsoir Marwen,

    vous avez tellement raison… Cette civilisation concerne aussi la condition de la Femme. Puisque…
    … « La Femme est l’avenir de l’Homme »
    Les Hommes oublient si souvent qu’ils sont nés d’une femme !

    Et puis quoi ! la moitié de l’humanité est féminine…

    La première réflexion qui me vint à l’esprit à la lecture de votre article, Marwen concerne Christiane Taubira. Lorsqu’elle remit sa démission du gouvernement Hollande, très récemment, d’aucuns ont beaucoup glosé ; la ‘Déchéance de la Nationalité’ fut LE sujet sur lequel Madame C.Taubira a su montrer une inaltérable fermeté…Qu’elle en soit infiniment remerciée !

    Cependant, peu nombreux ont noté combien la Ministre de la Justice incarnait si bien sa fonction ; qu’ elle était digne d’occuper ce poste. Avant elle nul n’a si bien entendu ce que « justice » signifiait. Notons que la fonction fut rarement FÉMININE !

    FÉMININE : adj. qui est propre à la femme, qui a les caractères de la femme.

    Christiane Taubira, ministre de la justice/Garde des sceaux, le 18 janvier 2016, a baptisé
    « Olympe de Gouges » le bâtiment des services centraux du ministère de la Justice, sis 35, rue de la Gare, dans le 19e arr. de Paris. Peu ou pas d’echos, étonnant non ?

    Pour mémoire !
    Marie Gouze, dite Olympe de Gouges, née à Montauban le 7 mai 1748 et morte guillotinée à Paris le 3 novembre 1793. (Wiki). Hugo aurait sûrement adoré cette grande Dame !

    En cette veille de la Journée Internationale de la Femme, célébrée le 8 mars de chaque année, et au regard d’une actualité inquiétante, qui célébrer d’autre que cette pionnière du féminisme ;
    auteure de :
    La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, des écrits en faveur des droits civils et politiques des femmes et de l’abolition de l’esclavage des hommes noirs ?

    Vous citez, Marwen, « tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus … tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci (cf. Les Misérables) pourront ne pas être inutiles ».

    Permettez que j’ajoute « Quand il s’agit d’éclairer et d’être éclairé, disait Hugo, il faut regarder où est le devoir et non où est le péril ». ET C’EST AVEC FANTINE, la maman de Cosette, que Victor Hugo commence son chef d’œuvre :

    PARTIE PREMIÈRE (Les Misérables 1)
    FANTINE

    Livre premier
    UN JUSTE
    I
    M. MYRIEL

    En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne……
    IV
    LES ŒUVRES
    SEMBLABLES AUS PAROLES

    A ceux qui ignorent, enseignez-leur le plus de choses que vous pourrez. La société est coupable de ne pas donner l’instruction gratis ; elle répond de la nuit qu’elle produit…
    XIII
    CE QU’IL CROYAIT

    Au point de vue de l’orthodoxie, nous n’avons point à sonder M. l’évêque de Digne. Devant une telle Ame, nous ne nous sentons en humeur que de respect. La conscience du juste doit être crue sur parole. D’ailleurs, de certaines natures étant données, nous admettons le développement possible de toutes les beautés de la vertu humaine dans une croyance différente de la nôtre….
    XIV
    CE QU’IL PENSAIT

    …. ce qui éclairait cet homme, c’était le cœur. Sa sagesse était faite de la lumière qui vient de là… (je ne résiste pas au soulignement)

    QUI ? plus/mieux qu’ Olympe de Gouges eût pu tenir les mêmes propos ? Ou reprendre, en chœur, avec Camus « J’ai compris qu’il ne suffisait pas de dénoncer l’injustice. Il fallait donner sa vie pour la combattre. »

    C’est l’humanité qu’on assassine quand les femmes sont méprisées, ne pensez-vous pas ?

    https://fr.m.wikisource.org/wiki/Déclaration_des_droits_de_la_femme_et_de_la_citoyenne

    Aimé par 1 personne

    • Merci de m’avoir replongé dans les Misérables c’est toujours un délice. Je ne connaissais pas Olympe de Gouges, je me coucherai moins bête ce soir.
      Je suis d’accord avec vous c’est l’humanité qu’on assassine quand les femmes sont méprisées mais je vais plus loin que vous, c’est l’humanité qu’on assassine quand on retire à un Homme ses droits ou qu’on le méprise car l’humanité réside en chacun des Hommes.

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