La légion du déshonneur

« C’est toujours mieux de ne rien vendre du tout plutôt que de vendre son honneur ». La déflagration, terrible mais juste, est signée Sophia Aram sur France Inter. Ce matin, la station de Radio France recevait Jean-Marc Ayrault, Ministre des Affaires étrangères. Celui-ci était invité à réagir au scandale du week-end révélé par Mediapart : la remise de la légion d’honneur en catimini au prince héritier du trône d’Arabie Saoudite – accessoirement Ministre de l’Intérieur de son pays et donc responsable des décapitations et des exécutions. L’ex-Premier ministre a répondu aux critiques à l’aide d’une phrase hallucinante affirmant qu’il s’agissait d’une « tradition diplomatique » ajoutant qu’il « [fallait] la prendre comme telle ».

Il y a évidemment beaucoup à dire sur cette décoration – et c’est le but de ce papier – mais il ne faut pas oublier de fustiger l’ensemble des médias français qui s’étaient bien gardés de révéler l’affaire. Sans Mediapart, il y a fort à parier que nous n’aurions jamais su que le prince héritier d’Arabie Saoudite avait été décoré par notre président. Ceci pose la question de la liberté de la presse dans notre pays, élément consubstantiel de la démocratie – à ce titre, les cambriolages dans les locaux de Marsactu sont un scandale. Pas de démocratie sans liberté de la presse, tâchons de s’en souvenir et remercions Mediapart et les autres journaux indépendants de faire perdurer la flamme de la démocratie.

Au royaume de l’hypocrisie

Si l’Arabie Saoudite est une monarchie, il se pourrait bien que nous vivions, nous aussi, dans une monarchie, celle de l’hypocrisie. En remettant la légion d’honneur au prince héritier d’Arabie Saoudite, François Hollande nage en pleine incohérence et en pleine hypocrisie. Comment affirmer combattre le terrorisme islamiste et applaudir l’Arabie Saoudite ? Déjà au moment de l’affaire de la plage de Vallauris j’avais souligné l’hypocrisie de nos gouvernants si prompts à critiquer les visions rigoristes de l’Islam mais si heureux de pouvoir vendre des Rafales et des armes à un pays qui n’a aucun respect pour les droits de l’Homme. « Quand l’argent parle la vérité se tait » rappe Youssoupha dans Rap Franc CFA et force est de constater que cette phrase est chaque jour plus vraie. La Realpolitik, si chère à nos dirigeants, fonctionne comme un bulldozer face à nos valeurs et nos idéaux.

Mais laissons, un temps, de côté la question de l’idéal et des valeurs et plaçons nous sur le terrain du pragmatisme qui est tant vanté à notre époque, au point d’être érigée en valeur suprême. L’action qui est menée à la tête de notre Etat – celle de châtier d’une main et de féliciter de l’autre – mène à un renforcement du message des terroristes. Tous ceux, et ils sont nombreux chez les musulmans, à fustiger l’action de Daech et l’endoctrinement de la jeunesse ne peuvent qu’être désabusés quand tous leurs effort et tout leur travail de pédagogie est détruit par des décisions ubuesques à la tête de l’Etat qui envoie des messages contradictoires et absurdes : déchéance de nationalité d’un côté, décoration d’un dignitaire saoudien de l’autre. Les deux décisions sont aussi mauvaises l’une que l’autre et affaiblissent le discours que moi, et tant d’autres, mettons en place pour rapprocher les Français et mettre fin à la fracture. Messieurs du gouvernement, nous ne vous remercions pas.

Comme un air d’Orwell…

Une fois l’analyse géopolitique dressée, il nous faut nous intéresser à un autre phénomène révélé par cette décoration. Celui-ci ne met pas simplement en péril l’efficacité de notre action contre le terrorisme mais a un rapport avec le cœur même de notre modèle politique et de la survie de notre démocratie. Il s’agit de l’appauvrissement du langage. Ce n’est pas si grave que ça nous rétorque les inconscients ou les pervers et pourtant, il s’agit d’un problème fondamental. Dans 1984, Georges Orwell met en scène une société dictatoriale qui a créé une nouvelle langue – le Novlangue – tellement appauvrie qu’il est impossible ou presque de raisonner. Ainsi le Ministère de l’Amour est le lieu de la torture ou le Ministère de la Paix s’occupe uniquement de la guerre. Rajoutons le Ministère de la Vérité (MiNiVer dans le roman) et nous avons un panorama complet.

Déjà au moment du remaniement et de la création du ministère de l’égalité réelle, les relents orwelliens se faisait sentir. Avec cette décoration, le président va plus loin et fait d’un dignitaire d’une dictature un chevalier de la légion d’honneur. Ce faisant, il contribue à appauvrir un peu plus notre langage. D’aucuns diront qu’il s’agit d’un élément anecdotique et pourtant, c’est oublier que sans langage riche, plus aucun débat n’est possible. Quand l’honneur ne veut plus rien dire, quand l’égalité a besoin d’être complétée par le mot réel, quand le vocabulaire est tellement appauvri qu’on peut faire dire tout et son contraire au même mot alors la démocratie est en danger. On peut juger que cette bataille est d’arrière-garde ou qu’elle est perdue d’avance mais abandonner la chose sans rien faire c’est participer à la déconstruction de notre société puisque comme le dit si brillamment Albert Einstein, « le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal mais par ceux qui les regardent sans rien faire ».

Nous voyons donc qu’au-delà du scandale géopolitique et sociétal provoqué par la décoration du prince héritier, ce qu’il vient de se passer est révélateur d’un appauvrissement toujours plus grand de notre langage qui concourt à un affaiblissement radical de notre démocratie et de notre faculté à raisonner. « Mal nommer un objet c’est ajouté au malheur du monde » comme le disait Camus et nous sommes malheureusement en train d’expérimenter cette phrase. Tâchons de nous rappeler des mots plein de sens de Jaurès pour tenter de lutter contre cette tendance morbide et mortifère : « Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques ».

7 commentaires sur “La légion du déshonneur

  1. Heu… La nouvelle est sortie le vendredi en fin de journée, et il y eu immédiatement des tweets et des pages Web sur le sujet, ce qui n’est pas trop étonnant puisque la source est l’agence de presse officielle du royaume Bref, le samedi en fin de matinée, toute la twittosphère branchée « moyen-orient » était au courant. Le samedi soir, n’importe quel journaliste abonné à Twitter était au courant.

    Vu que c’était un Week-End et vu qu’une information de ce type demande quand même un minimum de vérification et d’enquête, les premiers vrais articles de la presse française sont sortis le dimanche en début d’après midi. Et Mediapart n’a pas été le premier. L’aurait-il été, ce n’est pas quelques heures en plus ou en moins qui changent quoique ce soit. Ton « Sans Mediapart, il y a fort à parier que nous n’aurions jamais su » est juste « imaginaire ».

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      • Et comment espères-tu convaincre, en étant ouvertement de mauvaise foi ?

        Relis bien mon post.

        Pour ce qui est purement des faits, je te signale qu’Europe1.fr a publié un article sur le sujet le dimanche matin à 9h41. Ils n’ont sans doute pas attendu d’avoir de confirmation officielle et ont donc battu tous les autres (Le Parisien, L’Express, Le Monde, entre autres).

        Mediapart est arrivé bien après, en fin de journée, je n’ose pas dire « en dernier ».

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      • Je ne suis pas ouvertement de mauvaise foi je l’ai vu sur mediapart en premier personnellement. Sur ce nies-tu que nous avons des gros problèmes de liberté de presse ?

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    • Quand 10 Milliardaires possèdent la quasi totalité des quotidiens et hebdomadaires, quand lesdits Milliardaires font pression pour ne pas publier certaines infos (cf la critique de Merci patron! dans Le Parisien) alors oui il y a un problème de liberté de ton et d’indépendance de la presse. Si celle-ci n’est là que pour faire la pub des business du proprio (Bolloré) et se taire sur ce qu’il ne va pas il y a un problème.
      « La noblesse de notre métier s’enracine dans deux engagements difficiles à maintenir: le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression » Albert Camus lors du discours de réception du prix Nobel

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  2. […] Déjà au moment de la décoration du prince héritier d’Arabie Saoudite j’avais parlé d’un a…. Il me semble que 1984 progresse un peu plus chaque jour et que le novlangue utilisé par nos responsables témoigne d’une forme de fuite en avant qui est, elle, complétement irresponsable. Après le débat sur la déchéance de nationalité qui a fracturé la France pour de sombres calculs politiciens alors même que nous avions besoin d’unité dans les mois suivant les attentats, voilà le gouvernement qui fait le pari d’un pourrissement de la situation dans une atmosphère crépusculaire. Les violences policières ne suffisant pas à diviser et à casser le mouvement social, voilà nos dirigeants, bien aidés par les médias,  qui tentent de lâcher la meute vers les grévistes sans se soucier des conséquences désastreuses qu’une telle démarche pourrait avoir à la fois sur le court et sur le long terme. […]

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