Les manifs, et après ?

Mercredi, près de 350 000 personnes, principalement des jeunes, ont manifesté en France contre le projet de réforme du code du travail – nous avons eu droit à la sempiternelle bataille de chiffres, 250 000 selon les autorités, 400 à 500 000 selon les organisateurs. Etant opposé à cette réforme, je devrais sans doute me réjouir de cette mobilisation, que d’aucuns ont tout de suite comparé à la mobilisation contre le CPE mais nous y reviendrons plus tard. Et pourtant, c’est une profonde tristesse que j’ai ressenti en regardant ces hommes et ces femmes, jeunes et moins jeunes manifester avec aplomb et sincérité contre une réforme qui est une régression sociale.

Si j’ai été triste c’est parce qu’il soufflait comme un air de Lampedusa dans les manifestations, pas cette ile italienne non, plutôt l’auteur du Guépard et de la terrible phrase « Il faut que tout change pour que rien ne change ». Sans rentrer dans la question de la manipulation ou pas qui supposerait que les manifestants seraient tous des idiots, il faut tout de même se poser la question de l’instrumentalisation. En voyant ces différents cortèges, je n’ai pu m’empêcher de repenser à la phrase de Camus dans L’Homme révolté qui dit que « tout le malheur des Hommes vient de l’espérance ». Face à ces foules marchant sous la pluie, bravant le froid pour une lutte légitime et que je partage, j’avais le cœur serré et la gorge nouée parce que penser que de simples manifestations changeront profondément les choses est illusoire. Réveillons-nous, il est plus que temps !

Eternel recommencement

Beaucoup d’observateurs et/ou d’organisateurs ont spontanément rapproché la mobilisation de mercredi à celle contre le CPE qui eut lieu il y a déjà dix ans. Retour d’un mouvement social pour certains, affirmation de la voix jeune pour d’autres les comparaisons ne manquaient pas pour accompagner ce premier jour de mobilisation face à la loi El Khomri. « Hollande t’es foutu, la jeunesse est dans la rue » scandaient avec joie et allégresse les manifestants comme leurs ainés qui, dix ans plus tôt, exprimaient leur courroux envers De Villepin. Changez les noms et vous aurez le même tableau. Et tous les observateurs et organisateurs enthousiastes en comparant les deux mouvements d’oublier une chose fondamentale qui devrait de facto casser leur enthousiasme : les résultats de la mobilisation d’il y a une décennie.

Mais comment, me dira-t-on, tu oublies que le gouvernement a reculé à l’époque ! Le gouvernement a reculé c’est vrai. Toutefois, quelle personne sensée peut décemment affirmer que l’esprit de la loi contenu dans le CPE n’a pas été mis en place depuis ? Notre génération, cette génération Y qui vit moins bien que la moyenne – une première depuis très longtemps – subit de plein fouet tout l’esprit de la loi CPE : précarisation, enchaînement des CDD et des stages peu ou pas rémunérés, obligation de rester vivre chez les parents autant de symptômes d’une génération malade, cette génération Bataclan – comme on l’a appelé au moment des attentats de novembre – qui n’a même plus les moyens de croire en l’avenir. Alors, de grâce, arrêtons de marteler que la bataille contre le CPE a été remportée. « C’est toujours la même merde derrière la dernière couche de peinture » comme le chantait déjà IAM dans Demain, c’est loin. La victoire n’était que de façade et les mêmes causes produiront aujourd’hui les mêmes effets si nous ne dépassons pas cet écueil.

Singer n’est pas lutter

Romain Gary, dans son très beau roman Les Racines du ciel, exprime son point de vue sur la colonisation et notamment sur comment la décolonisation aura fini d’achever la colonisation lancée par l’Occident. C’est un prêtre, Saint-Denis, qui dans un monologue résume cette pensée : « Oui c’était un homme de chez nous [en parlant de Waïtari]. Il pensait comme nous et il était nourri de nos idées et de notre matière politique. Je pensais : tu veux bâtir une Afrique à notre image, ce pour quoi tu mériterais d’être écorché vif par les tiens. Je sais bien que ça sera une Afrique totalitaire mais ça aussi, ça surtout, ça vient de chez nous. Je le pensai mais je ne l’ai pas dit. […] Je ne dis rien de ce que je pensais. Ce n’était pourtant pas l’envie qui me manquait. J’avais envie de lui dire : ‘Monsieur le Député, j’ai toujours rêvé d’être un noir, d’avoir une âme de noir, un rire de noir. Vous savez pourquoi ? Je vous croyais différent de nous. Je vous mettais à part. Je voulais échapper au matérialisme des blancs, à leur pauvre sexualité, à la triste religion des blancs, à leur manque de joie, à leur manque de magie. Je voulais échapper à tout ce que vous avez si bien appris de nous et qu’un jour ou l’autre vous allez inoculer de force à l’âme africaine- il faudra, pour y parvenir, une oppression et une cruauté auprès desquelles le colonialisme n’aura été qu’une eau de rose et que seul Staline a su faire régner, mais je vous fais confiance à cet égard : vous ferez de votre mieux. Vous allez accomplir pour l’Occident la conquête définitive de l’Afrique. Ce sont nos idées, nos fétiches, nos tabous, nos croyances, nos préjugés, notre virus nationaliste, ce sont nos poisons que vous voulez injecter dans le sang africain… Nous avons toujours reculé devant l’opération-mais vous ferez la besogne pour nous. Vous êtes notre plus précieux agent. Naturellement nous ne le comprenons pas : nous sommes trop cons. C’est peut-être ça la seule chance de l’Afrique. C’est peut-être grâce à ça que l’Afrique échappera à vous et à nous. Mais ce n’est pas sûr. Les racistes ont beaucoup dit que les nègres n’étaient pas vraiment des hommes comme nous : il est donc fort possible que ce soit encore un faux espoir que nous avons fait ainsi miroiter aux yeux de nos frères noirs.’ »

Voilà l’impasse dans laquelle nous sommes en train de nous fourvoyer. En singeant un système politique vicié plutôt que de tenter de le renouveler et de créer autre chose nous ne finissons que par le faire gagner la lutte. En reprenant à notre propre compte ses codes et ses manières de procéder, nous perdons d’avance. C’est précisément ce qui est en train de se produire dans cette mobilisation contre la loi El Khomri. Qui sont, en effet, les trois leaders du mouvement ? Caroline de Haas, Benjamin Lucas et William Martinet soit trois personnes qui baignent dans le marigot politique depuis des années. Vous voulez savoir ce qu’il va se produire ? La loi sera retirée, tout le monde criera victoire et portera aux nues nos trois soit disant héros et finalement l’esprit de la loi finira par passer, les conditions salariales se dégraderont dans notre pays et les trois héros d’aujourd’hui finiront dans les cabinets ministériels de demain ou dans des postes bien placés. D’ailleurs l’un des leaders du mouvement contre le CPE est dans le cabinet de Najat Vallaud-Belkacem. En attendant le mouvement social aura perdu encore dix ans. Vous souhaitez que l’on cesse de nous prendre pour des pigeons ? Alors cessons de l’être !

Engageons-nous !

Alors que faire ? Croiser les bras et attendre de savoir à quelle sauce nous serons mangés ? Evidemment pas ! Il s’agit de s’engager mais d’aller plus loin que la simple manifestation qui ne changera rien à elle seule ou simplement la forme de la pilule à avaler. Engageons-nous dans la société civile. Retrouvons la racine du mot politique et engageons-nous dans la vie de la cité. Il y a des milliers de manières de s’engager et de lutter contre un système politique vicié en montrant à quel point il est déconnecté des réalités concrètes et des attentes des Français. Engageons-nous dans la vie associative, dans des cordées de la réussite, dans des associations de quartiers. Faisons que le lien social soit retrouvé et arrêtons de suivre les soldats de la médiocrité qui ne sont là que pour trouver des postes d’attachés parlementaires.

La réalité c’est que ce qui fait vraiment peur à l’Etat ce ne sont pas les syndicats et compagnie car il sait très bien qu’à un moment ou à un autre ils finiront par signer un accord puisqu’ils ont besoin que le système politique reste tel qu’il est pour continuer à vivre, ils n’ont aucun intérêt à ce que les règles du jeu changent. Contrairement à eux, nous n’avons rien qui nous rattache à un système politique qui ne nous représente plus. Lorsque nous serons engagés par millions dans des associations et que nous démontrerons par la même occasion qu’une autre société est possible, qu’une autre manière de voir la vie est possible, que de nouvelles pratiques politiques sont possibles – et souhaitables – alors à ce moment précis, nous représenterons une force sans concession qui n’aura pas à aller marchander des postes d’attachés parlementaires ou un financement public parce que nous ne devrons rien à un système politique que nous dépasserons tant il est éloigné de nos préoccupations.

Mes amis, il est grand temps de faire souffler un vent nouveau sur notre pays et de démontrer que nous avons, nous aussi, quelque chose à offrir au bien commun, à notre Res Publica. Montrons que loin d’être le problème nous sommes bien plus la solution et surtout rejetons une bonne fois pour toute la tutelle paternaliste des syndicats, étudiants ou non, qui finalement ne jouent que pour leurs intérêts propres et faisons notre la phrase du grand Jaurès – qui est souvent repris par toutes ces personnes sans qu’elles en aient lu une seule ligne – qui nous exhorte à nous engager : « Le courage c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense ». Laissons de côté nos pulsions égotiques et luttons ensemble pour l’instauration d’un monde meilleur et d’une société harmonieuse puisque, selon la célèbre phrase de Camus, « je me révolte donc nous sommes ».

6 commentaires sur “Les manifs, et après ?

  1. On pourrait reprendre un débat que nous avons déjà eu. Tu sais pourquoi le mouvement que tu appelles de tes vœux a tant de mal à se produire, de manière puissante et majoritaire ? Parce que trop de gens pensent qu’après, ça sera PIRE !

    Le maître mot : convaincre.

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  2. Très intéressant, comme toujours.

    Cependant, je reste un peu sur ma faim concernant les moyens d’action. Tu parles de s’investir dans la vie de la cité, d’être plus actif au niveau associatif par exemple. Tu peux développer ? Je comprends l’intérêt derrière la démarche mais malgré ça les contraintes de temps restent énormes.

    Un ouvrier qui rentre crevé du boulot a t-il le temps et l’énergie pour s’investir dans la vie de la cité ? De plus beaucoup de gens ne font pas partie d’une association. Certains n’ont pas la « fibre » pour cela en quelque sorte. Bien sûr je ne te demande pas un programme politique, mais je serais curieux de savoir ce que tu entends, de manière globale, par « agir ».

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    • Ca peut être tout con mais s’engager dans un cmub de foot amateur le week end pour que les gamins puissent voir autre chose que leur milieu de vie fait partie de ça. Après sur le côté « fibre » je suis d’accord on l’a pas faudrait réussir à convaincre les gens de la pertinence du truc dans l’amélioration de leur vie.

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