Panser l’idéalisme pour lutter contre Daech

Le mois de mars fut sanglant et est venu nous rappeler que 2015 n’était pas qu’une parenthèse. Aux quatre coins du globe, des crimes de masses ont été perpétrés. De l’Irak au Nigéria, de la Turquie à la Belgique, de la Syrie à la Côte d’Ivoire, aucune région de la planète, ou presque, n’est épargnée. A la suite des attentats de Bruxelles, les dirigeants français, Manuel Valls en tête, ont réitéré leur discours belliqueux. « La France et l’Europe sont en guerre » martelait une nouvelle fois le Premier ministre français à qui voulait bien l’écouter. Les services de sécurité français se sont d’ailleurs empressés d’annoncer la mise en échec d’une dizaine d’attentats comme pour mieux montrer que l’Etat agissait et agissait bien. Et pourtant, selon moi, cette rhétorique guerrière et sécuritaire, symbolisée à l’envi par Monsieur Valls, est  le symptôme le plus prégnant d’un échec retentissant et d’un manque de pertinence criant dans l’analyse de la situation mondiale.

Se contenter de parler de sécurité et d’attaques armées en fustigeant la sociologie et en mettant de côté toute autre type de politique concourt largement à nous faire passer à côté des enseignements majeurs portés par les sombres attaques qui touchent la planète. Ce faisant, nos dirigeants oublient prestement la célèbre phrase d’Albert Camus dans ses Lettres à un ami allemand : « Nous y avons appris que contrairement à ce que nous pensions parfois, l’esprit ne peut rien contre l’épée, mais que l’esprit uni à l’épée est le vainqueur éternel de l’épée tirée pour elle-même ». En nous contentant de répondre à l’épée par l’épée, en mettant de côté l’esprit – et donc les idées – nous ne faisons rien d’autre que renforcer le contingent de jeunes qui aspirent à rejoindre Daech. L’élimination du numéro deux de l’organisation, annoncée vendredi, risque de renforcer la conviction profonde de nos dirigeants, celle qui érige les bombardements comme seule solution. Cette conviction nous mènera dans l’impasse.

Daech, dernier représentant de l’idéalisme ?

Nos dirigeants ont prestement défini les membres de Daech comme de sombres barbares aveuglés par leur haine de l’Occident et qui veulent absolument s’en prendre à nos modes de vie. « Ils nous attaquent pour ce que nous sommes » ou le petit refrain que nous entendons à longueur de journée comme pour mieux signifier que l’entreprise que mène le groupe terroriste n’est que destructrice. Ah qu’il est aisé de repousser l’étude et la compréhension pour mieux imposer sa manière de voir les choses. Notre cher Premier ministre est très fort à ce petit jeu, lui qui a des airs de Clémenceau lorsque que le Tigre affirmait « Mon mot d’ordre c’est la guerre, politique intérieure je fais la guerre, politique extérieure je fais la guerre, partout je fais la guerre ». Et si, loin de cette représentation simplifiée et manichéenne des choses, la réalité était bien plus complexe que celle défendue par tous les médias ou presque ? Et si les membres de Daech n’étaient pas des barbares mais faisaient partie des derniers idéalistes de notre époque ?

Depuis la chute du mur de Berlin – et la dislocation de l’URSS qui s’en est suivie – nous vivons, il me semble, une forme de crépuscule des idéaux. Le capitalisme consumériste et matérialiste s’est imposé et celui-ci s’étend sur toute la planète. L’Histoire étant aussi faite de symbole, ne faut-il pas voir dans la présence d’un McDonald’s sur la place rouge l’expression de ce crépuscule des idéaux ? Dépeindre Daech et ses membres comme des sauvages, des barbares et des nihilistes est à la fois commode et erroné à mon sens. Les crimes de masses effectués par le groupe ne sont pas la fin mais bien le moyen qu’il utilise. Son but est politique, celui de fracturer les sociétés afin d’établir son idéologie en étant suivi par toujours plus de personnes. Caricaturer les membres de Daech comme de simples nihilistes mus par une pulsion de mort revient à oublier que pour eux, rejoindre la Syrie est une réalisation et non un suicide. Pour eux, cette action est la première dans une lutte pour un idéal. En ce sens, le nihilisme est bien plus le point de départ que leur point d’arrivée.

La lutte armée, nécessaire mais pas suffisante

Après les attentats du 13 novembre, la France a décidé de mener la lutte contre Daech en intensifiant les bombardements et en tentant de mettre en place une coalition la plus large possible – ce qui n’a pas marché. En parallèle, l’état d’urgence fut instauré – il sera sans doute constitutionnalisé d’ici peu – et une politique liberticide mise en place. Il s’agissait alors de répondre à l’urgence selon les autorités. A force de faire de cette formule – « il faut répondre à l’urgence des attaques – une sorte de litanie, nos gouvernants sont sans doute en train de se fourvoyer dans la lutte qu’ils mènent. « A force de sacrifier l’essentiel à l’urgent nous avons oublié l’urgence de l’essentiel » écrivait, il y a déjà un bout de temps, Edgar Morin. Voilà que sa phrase trouve sa pleine expression aujourd’hui, dans l’action de nos dirigeants qui courent dans tous les sens sans réellement avancer ou faire reculer le terrorisme. Nous l’avons vu récemment, être prévenu ne suffit pas à empêcher les attaques terroristes. Bruxelles était placée en état d’alerte presque maximale avant les attentats du 22 mars et pourtant rien n’a pu empêcher l’horreur de se produire. La réalité – et elle est effrayante pour beaucoup – c’est que nous sommes d’une certaine manière démunis face au risque d’attentats. Il est absolument impossible de déjouer tous les attentats, tenter de faire croire que cela est possible est un mensonge éhonté.

Que faire alors pour faire reculer le terrorisme ? Nous l’avons vu plus haut, la caractérisation nihiliste des terroristes est loin d’être exacte. Si celui-ci est le point de départ, il débouche sur un idéalisme que nous avons du mal à comprendre mais qui est néanmoins réel. Comment combattre efficacement cette menace ? En arrêtant de croire que les bombes peuvent tout et sont, à elles seules, suffisantes pour éradiquer Daech. Il nous faut nous réconcilier avec l’idéalisme ainsi que nous exhorte à le faire Edgar Morin dans Pour et contre Marx en montrant que l’idéalisme et le réalisme doivent nécessairement aller de pair pour ne pas tomber dans des impasses. A force de Realpolitik et d’abandon d’idéal nous voilà tombés dans une époque étrange dans les sociétés occidentales : pas assez belle pour croire en des lendemains meilleurs, pas assez laide pour avoir peur ou envie de se révolter. Il nous faut urgemment, recréer les conditions d’un idéal, il nous faut faire société. La radicalisation touche les jeunes de l’ensemble de la société et c’est tout à fait logique. Vivant dans une société où l’espoir n’existe plus, où le nihilisme est à portée d’esprit pour chacun tant la peur de ne pas trouver sa place dans une société devenue folle est prégnante, certains jeunes peuvent se sentir attirés par Daech parce que, lui, leur propose une réalisation une place dans sa société. Voilà l’immense défi qui est le nôtre : mener une lutte culturelle, idéologique, sociétale contre les pulsions de désespoir et de mort émanant de notre propre société. Sans cela, point de salut.

« Le vieux monde se meurt, le jeune monde tarde à naître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Cette phrase d’Antonio Gramsci résume à la perfection l’époque qui est la nôtre. Nous dépérissons du manque d’alternative idéologique. Le capitalisme libéral triomphant étant le seul horizon tracé par l’ensemble politico-médiatique, nous voilà coincés entre la volonté d’appartenir à une société et la peur de basculer dans l’indigence et l’extrême pauvreté. Ma génération, cette génération Y qui vit moins bien que la moyenne, une grande première, est la plus exposée à cet écartèlement intellectuel. Pour la première fois depuis l’après-guerre, la jeunesse n’aspire plus à vivre mieux que la génération précédente mais espère simplement vivre aussi bien. Cette peur, associée à la désorientation et à la crainte de ne pas trouver sa place, est le meilleur terreau possible pour la radicalisation et l’avènement d’actions toujours plus violentes et toujours plus nombreuses. Dépêchons-nous d’associer l’esprit à l’épée pour lutter contre nos propres pulsions mortifères car le temps presse. Il presse grandement.

Un commentaire sur “Panser l’idéalisme pour lutter contre Daech

  1. Bonsoir ?!?

    « Dépêchons-nous d’associer l’esprit à l’épée pour lutter contre nos propres pulsions mortifères car le temps presse. Il presse grandement. »

    En attendant Marwen, SI…
    … pendant ce mois de la poésie, nous pensions : partage, créativité, optimisme, altruisme..?Encourageons-nous mutuellement à cultiver la Joie ! C’est devenu vital, ces derniers temps, n’est-il pas ?

    Je vous propose…

    Ya d’la joie,🎶. **
    Bonjour, bonjour …. 🎶’ ‘La Vache’ de Mohamed HAMIDI !!! Au cinéma depuis fin février.

    Véritable bol d’air frais, un hymne à la bonne humeur !
    Petit voyage initiatique, Odyssée d’un rêveur, Conte pénétré de bon sentiments ? C’est tout cela à la fois sans prétention aucune dans les thèmes abordées… une ‘juste’ manière de jeter des ponts. Fraîcheur garantie !
    Cette vie d’un « Schpountz » moderne est émouvante, drôle, rafraîchissante.
    Une Alchimie exécutée grâce au jeu de Fatah Bouyahmed, Lambert Wilson et
    Djamel Debbouze entre autres comédiens… Oui, oui il s’agit d’une comédie « à la Pagnol ».

    La bande son ??? Brahim Maalouf, pardi !
    Fermez les yeux, écoutez… vous sirotez un ‘café blanc’ à l’ombre d’un cèdre, du/au Liban.

    MaaSalama… !

    ** Charles Trénet

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