Stalingrad, symbole de la déchéance

La dernière saillie de Manuel Valls, celle qui affirme la prééminence de la question identitaire sur la question sociale, a une cible toute désignée : les salafistes. Evidemment dans la bouche d’un Premier ministre aussi hypocrite que belliqueux le terme est ambivalent. Lorsque l’on entend ses propos à l’égard des femmes voilées faut-il comprendre qu’elles seraient toutes plus ou moins salafistes ? Mais, par extension et tel un coup de billard à plusieurs bandes, sa sortie médiatique – qui acte l’arrivée d’une certaine extrême-droite au pouvoir soit dit en passant – vise les migrants et réfugiés. Dans la droite ligne de son infâme discours de Munich, voilà le Premier ministre qui jette la suspicion sur tous les réfugiés.

Ecrire sur le sujet des réfugiés c’est bien mais tenter d’agir avec ses modestes moyens c’est mieux. C’est pourquoi hier, alors que j’étais sur la place de la République et qu’un appel a été fait pour aller aider certains réfugiés à construire leur campement de fortune sous le métro de Stalingrad, j’ai décidé d’aller avec bien d’autres participer modestement à cette tâche. De République à Stalingrad il faut passer par Jaurès. Le symbole est fort entre la Res Publica, le bien commun, l’unificateur du socialisme français farouchement hostile à la colonisation et la place qui porte le nom d’une des premières grosses défaites des forces de l’Axe. Et pourtant, à Stalingrad, la défaite c’est notre pays qui la subit de plein fouet en laissant ces personnes dans la rue, en envoyant ses CRS pour les gazer et les matraquer. Est-ce donc ça l’égalité et la fraternité ?

Le dénuement et la fraternité

Hier soir, à Stalingrad, j’ai vu à la fois le pire et le meilleur dont la France était capable. J’y ai vu des personnes allongées à même le sol. J’y ai vu la peur et la misère dans leurs yeux. J’y ai vu l’exclusion suprême, non plus la ghettoïsation mais l’exclusion de la société. J’y ai vu des hommes et des femmes qui préféraient être ici, par des températures frigorifiques et sans couvertures plutôt que d’être dans leur pays. J’y ai entendu l’histoire de ces Syriens, de ces  Irakiens et de ces Erythréens, venus chercher un peu de paix et de quiétude en Europe. J’ai pu discuter avec quelques-uns des Syriens et des Irakiens qui m’expliquaient – ce que je trouve être le révélateur le plus puissant – qu’ils étaient mieux en France dans le froid et pourchassés par les forces de l’ordre que dans leur pays qu’ils aiment profondément mais qui ne leur assure plus une vie sure et décente. J’y ai donc vu par écho, le pire de notre pays. Cet égoïsme forcené, cette répression inhumaine et cette désinvolture dédaigneuse. Cette fois ce n’est pas à Calais ou Lampedusa que ces pauvres diables souffrent. L’excuse de la distance – que je ne trouve pas pertinente personnellement – ne peut plus marcher. Le dénuement est proche, tout proche des Parisiens.

Mais en face du pire j’ai aussi vu le meilleur. J’y ai vu la solidarité et la fraternité d’anonymes qui par un geste, un sourire, un mot contribuent à rallumer les étoiles, contribuent à rendre moins insupportable l’errance de ces réfugiés. J’ai vu une centaine de personnes se lever et quitter la place de la République lorsqu’il a fallu défendre ces réfugiés face aux CRS venus les déloger sans aucun ménagement parce que, aussi triste que ce soit, à partir du moment où des Français sont présents, les CRS ne peuvent plus agir de la même manière et avec la même violence sourde et aveugle. J’ai aussi vu à Stalingrad des personnes de tout horizon et de toute génération s’entraider pour aider les migrants à monter leur campement de fortunes. J’ai vu des gens ramener de la nourriture pour leur permettre de manger quelque chose. J’en ai vu d’autres aller chercher des palettes pour que les réfugiés ne dorment pas sur le sol détrempé. J’en ai vu d’autres encore faire des allers-retours en voiture pour apporter couvertures, cartons et duvet. Bref, en face du dénuement j’ai vu de la solidarité. Tranchant avec l’indifférence ambiante j’ai vu de l’humanité et de la fraternité.

Créer les conditions d’une vie décente chez eux

Si « le courage c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel », il nous faut, en plus de ces actions concrètes, réfléchir aux moyens d’améliorer les conditions de vie des réfugiés et de faire en sorte que ces personnes ne se retrouvent pas dans l’obligation de devenir réfugiées. Sans cela, les actions de soutien comme celle menée cette nuit resteront dans l’ordre du palliatif. Pour améliorer franchement les choses, c’est aux causes qu’il faut s’attaquer et non pas au symptôme. Croire que les Irakiens, Syriens, Erythréens et autres habitants de pays en guerre et miséreux se réunissent pour se demander si les aides sociales sont meilleures en France qu’en Allemagne est aussi aberrant que myope. Une telle posture revient à oublier que ces personnes quittent tout ce qu’elles ont, parfois leur famille, en étant conscientes du grand risque de mort qui les guette. A partir du moment où nous comprenons cela, il devient plus aisé de saisir tout le désespoir et le drame que portent en elles ces personnes. Eriger des barrières ne changera rien si ce n’est de transformer la Méditerranée en cimetière toujours plus grand.

Une fois que nous avons dit cela, il s’agit de s’interroger sur les moyens à notre disposition pour améliorer la condition sociale dans ces pays. Commencer tout d’abord d’arrêter de mener des guerres à tout va pour placer les dirigeants qui siéent le mieux à nos soi-disant intérêts et laisser les peuples décider de ce qui est bon pour eux. Il nous faut urgemment sortir d’un paternalisme patent qui veut décider de tout pour tout le monde. Faire quelque chose pour quelqu’un sans lui c’est le faire contre lui. La question du néocolonialisme économique est également primordiale pour permettre à chacun d’avoir une vie décente dans ces pays. Quand les multinationales de l’agro-alimentaire forcent les ruraux à passer à une agriculture intensive avec comme seul but le rendement alors la famine et la misère arrivent tout de suite derrière. Quand un pays est habitué à l’agriculture vivrière et qu’on la lui retire, il ne faut pas s’étonner de voir des gens le fuir pour trouver de la nourriture ailleurs.

Nous l’avons vu, la question des réfugiés dépasse largement le simple cadre de l’accueil de ces personnes. Au contraire, la question de l’accueil est un symptôme et absolument pas une cause du problème. Aussi longtemps que nous mènerons des guerres iniques sur l’ensemble de la planète et que nos multinationales presseront les ruraux d’abandonner l’agriculture vivrière alors le flux de migrants grossira. Tel Hugo dans Les Misérables, entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la barbarie, nous choisissons les barbares.

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