Vote blanc et colère noire

Voilà donc Rama Yade candidate à l’élection présidentielle. Après Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Jacques Cheminade, Nathalie Artaud, Philippe Poutou et une multitude d’autres personnes. Je n’inclue pas dans cette liste les multiples candidates et candidats à la primaire de la droite. Alors que dans le même temps le mouvement Nuit Debout s’est étendu à toute la France et que nombreux sont ceux qui réclament un renouvellement de la classe politique, nos professionnels de la politique n’en ont cure et continuent leur petit jeu. Il se pourrait bien que le quatuor de tête en 2017 soit le même qu’en 2012 – avec un ordre probablement différent.

80% des Français réclament du sang neuf si l’on se réfère à certaines enquêtes et pendant ce temps, la classe politique reste complètement sourde en faisant voter une loi dite de modernisation de l’élection présidentielle et qui, en réalité, ne vise qu’à verrouiller un peu plus un système politique à bout de souffle. Publication obligatoire des parrainages et passage de l’égalité à l’équité du temps de parole ont un but commun : éviter l’émergence d’une candidature de la société civile en mettant sous pression les élus et en verrouillant le système médiatique. Au vu de cette configuration, comment ne pas sourire quand on entend la classe politique dénoncer l’entre soi de Nuit Debout ? Non pas que celui-ci n’existe pas mais lorsque l’on fait soi-même le choix de l’entre soi, il semble cavalier de le fustiger chez d’autres.

De la fracture naît la colère

Dans son œuvre, Albert Camus théorise l’absurde puis la révolte. Le premier consiste en une discordance entre un appel et une réponse qui ne vient pas tandis que la seconde découle du premier et joue le rôle de liant entre les victimes de l’absurde. C’est peut-être ce que nous sommes en train de vivre actuellement en France entre une population qui réclame du sang neuf et une classe politique qui reste sourde à cet appel. On reconnaît la fin d’un système quand celui-ci, dans une fuite en avant suicidaire, précipite sa chute. Il me semble que la loi de modernisation de l’élection présidentielle, couplée à la loi travail, joue ce rôle actuellement. « La crise, disait Gramsci, c’est quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naître » et il me semble que nous vivons actuellement une crise politique entre un système exténué qui se meurt et un autre, un nouveau modèle qui tarde à naître.

A cette surdité de la classe politique pourrait bien répondre une colère sourde de la part de la population. La dernière une de L’Express – qui enjoignait à Nicolas Sarkozy et François Hollande de se retirer – résume un sentiment partagé, il me semble, par beaucoup de Français qui ne supportent plus de voir la vie politique préempté par des professionnels de la politique appartenant à des partis qui ne séduisent plus personne ou presque. Dès lors, comment éviter la colère de monter lorsque l’on sait que de moins en moins de Français se déplacent lors des élections et que lorsqu’ils le font, un nombre substantiel d’électeurs de votent plus par adhésion mais pour la moins dommageable des solutions ?

De l’importance de la reconnaissance du vote blanc

« Nous avons entendu le message des Français » ; « Plus rien ne sera comme avant » ; « Nous allons faire de la politique autrement », telles sont les phrases que nous avons entendues le 13 décembre au soir du second tour des élections régionales. Le 1er tour avait été marqué par une abstention record et des scores élevés du Front National un peu partout en France – à l’exception notable de la région parisienne et de l’ouest de la France. Le 2ème tour fut, lui, marqué par un regain de participation et par le, probable, chant du cygne du front républicain. Lors de ces élections régionales la France a voté contre aux deux tours. Au 1er tour elle s’est exprimée contre un système politique en s’abstenant ou en votant pour le FN et au 2ème tour elle a voté contre le FN. Loin de tenter de comprendre les raisons profondes de ces choix, la caste politique s’est empressée de jeter l’opprobre sur les abstentionnistes.

Quel plus bel exemple de ce décalage que cette chronique de Raphael Enthoven sur Europe 1 au lendemain du premier tour ? Le philosophe autoproclamé, pur produit de l’intelligentsia, intitule alors sobrement sa chronique « l’abstentionniste, ce fainéant ». Et si, dans cette affaire, les fainéants n’étaient pas ceux que l’on croit ? A force de culpabiliser les abstentionnistes et les électeurs du FN, nos dirigeants, sciemment ou pas, passent à côté du vrai message envoyé : celui d’un rejet massif d’une classe politique complètement déconnectée. L’offre sera sans doute pléthorique en 2017 mais rien ne dit que les électeurs se déplaceront massivement au vu du rejet toujours croissant. Reconnaître le vote blanc est la première étape nécessaire pour redonner un semblant de poids à la voix des citoyens. Est-il normal d’avoir des élus vainqueurs avec moins de 40% des suffrages exprimés ? La reconnaissance du vote blanc n’est pas une fin en elle-même mais la première étape d’une réappropriation de la vie politique. On pourrait par exemple imaginer un seuil à partir duquel l’élection devrait avoir à nouveau lieu.

Nous l’avons vu, le fossé entre la classe politique et les Français ne cessent de se creuser. Il devient urgent d’agir et de revivifier notre démocratie qui est en pleine crise. En grec, crisis désigne le choix. Il nous faut aujourd’hui faire un choix entre revigorer notre système politique ou le laisser dépérir au risque de voir surgir les monstres comme le disait Gramsci : « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés ». Finalement, nous sommes peut-être en train de vivre l’apocalypse avant la catastrophe, c’est-à-dire la révélation avant le renversement. Il est grand temps de réinventer notre système politique et de rallumer les étoiles.

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