Lettre ouverte à Robin Rivaton et à tous les idéologues gestionnaires

Mon cher Robin, je dois avouer qu’avant dimanche et le visionnage du replay d’On n’est pas couché, je n’avais jamais entendu parler de vous. Et pourtant – je me suis renseigné depuis – vous êtes régulièrement invité lors d’émissions télévisuelles ou radiophoniques, vous êtes l’une des nouvelles coqueluches économiques et vous acquérez de jour en jour une influence de plus en plus grande chez Les Républicains si bien que beaucoup font le rapprochement entre vous et Gaspard Koenig, l’autre nouveau héraut du libéralisme en France. Vous étiez invité chez Laurent Ruquier pour présenter votre ouvrage Aux Actes dirigeants !, véritable profession de foi d’un libéralisme dont vous déplorez l’absence en France. Je n’ai pas encore eu l’occasion de lire ce livre – dont le titre est assez cocasse, j’y reviendrai plus tard – mais votre passage chez Laurent Ruquier ainsi que les informations présentes sur le net m’incite à vous répondre.

Je vous reconnais une qualité indéniable, c’est que vous avancez à visage découvert. Dans un pays où la simple prononciation du mot libéralisme peut faire de vous un ennemi de la nation – il n’y a qu’à voir les contorsions que notre Ministre de l’Economie se contraint à faire pour ne pas avoir à prononcer ce mot, préférant expliquer que son mouvement n’est ni de droite ni de gauche alors qu’il semble surtout ni de gauche ni de gauche – vous affirmez votre doctrine libérale sans fard ni camouflage. Ainsi, vous avez expliqué à Léa Salamé et Yann Moix que la France avait besoin d’une cure libérale afin de mieux se porter à l’avenir. Pour étayer votre propos vous avez pris des exemples aussi variés que le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne en expliquant que ces pays se portaient bien mieux que nous parce qu’ils appliquaient tous des recettes libérales que vous préconisez – allant même jusqu’à expliquer que la réponse à l’extrême-droite était la solution libérale.

Lorsque Yann Moix a tenté de démontrer que cette dernière assertion était fausse, vous lui avez rétorqué qu’il était de mauvaise foi puisque l’extrême-droite allemande (l’AfD, pour Alternative für Deutschland) n’était pas forte en raison de la politique économique et vous aviez en partie raison – je reviendrai plus tard sur cette corrélation que vous faites entre politique libérale et faible extrême-droite. Permettez-moi à mon tour de pointer la mauvaise foi dans votre discours. Vous avez dit que l’Italie se portait bien mieux depuis le Jobs Act appliqué par Matteo Renzi et qu’énormément d’emplois avaient été créés par le fait de cette loi – qui se rapproche grandement de la loi El Khomri. Il est vrai que beaucoup d’emplois ont été créés à la suite de cette loi mais une majorité écrasante d’entre eux étaient des CDD de moins d’un mois. Si cette loi a créé des emplois, elle a surtout créé de la précarité.

Mais vous avez même affirmé que le niveau de vie en Espagne et en Italie avait augmenté grâce à ces réformes d’inspiration libérale. Comme toute statistique, celle-ci peut être maniée comme l’on veut et on peut lui faire dire tout et son contraire. Pour paraphraser Alfred Sauvy, la statistique est un être faible, torturez là un peu et vous lui ferez dire ce que vous voudrez. Ce que vous oubliez, je pense sciemment, de dire, c’est que si le niveau de vie a effectivement légèrement augmenté après le Jobs Act en Italie ou après certaines réformes du gouvernement Rajoy en Espagne, c’est parce qu’il avait chuté de manière dramatique à la suite des cures d’austérité imposées à ces pays par la Troïka. Ces cures d’austérités étaient essentiellement composées de mesures ordolibérales et ont abouti au recul de l’Etat dans ces pays. Nous le voyons bien, si les réformes libérales que vous préconisez ont pu améliorer,  à la marge, le niveau de vie, c’est bien parce que d’autres mesures que vous proposez aussi l’avaient fait chuter comme jamais depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

En outre, dans votre démonstration quasi-hagiographique du bien-fondé du libéralisme vous évitez soigneusement d’évoquer le cas de la Grèce qui subit depuis bientôt six années des plans d’ajustement structurels appliquant les mesures que vous préconisez. Pour quel résultat ? Une pauvreté toujours plus grande, des tensions sociales paroxystiques et une situation économique catastrophique. A côté de ces pays martyrs, il reste l’Allemagne et le Royaume-Uni qui appliquent, en effet, beaucoup des mesures que vous préconisez. Les Allemands et les Britanniques se portent-ils mieux que les Français ? Je n’en suis pas certain. Le taux de travailleurs pauvres dans ces deux pays est bien plus élevé qu’en France par exemple. Si tel est le modèle de société que vous défendez alors laissez-moi vous dire que beaucoup de Français et d’Européens ne veulent pas de ce modèle. J’ai la faiblesse de croire que si ce modèle était si enviable et édénique, les Allemands feraient plus d’enfants afin de partager ce bonheur avec leur progéniture.

L’Union Européenne, parlons-en. Vous expliquez que le libéralisme est vecteur de prospérité pour tous alors même que votre théorie est démentie au quotidien par les faits. La construction européenne s’est centrée autour de l’objectif économique de la chute des frontières en promettant prospérité et paix, ce que vous défendez en somme. Et que voit-on aujourd’hui ? Que l’Union Européenne libérale est avant tout le lieu d’une compétition entre pays membres si bien qu’il est difficile d’y voir une quelconque solidarité entre ses pays. Au lieu de cela, nous assistons à un dumping social et fiscal et à une lutte acharnée où l’éthique et l’environnement sont laissés de côté par des Etats ou des entreprises qui n’ont que le profit pour seule boussole. Le procès qui vient de s’ouvrir à propos de la mafia du CO2 est là pour le rappeler. Voilà où mènera votre libéralisme chéri, à une confrontation toujours plus violente pour l’accaparement des richesses.

Lors de votre intervention de samedi soir, vous avez déploré que la France n’ait pas connu sa crisis, son moment où elle peut faire un choix – il va sans dire que pour vous c’est le choix du libéralisme qui n’a jamais été fait dans notre pays. Je vous rejoins sur un point, la France n’a pas connu sa crisis puisque peu importe pour qui elle vote, la politique est peu ou prou identique. En 2012, elle a élu un président qui s’engageait à séparer les activités de dépôt des activités de spéculation des banques, qui affirmait que son adversaire était le monde la finance et qui a finalement appliqué un virage à 180° dès les premiers mois de son mandat. La réalité elle est là, c’est que depuis plus de 30 ans et le tournant néolibéral de Reagan et Thatcher, notre pays a suivi ce chemin, plus lentement certes, mais il l’a bel et bien suivi. Après les cadeaux sans contrepartie aux entreprises, voilà la loi El Khomri qui vient couronner ce  quinquennat, une loi que vous n’aurez pas renié dans puisqu’elle assure cette flexibilité que vous appelez de vos vœux.

L’absence de crisis n’est toutefois pas l’apanage de la France, elle est un phénomène que nous observons à l’échelle de la planète au cours de cette mondialisation qu’Alain Minc décrit comme heureuse. Depuis 30 années, l’Etat s’est progressivement effacé, à l’exception notable de la crise des subprimes où les banques exsangues ont manié le chantage pour réclamer leur sauvetage par l’Etat. Depuis 30 années, les règles commerciales sont tombées partout dans le monde. Depuis 30 années, l’économie s’est financiarisée à vitesse grand V si bien que chaque jour est échangé sur les bourses du monde l’équivalent de plusieurs fois le PIB annuel de la planète. Depuis 30 années, la finance a pris le contrôle de l’économie réelle si bien que les dividendes représentent désormais parfois plus de 90% du profit des entreprises. Finalement, depuis 30 années nous sommes dans une logique libérale à l’échelle de la planète et c’est précisément cette logique qui nous a menée à la crise des subprimes et qui nous mènera bientôt à une autre crise financière, celle des prêts étudiants américains. Finalement, depuis 30 années nous menons une politique que vous n’aurez pas renié et qui nous a mené dans le mur – économiquement, socialement, écologiquement – mais fidèle aux théories libérales vous affirmez que nous ne sommes pas allés assez loin.

Cette lettre ouverte je vous l’adresse à vous mais je l’adresse aussi à tous vos semblables, à tous les idéologues gestionnaires. D’où vient ce terme me direz-vous ? D’un ouvrage publié par Vincent de Gauléjac publié en 2005 et plus que jamais d’actualité, La Société malade de la gestion. Samedi soir vous avez expliqué que selon vous il faudrait une sorte de super manager à la tête de la France et cette phrase est profondément révélatrice. Vous ne souhaitez plus simplement le primat de l’économie sur le politique – ce qui est déjà le cas – vous voulez que le politique devienne économique et que l’on gère le pays comme une grande entreprise. Le changement ne se fera pas sans coûts avez-vous dit en substance. Selon vous, il faut donc passer par pertes et profits pour faire advenir votre paradis. Vous semblez oublier que les coûts dont vous parlez, ce sont des vies humaines et des familles brisées. La secrète ambition de vous et de vos congénères, c’est le remplacement du lien par le bien, du citoyen par le consommateur et du politique par le manager. En somme, Robin Rivaton, vous et ceux qui pensent de la même manière donnez raison à Mitterrand, lui qui disait qu’après lui il n’y aurait plus que des comptables et des gestionnaires.

Il existe pourtant une autre voie, malgré tout ce que vous affirmez, c’est celle d’une société qui laisse en tension la liberté et l’égalité. Dans votre discours, la liberté a supplanté l’égalité si bien que nous arrivons à une forme de loi de la jungle où les plus forts asservissent les plus faibles, un monde que nous connaissons où une infime minorité de la population possède autant que le reste de la planète. Une autre voie possible est celle de la solidarité et de l’économie collaborative, la vraie, pas ce que vous autres essayez de nous vendre avec Blablacar ou Uber qui sont des entreprises profondément libérales puisqu’elles essayent à tout prix d’échapper aux impôts. L’autre voie est celle tracée par exemple par les Fralib de Gémenos avec la coopérative salariée, celle qui remet l’économie au service des humains et pas l’inverse. Il est grand temps que nous ayons enfin le choix pour sortir de cette logique libérale qui nous accule depuis 30 années et qui détruit tout horizon économique, social et environnemental dans son obsession frénétique du profit et du court terme. Il revient à chacun de construire cette société afin de ne plus répéter l’antienne « c’était mieux avant » et de la remplacer par ça sera mieux demain. L’impérieuse nécessité de transformer le TINA (There is no alternative) en TIMA (There is many alternatives) devient chaque jour plus prégnante. Rallumons les étoiles pour ne pas sombrer dans une longue et pénible nuit.

PS : Appeler son livre Aux actes dirigeants quand on réclame l’effacement de l’Etat est au mieux paradoxal, au pire un oxymore.

Un commentaire sur “Lettre ouverte à Robin Rivaton et à tous les idéologues gestionnaires

  1. Merci jeune homme! De nous rappeler ces évidences accessibles à celui qui est capable de regarder le monde tel qu’il va depuis trop longtemps, plutôt que de ressasser l’insupportable, mensonger et délétère dogme libéral, boulet du seul progrès envisageable: social et humain.

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