Pour une République sociale (1/4): le constat d’un échec patent

Sans surprise, la motion de censure déposée par la droite et le centre n’a pas fait tomber le gouvernement de Manuel Valls. La loi travail est donc adoptée en première lecture et commence sa navette parlementaire vers le Sénat. Nulle surprise dans ce résultat puisque les soi-disant frondeurs ont fait preuve d’une lâcheté qu’on leur connaissait déjà. Ils ont évidemment beau jeu de venir expliquer la bouche en cœur qu’ils ne voulaient pas voter avec la droite tandis que la droite explique l’inverse. Aussi voit-on clairement apparaitre que personne ne souhaitait réellement la chute de ce gouvernement et que dans ce bal des Tartuffe qui a eu lieu la semaine dernière à l’Assemblée, les cocus dans l’histoire restent les électeurs de François Hollande et des députés socialistes qui avaient tous été élus sur un programme radicalement différent que ce que met en place cette loi. J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer sur l’utilisation du 49-3 et d’affirmer qu’il constituait pour moi un hideux chant du cygne de toute la classe politique française et l’apocalypse, la révélation, s’il le fallait d’un système politique complètement à bout de souffle. Que s’agit-il de faire désormais ? De continuer à contester cette loi ? Sans doute. De se borner à la seule contestation ? Certainement pas. Comme l’a noté très intelligemment Yves-Charles Grandjeat dans L’Autorité en question, paru en 2005, se contenter de contester l’autorité revient paradoxalement à la renforcer.

En ne nous définissant que par rapport à elle, nous ne faisons finalement que légitimer un cadre tacite, celui de sa domination. Si nous voulons que l’ébullition que connaît le pays débouche sur autre chose que sur un énième revers – plus cuisant que les précédents car l’exaspération et l’espoir d’un changement sont aujourd’hui plus grands – il nous faut nous concentrer sur la construction d’une alternative. A quoi cela revient-il ? A refuser le cadre imposé depuis tant d’année. Non nous ne voulons plus nous contenter de contester, de critiquer, de revendiquer. Nous voulons au contraire construire en dehors de leur cadre afin de changer profondément et durablement les choses. Alors oui, ce projet est ambitieux et ne peut prendre forme que sur le temps long. Il nous faudra nous réconcilier avec la logique de long terme et avec la complexité. « A force de sacrifier l’essentiel à l’urgence, nous avons oublié l’urgence de l’essentiel » disait Edgar Morin. Voilà cette urgence qui nous rattrape et qui nous somme de composer avec elle, de l’intégrer dans nos schémas de pensée et d’en faire notre plus grand appui pour passer de cette République qui n’a plus de République que le nom à une République sociale digne de ce nom qui se préoccupe de l’humain plutôt que des statistiques, qui assure la liberté et l’égalité en les faisant marcher ensemble plutôt qu’en les opposant et qui prend en compte la question de l’environnement avant celle des profits.

Le grand décalage

De l’émission de François Hollande sur France 2 le 14 avril dernier, la presse a retenu une formule pour signifier le décalage croissant entre la classe politique et les Français : « La France va mieux » martelait alors le Président aux quatre Français venus l’interroger et aux présentateurs. Alors que le nombre de chômeurs a dramatiquement augmenté depuis le début de son quinquennat, alors que le nombre de SDF a explosé depuis trois ans, alors que la pauvreté gagne chaque jour un peu plus de terrain, le représentant et symbole de ce système complètement exténué et à bout de souffle est venu claironner et se gargariser de la croissance qui repart et du déficit qui se réduit. Certes le décalage entre cette annonce et la réalité des Français est grand mais c’est sur un autre thème que le fossé nous semble le plus s’être creusé, celui de la politique. Ce soir-là, François Hollande fit une véritable ode à la démocratie participative pour user du 49-3 moins d’un mois plus tard. Ce fossé qui se creuse est symbolisé par l’émergence de tous les mouvements citoyens. Ces mouvements ne sont pas d’accord sur tout, loin s’en faut, mais sont de multiples représentations d’un même phénomène : la réappropriation de la notion de politique par les citoyens. Longtemps préemptée par les partis et les politiciens, la politique n’a pas d’autre sens que celui de s’occuper de la vie de la Cité. Aussi chacun d’entre nous fait-il de la politique tout le temps, sans parfois même s’en rendre compte.

Ce divorce croissant entre citoyens d’une part et classe politique d’autre part est à la fois un symptôme et une cause de la profonde crise démocratique que nous traversons. Quand une caste s’approprie une part exagérée du pouvoir, c’est la République même qui n’est plus respectée. Nous entendions récemment Laurent Joffrin sur ITélé s’insurger du fait que l’on utilise les mots à tort ou à travers. Nous sommes rarement d’accord avec lui mais sur ce constat nous le rejoignons complètement. A force de dire qu’un tel ou une telle bafoue les valeurs de la République nous finissons par perdre le sens même de ce mot qui découle de Res Publica, la chose commune. Comment, dès lors que cette étymologie a été rappelée, affirmer sans pouffer que nous sommes dans une République pleine et entière. Quand certaines personnes s’arrogent le droit de décider pour d’autres – en raison notamment de l’absence de mandat impératif – quand l’Etat n’agit pas de la même manière pour tous et quand trop de citoyens se sentent oubliés alors la République et la démocratie souffrent d’une maladie autodestructrice puisque les symptômes mis en avant contribuent à aggraver la maladie dans une forme de fuite en avant à la fois suicidaire et violente. Quel plus bel exemple de cette fracture – peut-être irrémédiable – entre cette caste politicienne et les citoyens que la mise à mal de l’isonomia, l’égalité devant la loi. Quand un ancien ministre est contrôlé à 170 km/h, ce sont les douaniers qui se font remonter les bretelles alors que trois jours plus tard nous apprenons qu’un jeune SDF de 18 ans est condamné à deux mois de prison ferme pour avoir volé des pâtes et du riz – sombre retour de Jean Valjean – il est naturel de penser que la République est malade, très malade et qu’il faudra du temps pour la soigner.

Lampedusa, dernier recours de la caste politicienne

Il flotte en ce moment dans les hautes sphères de la nation comme un air de Lampedusa. Non pas cette île italienne, à la fois forteresse et cimetière en pleine Méditerranée, mais l’auteur du Guépard. Notre classe politique semble abattre sa dernière carte pour perpétuer un système dont beaucoup ne veulent plus en faisant sienne la devise du héros de ce roman, noble pris dans un épisode insurrectionnel et qui explique à un proche que pour garder le pouvoir, « il faut que tout change pour que rien ne change ». Constatant avec effroi le décalage désormais profondément implanté entre eux et une majorité de Français, les politiques se sont empressés de trouver une nouvelle parade pour maintenir leur position privilégiée, garder le pouvoir et tenir à distance un peuple avec lequel ils ont une relation quasiment schizophrénique : tout en le craignant grandement et en le courtisant afin que celui-ci leur donne l’onction suprême, ils le méprisent et le honnissent en se cachant de moins en moins – l’exemple de Manuel Valls étant, à cet égard, criant. Comment pour cette classe politique dès lors réagir face à ce sentiment absurde au sens camusien du terme qui monte ? Quelle stratégie adopter pour garder le pouvoir tout en tentant de faire croire que l’on lâche du lest ? C’est à ce moment précis que rentre en compte le livre du marquis de Lampedusa et que la phrase citée plus haut donne toute la stratégie que nous voyons se mettre en place depuis quelques temps parmi la classe politique. Dans une tentative désespérée de reconquête et de reconstruction du lien entre eux et la population, les politiques tentent de tout changer pour que rien ne change.

Faire de la politique autrement est devenu le mantra partagé par l’ensemble de nos politiques. De l’extrême-gauche à l’extrême droite en passant par toutes les nuances du centre, il importe de montrer que la colère et les demandes des Français ont été compris, que le message a été entendu comme ils nous le répètent scrutin après scrutin. Du « j’ai changé » nous avons progressivement glissé à « il faut faire de la politique autrement » signe que la classe politique a compris que ce réclame les Français dans leur majorité n’est pas un changement des personne mais du système. Alors le discours s’est adapté, il faut montrer que chacun fait de la politique différemment désormais en étant en accord avec les attentes des Français et en luttant contre le rejet de la classe politique par la population. Le « renouveau c’est Bruno », « En Marche » voilà ce que nous propose la classe politique. Faire de la politique autrement, incarner le renouveau revient à remâcher des anciens chewing-gums sur lesquels on aurait saupoudré un peu de sucre pour leur rendre un semblant de goût. Bruno Le Maire ancien ministre tente de nous faire croire qu’il est différent en ne donnant plus de meetings mais en organisant des réunions calqués sur le modèle de Frank Underwood – oui oui vous avez bien lu – tandis qu’Emmanuel Macron représenterait le renouveau de la classe politique lui qui est ministre de l’Economie depuis plusieurs années et qui a toujours fait partie de l’élite politico-économique du pays. Des millions de personnes sont dans la rue depuis le début de la mobilisation contre la loi travail, loi que défend Macron, mais on essaye de nous faire croire qu’il représente un renouveau. Drôle de renouveau que celui qui regarde dans le rétroviseur.

Loi El Khomri, goutte d’eau ou symbole ?

Aimé Césaire, dans sa Lettre à Maurice Thorez, en 1956 écrit « Le résultat est qu’à l’heure actuelle le monde est dans l’impasse. Cela ne peut signifier qu’une chose : non pas qu’il n’y a pas de route pour en sortir, mais que l’heure est venue d’abandonner toutes les vieilles routes. Celles qui ont menées à l’imposture, à la tyrannie, au crime. C’est assez dire que pour notre part, nous ne voulons plus nous contenter d’assister à la politique des autres. Au piétinement des autres. Aux combinaisons des autres. Aux rafistolages de conscience ou à la casuistique des autres. L’heure de nous-mêmes a sonné ». En écrivant ces lignes, Aimé Césaire fixe lui-même un nouveau cadre de pensée pour mieux sortir de la simple opposition à un système en place, ce qui nous semble-t-il rejoint pleinement le moment que nous vivons actuellement. Souvent, depuis le début de la contestation de la loi El Khomri, nous avons entendu que ladite loi était la goutte de trop qui avait fait renverser le vase déjà bien rempli de la défiance et du rejet de la classe politique. Nous les premiers nous avons parlé d’infamie de trop, de seuil qui avait été dépassé avec la proposition – et maintenant l’adoption puis la promulgation en vue – de cette loi que nous considérons comme scélérate. Toutefois, en y réfléchissant de plus près nous sommes désormais bien plus enclins à voir dans cette loi un symbole puissant de la situation que nous vivons actuellement, de cette République malade, de cette démocratie affaiblie.

Que définit, en effet, un symbole sinon le fait qu’il renvoie à autre chose qu’à lui-même, qu’il ouvre sur un autre horizon ? C’est, à mon sens, le cas avec cette loi travail. Deux mesures emblématiques contenues dans la loi étayent cette thèse: l’inversion de la hiérarchie entre les lois et les accords d’entreprise ou de branche et la question du referendum d’entreprise. L’inversion de la hiérarchie, tout d’abord, ne renvoie-t-elle pas plus largement au recul de l’Etat et donc à la perte de pouvoir des citoyens ? En supprimant la primauté de la loi, l’Etat abdique le politique au profit de l’économique, tendant à démontrer une fois de plus – si tant est qu’il le fallait réellement – que les forces économiques sont celles qui régissent la politique et non plus l’inverse. En agissant de la sorte, il met les humains au service de l’économie alors même que c’est l’inverse qui devrait être en vigueur. La question du referendum d’entreprise est, selon nous, plus révélatrice encore. Nous sommes personnellement favorables au referendum mais à condition que celui-ci puisse aussi émaner des salariés et qu’il ne soit pas simplement un outil de pression maquillé en choix démocratique. Voter ce n’est pas forcément avoir le choix ou décider. Demandez aux salariés de Smart s’ils se sont sentis libres lors du referendum d’entreprise où ils ont accepté de travailler 39h payées 36. En cas de refus, un plan massif de licenciement aurait été opéré. Un choix réel ne consiste pas à choisir entre la peste, le choléra et le VIH. De la même manière, lorsque Jean-François Copé affirme que « la démocratie c’est le vote » on ne peut s’empêcher de s’étrangler de rire. Lorsqu’il n’y a pas de réelle alternative à la logique capitaliste libérale au moment des élections peut-on réellement parler de choix ? Evidemment entre ce qu’a fait François Hollande et ce que propose Alain Juppé il existe des différences. Néanmoins ces différences sont des différences de degré pas de nature, l’inspiration générale des politiques menées depuis l’avènement de la mondialisation est la même, celle d’un libéralisme financier qui réclame toujours plus de profits et toujours moins de règles, toujours plus de liberté et toujours moins d’égalité.

Partie I: Le constat d’un échec patent

Partie II: Egalité et liberté, le difficile équilibre

Partie III: Nous libérer de la tyrannie de l’instant

Partie IV: En continuité pour mieux rompre

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