Pour une République sociale (2/4): égalité et liberté, le difficile équilibre

Liberté et égalité, plus complémentaires qu’adversaires

Que faire donc pour soigner la République, revivifier la démocratie et redonner confiance aux citoyens ? Un changement constitutionnel nous semble être une impérieuse nécessité. Le temps où une poignée d’hommes au pouvoir pouvait décider de tout doit être révolu. La Vème République a fait son temps, l’a même dépassé. Créée il y a presque soixante ans et taillée sur mesure pour le général De Gaulle, elle est aujourd’hui surannée et ne correspond absolument plus au besoin de notre temps. En permettant au Président d’être la voute qui soutient tout le régime, elle a emprunté aux régimes autoritaires et à l’Histoire de France leur fascination commune pour l’Homme providentiel. La voilà devenue ridicule puisque plus personne ne croit en ce mythe, candidats à la présidentielle exceptés. Un régime parlementaire avec un parlement fort nous semble être la meilleure des configurations à adopter pour retrouver le lien entre les Français et leurs représentants. Comme l’écrivait Montesquieu, il faut que le pouvoir puisse arrêter le pouvoir, sans quoi il risque de devenir tyrannique. D’aucuns nous expliquent que la France a déjà connu un régime parlementaire qui était ingouvernable et que revenir à une telle chose est impensable. C’est faire bien peu de cas de la capacité que nous avons à apprendre de nos erreurs et à évoluer. Oui la France a connu la chaotique IVème République  et cette expérience nous permettra de ne pas reproduire les mêmes erreurs.

Il faut que le pouvoir puisse arrêter le pouvoir ou en d’autres termes, il faut que la liberté soit contrebalancée par l’égalité. Trop souvent, malheureusement, nous opposons ces deux notions qui sont pourtant toutes aussi importantes l’une que l’autre. Sans liberté, nulle démocratie mais sans égalité nulle République. La liberté sans l’égalité bascule rapidement dans la loi de la jungle, la loi du plus fort. L’égalité sans la liberté bascule, elle, peut-être plus rapidement encore, dans l’uniformité et dans le totalitarisme. Il nous faut donc faire aller de concert ces deux notions qui, si elles peuvent sembler opposées, se complètent et se contrôlent mutuellement. C’est tout l’idéal de la République française qui rajoute la fraternité comme notion charnière et, trop souvent, laissée pour compte. Bergson en son temps expliquait que c’est la fraternité qui permettait de faire tenir ensemble ces deux sœurs rivales que sont la liberté et l’égalité. Si nous voulons soigner notre démocratie et rendre hommage à notre République en la sauvant des dangers et des apories qui la guettent, il nous faudra réussir à articuler ces deux sœurs certes rivales mais avant tout sœur grâce au concours de la fraternité. La constitution qui s’écrira ne pourra passer sous silence cette articulation fondamentale et les débats inhérents à la rédaction de ladite constitution ne pourront faire l’économie de cette question sous peine de construire à nouveau une République bringuebalante et une démocratie dotée d’une maladie congénitale, la définition que nous nous faisons de notre Vème République en somme. Ce débat sera long mais il est plus que primordial pour jeter les fondements d’un régime en accord avec nos attentes.

Réaffirmer l’importance de la laïcité, condition sine qua non de la concorde nationale

Comment défendre la nécessaire tension entre égalité et liberté sans évoquer l’un des fondements de notre République, sinon le fondement, qui répond le plus à cette exigence ? Nous voyons ici se profiler tout le débat sur la question de la laïcité. La France pensait avoir mis le fait religieux à la porte – conséquence de la période de sécularisation qu’a connu l’Occident durant des décennies – le voilà qui revient par la fenêtre avec l’irruption du débat sur l’Islam. Oui la France traverse actuellement une crise identitaire. Celle-ci vient se coupler à la crise démocratique déjà évoquée précédemment et il ne faut pas la balayer d’un revers de main. Cela serait une grave erreur, une erreur quasiment mortifère car elle aurait sans doute pour conséquence de laisser notre pays plonger dans une forme d’affrontement violent entre ceux qui veulent abattre la laïcité française et ceux qui veulent la dénaturer complètement pour en faire une arme létale à l’égard des religions. Si « le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal mais par ceux qui les regardent sans rien faire » comme le disait Albert Einstein, il nous est primordial de nous engager pour défendre le modèle de laïcité français. Face à tous ceux qui veulent faire reculer la laïcité – et ils existent bel et bien – l’Etat doit se montrer intraitable et la future constitution se devra de réaffirmer la primauté de notre laïcité afin de la défendre contre les attaques dont elle est l’objet. Partout, absolument partout où la laïcité est attaquée, l’Etat devra s’engager pour la défendre. Il lui faudra donc être armé par la constitution pour faire que là où il lui est nécessaire d’agir, il puisse substituer à la loi de la force la force de la loi.

Si la laïcité connaît des attaques qui visent à la faire reculer, il ne faut pas non plus négliger des attaques d’une autre nature, des attaques plus insidieuses qui visent non pas à l’affaiblir frontalement mais à la dénaturer pour en faire une arme létale alors même que la loi de 1905 visait originellement la concorde nationale en assurant liberté de culte et égalité de traitement. Éric Zemmour dans Le Suicide français ou Alain Finkielkraut dans L’Identité malheureuse travestissent les origines de la laïcité et la font coïncider avec le laïcisme, cette doctrine qui a pour dessein d’expulser le fait religieux de l’espace public. Outre leur malhonnêteté intellectuelle criante, ces personnages publics concourent à travestir la notion même de laïcité. Ce dernier point devrait nous alerter plus profondément que ce que nous pouvons voir puisque comme l’écrit Camus dans ses Lettres à un ami allemand, « ce qu’on souffre le plus durement, c’est de voir travestir ce qu’on aime » et que oui nous aimons la laïcité telle qu’elle a été instaurée en 1905 car elle permet à chacun de vivre selon sa confession (ou sans confession) en garantissant à tous le même traitement et la même liberté. Il est d’ailleurs assez intéressant pour saisir le glissement actuel sur la notion de laïcité et pour mieux souligner la trahison de la gauche à l’égard de cette notion de rappeler que les positions défendues par nos laïcistes les plus zélés l’étaient déjà à l’époque du débat sur la séparation mais par un député d’extrême-gauche Maurice Allard. Dès 1905, la laïcité a été attaquée de toutes parts et c’est toute la sagesse d’Aristide Briand et de Jean Jaurès qu’il nous faut retrouver aujourd’hui pour mieux la défendre. Il nous faut nous tourner vers le Discours à la jeunesse (1903) du tribun socialiste au cours duquel il nous donnait déjà la méthode pour ne pas sombrer dans la violence ou le fanatisme : « le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques ».

Indépendance des médias et régulation des sondages

Comment réclamer égalité et liberté et passer sous silence la question de la presse et des médias en règle générale ? Souvent présentés comme le quatrième pouvoir, les médias sont peut-être devenus le pouvoir le plus puissant dans notre régime politique puisqu’ils décident des sujets qui seront traités, peuvent être les faiseurs de rois ou les briseurs de carrières selon les sondages qu’ils commandent et commentent à longueur de journée et sont majoritairement détenus par un petit groupe de milliardaires. Vouloir mettre en place une République républicaine et une démocratie démocrate sans inscrire dans sa constitution l’indépendance des médias et la nécessaire régulation des sondages revient à amputer d’emblée ladite République de contre-pouvoirs – les médias. Leur indépendance est à la fois primordiale pour la préservation du bien commun et très compliquée à garantir. Cette contradiction suffit-elle à reléguer cette ambition au rang de chimère ? Il ne nous semble pas. Lorsque Le Parisien, propriété de Bernard Arnault, n’écrit pas sur Merci patron!, lorsque Vincent Bolloré censure la parution d’un documentaire sur Canal + ou lorsque Le Figaro oublie opportunément de titrer sur la mise en examen de Serge Dassault, son propriétaire, comment peut-on affirmer que nos médias sont libres et agissent réellement comme contre-pouvoir ? Lorsqu’un groupe d’une dizaine de milliardaires se partagent presque l’ensemble des grands médias et se servent de leurs médias comme d’un moyen d’influencer l’Etat pour obtenir des commandes publiques ou des régulations favorables, alors les médias jouent bel et bien leur rôle de quatrième pouvoir mais pas au sens où on l’attend.

Plutôt que d’œuvrer pour la défense de l’intérêt général comme le font Médiapart ou Le Monde diplo par exemple, ces médias – l’immense majorité de ce que nous lisons, écoutons, voyons chaque jour – sont bien plus présents pour défendre les intérêts économiques de Vincent Bolloré en Afrique, de Xavier Niel dans les télécommunications ou de Bernard Arnault dans le luxe pour ne citer qu’eux. Plus pernicieux encore que cette prise en otage des médias pour la défense d’intérêts individuels est le phénomène sondagier qui contribue à façonner l’opinion publique et à l’orienter vers telle ou telle direction selon ce que l’on veut lui faire dire. Une étude sur la réforme des retraites de 2003 a bien montré qu’au fil des quelques vingt sondages menées sur cette réforme, les questions ont été revues et reformulées à chaque fois afin de faire dire à l’opinion publique qu’elle approuvait cette réforme alors même qu’elle la rejetait au départ. La manière dont les questions sont amenées, le type de question posée ou encore la manière d’interpréter les sondages permettent aux médias et aux sondeurs – l’Elysée en particulier – de faire dire absolument ce qu’ils veulent à l’opinion publique et ainsi d’orienter les débats publics. Loin de n’être qu’une impureté sans grande conséquence, la mainmise des milliardaires sur nos médias et l’absence totale de régulation des sondages contribuent non seulement à défendre les intérêts particuliers contre l’intérêt général mais aussi à faire croire que ces intérêts particuliers coïncident avec l’opinion commune. L’usage même du terme opinion publique vient confirmer ce phénomène inquiétant et dangereux puisque le mot opinion dérive du verbe opiner qui signifie simplement dire oui et non pas exprimer un avis. Aussi les médias participent-ils grandement à rendre le débat public simpliste et à le focaliser sur des questions de court-terme en étant dans une forme de tyrannie, celle de l’instant.

Partie I: Le constat d’un échec patent

Partie II: Egalité et liberté, le difficile équilibre

Partie III: Nous libérer de la tyrannie de l’instant

Partie IV: En continuité pour mieux rompre

5 commentaires sur “Pour une République sociale (2/4): égalité et liberté, le difficile équilibre

  1. Salut !

    Je me souviens t’avoir demandé des exemples pour illustrer ta pensée. Sympa cette série d’articles qui mène déjà à des propositions.

    Je vais rebondir un peu sur la laïcité parce que, naïvement, je trouve ça toujours aussi effarant : qu’est-ce que ça peut faire aux gens qu’une femme porte un voile en publique ? Ou un homme ou une femme qui porte une kipa ou une croix autour du cou ? Tant que la personne vient pas jouer les moralistes sur ce que tu dois croire ou ne pas croire, où est le problème ? Cette fracture se base sur des choses tellement fragiles. Forcément, avec l’immigration, il y a une « évolution », si on peut appeler ça comme ça, dans les croyances. Et l’immigration a bien servi à la France à un moment. C’était censé être du gagnant-gagnant.

    Quand on prône la liberté, l’égalité et la laïcité et qu’on accueille des gens, la liberté du culte dans certaines limites, c’est la moindre des choses j’ai envie de dire. Mais beaucoup de gens ne peuvent pas s’empêcher de fabriquer une personnalité aux gens en fonction de leurs croyances, comme si il y avait un chrétien/musulman/juif/autre type. Et c’est bien parce que c’est très banal ce que je dis, que je trouve ça effarant qu’on en soit encore à ce genre de débats en 2016.

    Aimé par 1 personne

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