Pour une République sociale (3/4): nous libérer de la tyrannie de l’instant

Complexité, idéal, long terme, triptyque à retrouver

Nous l’avons vu précédemment, le système politico-médiatique fait tout pour rendre le débat simpliste, n’aborder que des questions de court terme et rejeter en bloc tout idéal au profit d’un pragmatisme qui devrait tout régler. Traumatisée par les idéaux dévoyés du XXème siècle, notre classe politique ne veut plus entendre parler d’idéal si bien que la simple évocation d’un idéal suffit à vous discréditer en vous faisant passer pour un doux rêveur. La chute de l’URSS et la désagrégation du bloc communiste qui s’en est suivie a parachevé le crépuscule des idéaux et marqué l’entrée dans un monde qui s’en est dépouillé. Le consumérisme et le matérialisme l’ayant définitivement emporté sur les idées, il n’est guère étonnant que cette manière de pensée ait contaminé notre classe dirigeante. François Mitterrand ne pensait sans doute pas si bien dire lorsqu’il affirma qu’il n’y aurait plus que des comptables après lui. Et pourtant, abandonner tout idéalisme et toute vision de long terme est aussi mortifère que de ne jurer que par l’idéalisme comme ont pu le faire le nazisme et le stalinisme. Edgar Morin, dans Pour et contre Marx, l’explique brillamment : pour être équilibré, il nous faut marcher sur les deux jambes de l’idéalisme et du réalisme sans sacrifier l’un à l’autre mais en les faisant marcher de concert. Jaurès ne dit pas autre chose quand il affirme que « le courage c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ». Si être aveuglé par l’idéal peut nous emmener à nier le réel et à faire de la Terre un enfer, rejeter en bloc l’idéal pour se contenter du matérialisme et du réalisme revient à nier la singularité de l’être humain et à ne plus nous préoccuper du long terme. Finalement, un peu comme la liberté et l’égalité qui tombent toutes deux dans des apories mortelles si elles ne s’équilibrent pas, l’idéalisme et le réalisme ont tous les deux besoin l’un de l’autre pour ne pas transformer la société en cage pour l’esprit dans le cas du réalisme et en cage pour le corps dans le cas de l’idéalisme.

Réconcilier ces deux frères ennemis suppose de nous réconcilier nous-mêmes avec la complexité, à savoir une pensée qui s’arrache aux conclusions simplistes pour repenser plus globalement les problèmes que nous traversons afin d’élaborer des solutions de long-terme. Cette complexité, c’est celle qu’Alain Badiou met en avant dans sa conférence à la suite des attentats du 13 novembre dernier (Notre mal vient de plus loin). Il s’agit de nous affranchir du manichéisme outrancier et simpliste qui nous guette pour réussir à repenser l’architecture même de nos schémas de réflexion. Plutôt que débattre sur l’opportunité ou non d’ériger un mur à nos frontières pour transformer la Méditerranée en cimetière géant, il faudrait bien plus réfléchir aux moyens dont nous disposons pour permettre à ces personnes de mener une vie décente dans leur pays d’origine. Cette manière de procéder ne saurait faire l’économie du long-terme à la fois lorsqu’il s’agit d’étudier les causes et lorsqu’il faut réfléchir aux conséquences. Nous le voyons donc, complexité, idéal et long-terme fonctionnent ensemble en se répondant mutuellement. Notre classe politique a fait fi de ce triptyque et le voilà qui lui explose désormais à la figure puisque dans notre société sans idéal si ce n’est celui de consommer toujours plus, ceux qui sont exclus de cette logique de consommation sont enclins à aller chercher ailleurs un idéal, ailleurs leur place. Plutôt qu’égrener des promesses qu’ils ne tiennent jamais ou presque, nos responsables politiques devraient s’échiner à tracer une ligne d’horizon afin de pouvoir débattre sur l’avenir et la vision de notre pays pour nous permettre d’en décider. La constitution de la République sociale devra inscrire ce triptyque au cœur de son texte sous peine de se retrouver à nouveau dans dix, vingt ou peut-être trente ans face aux mêmes apories que nous rencontrons aujourd’hui.

L’écologie, thème républicain par excellence

Quel thème plus pertinent que l’écologie pour illustrer ce triptyque ? La préservation de notre environnement nécessite, en effet, de penser de manière complexe sur les tenants et les aboutissants des actions que nous menons, comporte une forte part d’idéal puisqu’il s’agit bien d’imaginer un modèle de société qui remet l’être humain à la place qui est la sienne dans l’ordre de la nature – non pas au centre mais comme partie prenante d’un grand tout – et exige nécessairement d’intégrer la notion de long-terme aux politiques que nous voulons mener et aux actions que nous voulons entreprendre. Il n’y a sans doute pas de thème plus républicain que l’écologie parce que la Terre est une République au sens étymologique du terme. Elle est notre Res Publica, notre bien commun, celle que tout individu partage. Elle est le plus petit dénominateur commun à tous les êtres humains présents dans le monde puisque sans cette Res Publica, plus d’humanité. Aussi notre République sociale se fixera comme objectif premier la préservation de notre écosystème et la défense de notre planète comme valeur cardinale. Face aux intérêts particuliers et aux puissances de l’argent ou de la finance – j’y reviendrai plus tard – nous devrons être à la fois intraitables et conquérants. Nos gouvernants ont instauré la règle d’or budgétaire à notre constitution et une fois n’est pas coutume, inspirons nous de cette règle. Plutôt qu’une règle d’or, préférons-lui une règle écologique.

Chaque année, le jour du dépassement – jour à partir duquel la planète a consommé l’ensemble des ressources qu’elle peut produire sur l’année – est plus tôt. En 1986, il avait lieu le 31 décembre, en 2000, le 1er novembre, en 2009 le 25 septembre et en 2015 le 13 août. Nous le voyons, le rythme ne fait que s’accélérer et l’accord de Paris signé lors de la COP21, s’il est encourageant, n’est pas suffisant. Aussi proposons-nous d’inscrire dans notre constitution cette règle écologique afin de soutenir massivement en France tout d’abord puis dans le monde la transition écologique. Celle-ci est un enjeu majeur et notre République sociale ne saurait porter dignement son nom si elle mettait de côté cette composante primordiale. Evidemment, cette affirmation de la prééminence de la question écologique ne peut se faire au détriment de la portée sociale ou économique. Il ne s’agit nullement d’opposer l’écologie au social ou à l’économie mais, dans la droite lignée de la complexité énoncée précédemment, de penser le monde selon cette triple vision. Porter un tel projet relève bien sûr de l’idéal, d’un idéal de société non seulement français mais, à terme, internationaliste puisqu’il n’y a pas la Terre des Français et la Terre du reste du monde. Ce que nous proposons ici avec la République sociale, c’est la mise en pratique du développement durable à savoir un développement écologiquement rentable, socialement viable et économiquement rentable. Tâchons de ne pas oublier, selon la magnifique phrase d’Antoine de Saint-Exupéry, que « nous n’héritons pas de la Terre de nos parents, nous l’empruntons à nos enfants ».

La définanciarisation de l’économie, préalable nécessaire

Retrouver le long terme, se réconcilier avec la complexité et agir pour la préservation de l’environnement nécessite de se poser la question de la financiarisation de l’économie. Depuis les années 1980, celle-ci s’est considérablement accrue si bien que le pouvoir managérial a progressivement laissé la place à un pouvoir actionnarial. Les banques et les financiers ont pris le pouvoir sur nos vies et tendent de plus en plus à prendre le pouvoir sur l’Etat. Depuis l’avènement de la mondialisation – heureuse selon certains – la logique est celle d’une libéralisation globale de l’économie et de la croissance toujours plus grande de la sphère financière vis-à-vis de l’économie réelle. Depuis bien longtemps, les banques ne sont plus au service de l’économie réelle mais sont uniquement tournées vers une vision simpliste des choses : le profit avant tout. La financiarisation de l’économie symbolise quasiment à elle seule le recul de la complexité, de l’idéal et du long terme. Les actionnaires, leur écrasante majorité tout du moins, ne réfléchissent pas sur le long terme la plupart du temps préférant les profits d’aujourd’hui aux investissements pour demain. La crise des subprimes qui a touché la planète en 2007 est venue nous rappeler frontalement cette réalité : pas d’autre éthique que le profit pour les grands financiers de ce monde. Nous aurions pu penser qu’une telle crise financière impliquerait de grandes réformes à l’image du New Deal de Roosevelt mais il n’en fut rien. Barack Obama eut beau affirmer « Regulation is back » – la régulation est de retour – à son arrivée au pouvoir, rien ou presque n’a été fait en huit années de mandat pour rendre effective une telle régulation.

La crise des subprimes n’était pas, comme essaye de nous le faire croire les libéraux, une crise conjoncturelle mais bien une crise structurelle. La question n’était pas de savoir si elle allait se produire mais quand est-ce qu’elle aurait lieu. Si le système politique a été incapable de réformer et de réguler cette financiarisation après la plus grande crise depuis 1929, comment croire qu’il le fera maintenant que l’orage est dernière nous ? Et pourtant, une nouvelle menace nous guette, celle des prêts étudiants américains. Les mêmes causes qui ont conduit à la crise des subprimes sont en train de se répéter avec, par exemple, l’augmentation substantielle du taux de défaut. Aussi notre République sociale se doit-elle d’insérer dans sa constitution tout un pan de régulation de l’économie financière. Séparer les activités de dépôt des activités de spéculation nous semble être une impérieuse nécessité. Nous ne pouvons, en effet, plus accepter que les banques internalisent toutes les potentialités positives en pratiquant l’optimisation, voire l’évasion, fiscale et externalisent toutes leurs potentialités négatives en ayant recours à un chantage odieux envers l’Etat lorsqu’elles rencontrent des difficultés : aidez-nous ou l’épargne de vos citoyens partira en fumée. Dans ce jeu où les banques sont gagnantes quoiqu’il arrive, il nous faut mettre des règles. Là encore, la défense de l’intérêt général doit guider notre action et force est de constater que la logique financière poussée à l’extrême comme nous le vivons actuellement va à l’encontre des trois piliers du développement durable. Comment avoir un développement écologiquement responsable quand la seule valeur qui nous guide est celle du profit et le seul horizon qui nous intéresse le court-terme le plus total ? Comment défendre un développement économiquement rentable lorsque les dividendes représentent parfois 90% ou plus des profits de l’entreprise ? Comment prôner un développement socialement viable quand une toute petite partie de la population accapare plus de la moitié des richesses mondiales ? Intégrer cette logique de définanciarisation et affirmer la prééminence du travail sur le capital est fondamental si nous voulons construire une société plus juste et une République plus sociale. Cela fera fuir les capitaux nous objecteront les puissances de la finance en nous menaçant de manière à peine voilée. Cela est possible et nous l’assumons.

Partie I: Le constat d’un échec patent

Partie II: Egalité et liberté, le difficile équilibre

Partie III: Nous libérer de la tyrannie de l’instant

Partie IV: En continuité pour mieux rompre

6 commentaires sur “Pour une République sociale (3/4): nous libérer de la tyrannie de l’instant

  1. Evidemment je te rejoins sur tous ces points là.

    Le sujet qui fâche me concernant, c’est la financiarisation de l’économie. Une fois j’ai même lu que c’était à cause des idées keynésiennes que la crise des subprimes avait eu lieu (les crédits tout ça)… La blague.

    Honnêtement, je pense qu’on devrait se débarrasser de la bourse, même si je me doute que ça se fera pas en un claquement de doigts. Revenir à un système similaire aux années 80 (même avant), de ce point de vue là en tout cas. La bourse peut être une source d’endettement, de crise financière et un frein à l’emploi. Le problème c’est qu’il faudrait trouver une alternative à l’économie d’endettement dans ce cas ou la peaufiner. Mais ce serait déjà un pas vers une alternative au libéralisme.

    Quant à la mondialisation, la France s’est vue plus belle qu’elle ne l’est à mon sens. C’est bien beau d’aller jouer aux pourfendeurs de dictateurs, mais c’est quoi le plan derrière ? Quel avenir pour les syriens en faisant ça ? Bien entendu ça ne veut pas dire que Assad leur était vital. Mais la France a déjà de gros problèmes internes, il est important de balayer devant sa porte avant d’aller donner des leçons aux autres. Là je parle bien sûr de ce qu’il s’est passé avant la série d’attentats. Ca rentre dans la logique de long terme dont tu parles : définir un modèle qui marche pour la France, l’appliquer, le confirmer, puis éventuellement aider certains pays en difficulté. Mais en ayant un plan pour que la Syrie soit autonome, pas pour se la jouer impérialiste. Au final on sait qui ça a aidé tout ça.

    Par rapport à l’écologie, j’ai envie de dire, attention à la croissance économique aussi. Ca rentre dans le cadre du juste milieu dont tu parles. Croissance économique et écologie peuvent rapidement devenir antinomiques.

    Enfin, la déshumanisation du travail qui cadre également avec la vision consumériste de nos dirigeants. Y a un article très intéressant à ce sujet : http://www.slate.fr/story/76744/metiers-a-la-con. La version anglaise : http://strikemag.org/bullshit-jobs/. Et même des témoignages : http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/reforme-code-travail-el-khomri/20160418.OBS8721/j-ai-un-job-a-la-con-neuf-salaries-racontent-leur-boulot-vide-de-sens.html

    C’est du délire. Tout un tas de métiers dans la communication ou le marketing pour combler du vide ou faire des tâches qui ne font qu’inciter à consommer. Même certains métiers utiles sont pourris par cette vision : un traducteur aura probablement plus de chance de gagner sa vie correctement en traduisant des documents commerciaux, des bilans financiers ou autre, qu’en traduisant un livre, un jeu vidéo, un logiciel (utile bien sûr, genre Photoshop ou autre). Et ça aussi, c’est une des conséquences de la mondialisation je pense. Il y a des métiers qui s’internationalisent alors que de base, ne serait-ce qu’en France, il est peu utile, socialement parlant (exemple : télévendeur).

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