Le mirage autrichien

Le couperet est donc passé tout près. Le coup de chaud qui s’est emparé de la majorité de l’Europe a duré jusqu’au milieu de l’après-midi de lundi. A en croire les médias et les dirigeants européens, nous avons évité le crash de justesse. Le candidat du FPÖ a en effet été battu par le candidat des Verts lors du deuxième tour d’un scrutin si serré qu’il a fallu attendre le dépouillement total des bulletins pour proclamer la victoire. Alexander Van der Bellen s’impose d’un peu plus de 30 000 voix face à Norbert Hofer et voilà l’Europe qui crie à la victoire symbolisée par le rejet de l’extrême-droite.

« Coup d’arrêt » pour le Front National selon Pascal Durand, « la preuve qu’une alternative est possible » pour certains dirigeants écologistes ou encore « un grand soulagement » pour Manuel Valls voilà comment a été accueillie la victoire du candidat des Verts en Autriche. Si l’on peut comprendre le soulagement – bien qu’il me semble cavalier de parler de grand soulagement – les différents messages de réjouissances ont de quoi interloquer. Alors que l’extrême-droite autrichienne vient de rassembler 49,7% des suffrages, nos anti-Cassandre nous disent que c’est une grande victoire pour les modérés et une franche défaite pour l’extrême-droite. Des Pangloss pullulent un peu partout depuis la proclamation des résultats, eux qui viennent nous expliquer que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Le réel n’a pas eu lieu

Lorsque Michèle Tribalat publie Les Yeux grands fermés en 2010, son but est de dénoncer l’aveuglement des responsables politiques à l’égard de l’immigration. Il me semble que l’on peut aujourd’hui appliquer cette expression prémonitoire aux réactions qui parcourent les médias et la classe politique par rapport à la montée de l’extrême-droite en Europe. Parler d’arrête de la dynamique de l’extrême-droite ou de profond soulagement après les élections autrichiennes c’est au mieux faire preuve d’aveuglement au pire être complètement déconnecté des réalités. La réalité c’est que l’Autriche se retrouve aujourd’hui coupée en deux parties à peu près égales. Le fameux front républicain a peut-être vécu le commencement de sa fin ce dimanche soir dans l’Europe occidentale. Lorsque l’on est amené à se réjouir d’une victoire si courte qu’elle en deviendrait presque insignifiante, c’est que le mal est déjà profond.

Ce n’est pourtant pas les avertissements qui manquaient. De nombreux médias ont présenté l’élection autrichienne et l’alors plausible arrivée du FPÖ au pouvoir comme une catastrophe sans précédent, comme une déflagration qui ne laisserait pas indemne l’UE, comme une boite de Pandore ouverte sur les aspirations nationalistes un peu partout en Europe. Ce faisant, nos élites politico-médiatiques semblent oublier que la forte poussée du FPÖ en Autriche n’est que l’une des multiples conséquences de la politique européenne, cette politique qui sacrifie les peuples sur l’autel des statistiques. Refuser de regarder le problème en face c’est livrer de nombreux pays européens aux mains de l’extrême-droite. Etre soulagé ne suffit pas, il faut aller plus loin que des soupirs, il faut agir plus profondément qu’écarter la menace d’un simple revers de main. Partout ou presque l’UE telle qu’elle est aujourd’hui est rejetée dans les urnes. Nous sommes au bord du précipice, un seul pas en avant suffira à nous y précipiter.

Hypocrisie à la française

Une fois les résultats connus, l’Elysée s’est empressé de publier un tweet pour féliciter le nouveau président autrichien et se réjouir de la non-arrivée de l’extrême-droite au pouvoir. Rien de plus normal et logique me direz-vous de la part d’un gouvernement qui soutient la politique de Bruxelles et qui se veut être de gauche – excusez l’oxymore. En revanche, lorsque l’on sait où se trouve le Premier ministre en ce moment, ce tweet prend une toute autre tournure, ajoutant la comédie à la tragédie. Manuel Valls est, en effet, depuis samedi soir en Israël pour une visite diplomatique dont le but, à peine voilée, est de réchauffer les relations très froides entre la France et Israël depuis que notre pays a déposé une proposition de résolution à l’UNESCO à propos de l’Esplanade des Mosquées. Après les contritions de Monsieur Cazeneuve et de lui-même, Manuel Valls s’en est allé plaider la cause de la France auprès de Monsieur Netanyahu.

Dès lors il est assez surprenant, pour ne pas dire contradictoire, de voir le Président se réjouir de la défaite de l’extrême-droite autrichienne alors même que son Premier ministre est en train de faire la cour à un gouvernement d’extrême-droite. Depuis la semaine dernière, en effet, le nouveau ministre de la défense n’est autre qu’Avigdor Liberman le fondateur et dirigeant du parti d’extrême-droite Israel Beytenou, parti qui vient d’entrer dans la coalition gouvernementale. De l’avis de tous les observateurs, Israël connait actuellement le gouvernement le plus à droite de son histoire depuis que Monsieur Netanyahu a tourné le dos au parti centriste et s’est tourné vers l’extrême-droite pour consolider sa majorité à la Knesset. L’ancien ministre de la défense, démissionnaire à la suite de grosses tensions entre le Premier ministre israélien et lui-même, a tiré la sonnette d’alarme en expliquant que de dangereux extrémistes étaient au pouvoir en Israël. Voilà donc Manuel Valls, pourfendeur du Front National en France qui s’en va pactiser avec un régime d’extrême-droite. De la même manière que combattre Daech et décorer un dignitaire saoudien est grotesque, lutter contre l’extrême-droite en France et aller fraterniser avec l’extrême-droite israélienne est risible, sinon scandaleux.

L’Europe aurait donc évité l’impact dimanche soir et pourtant la voilà entrée en pleine crisis, en plein moment où un choix s’impose. Pour être tout à fait exact, la crisis s’accentue bien plus qu’elle n’apparaît. Lorsque l’on frôle la mort on peut se dire qu’il faut désormais travailler d’arrache-pied pour ne plus avoir à vivre ceci en démocratisant les institutions, en accordant un réel choix aux peuples et en arrêtant de tout leur imposer depuis Bruxelles ou Berlin. On peut aussi choisir le statut quo, se dire que ça finira bien par passer et alors dans un avenir plus ou moins proche, l’impact aura lieu et ses conséquences seront désastreuses. A écouter les dirigeants ils n’auraient le choix qu’entre le statut quo et la destruction de l’UE. Qu’ils continuent à réfléchir de cette manière, ils choisissent le statut quo et ils auront la destruction.

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