L’étrange Réel

« Le problème en France, c’est que nous sommes dans un déni de réalité ». Samedi soir, Jean-François Copé a plusieurs fois fustigé le supposé déni de réalité dans lequel se situait la France. Déni de réalité en matière économique – comprenez un manque de libéralisme économique – mais aussi déni de réalité en matière religieuse – comprenez une inaction face au communautarisme – et enfin déni de réalité en matière politique – comprenez un pouvoir pas assez vertical. Samedi soir, donc, nous avons eu droit à une nouvelle représentation du Réel, le désormais personnage principal de la vie politique française. Les marionnettistes sont nombreux et n’hésitent pas à manier le Réel comme le masque du théâtre grec, pour mieux se faire entendre et pour discréditer toute alternative.

« Ce n’est (sic) pas des mots, c’est ça la différence, c’est que moi je suis dans le réel » a rétorqué Emmanuelle Cosse à Jean-Luc Mélenchon jeudi dernier alors que ce dernier fustigeait la politique menée par le gouvernement auquel elle appartient – alors qu’elle avait vertement critiqué Messieurs Hollande et Valls lorsqu’elle était encore secrétaire nationale d’EELV. Le Réel est dans toutes les bouches des dirigeants qui se présentent comme responsable. Eux sont au pouvoir, ils sont donc les seuls à être en prise avec le Réel et toute personne qui s’élève contre la politique menée se voit ainsi renvoyée à un idéalisme utopiste et désuet. Le Réel est devenu un totem et un tabou, quiconque ose critiquer le cadre se voit ainsi excommunié du débat public et doit subir un procès en irréalisme.

Le Réel triomphant

J’ai déjà eu l’occasion d’écrire sur le crépuscule des idéaux que nous vivons, à mon sens, depuis la chute de l’URSS. La fin de l’histoire chère à Fukuyama n’a certes pas eu lieu mais la fin des idéaux s’est amorcée depuis si bien que le matérialisme l’ayant définitivement emporté sur l’idéalisme, il est désormais suspect de se réclamer d’un quelconque idéal et peu importe que, comme le disait Jaurès, « le courage [soit] d’aller à l’idéal et de comprendre le réel » ou que, comme l’écrit brillamment Edgar Morin dans Pour et contre Marx, l’idéalisme et le réalisme ne peuvent avancer l’un sans l’autre sous peine de tomber tous deux dans des apories mortelles. Aussi voit-on se multiplier les personnalités politiques qui justifient leur action libérale ou sécuritaire par l’importance du Réel. Un peu comme un nouveau point Godwin, le Réel fait figure d’ultime échappatoire à nos responsables politiques pour justifier leurs actions, fussent-elles mauvaises.

A la manière du Père Paneloux dans La Peste, les voilà qui nous explique que nous ne pouvons faire autrement que nous accommoder du cadre et du système politico-économique actuel puisqu’il n’existe aucune autre alternative. Le Réel joue donc le rôle de cadre intangible et immuable puisqu’en dehors de celui-ci, rien d’autre que la désolation et la misère ne saurait naître. Loin d’être un argument parmi d’autre, l’évocation du Réel devient l’argument ultime, celui qui coupe court à toute discussion et qui renvoie l’interlocuteur à son rang de rêveur marginal. Le Réel est cette nouvelle figure tutélaire qui justifie toutes les abominations sociales, toutes les inégalités économiques, toutes les mesures liberticides au prétexte que, comme Madame Thatcher, il affirme qu’aucune alternative n’est possible.

Réel versus réel

Comment, dès lors, expliquer que le Réel soit devenu l’argument fétiche des personnes au pouvoir ? Pourquoi utilisent-elles cet argument d’autorité pour couper court aux débats sur la structure même du cadre ? En réalité, l’explication me paraît assez simple. Pour mieux dissimuler le réel, nos dirigeants usent et abusent du Réel (l’idée). Pour mieux masquer les déboires du monde dans lequel ils nous ont jeté, les voilà qui utilisent le Réel pour justifier leurs actions : beaucoup de choses vont mal mais c’est justement parce que nous ne sommes pas suffisamment allés dans le Réel nous disent-ils alors même que le réel vient chaque jour démentir un peu plus leurs propos. Nos irresponsables responsables politiques ont beau clamer tant qu’ils le veulent qu’ils sont les seuls capables d’appliquer des mesures susceptibles de correspondre au Réel, cette rhétorique et cette antienne ne sont que le moyen de masquer leur faillite criante.

Leur Réel a provoqué une crise financière sans précédent depuis 1929, leur Réel a fait repartir la pauvreté à la hausse en Occident, leur Réel a débouché sur un monde ou une infime minorité de personnes possèdent plus que le reste de la planète mais selon nos Pangloss,  tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Malheureusement, nous ne sommes pas aussi candides qu’ils le souhaiteraient et nous nous rendons compte que répéter à l’envi qu’ils sont dans le Réel n’a pas d’autre but que de nous expliquer que le réel n’a pas lieu, que leurs choix depuis des décennies ne nous ont pas mené au bord de l’abime et que le libéralisme financier fou n’est pas la raison de nos déboires actuels. Tels les médecins de Molière, ils nous expliquent que la prochaine saignée sera la dernière et nous permettra de recouvrer la santé alors que le réel leur montre au quotidien en Grèce, en Espagne, en France et partout dans le monde que leur Réel n’est qu’un idéal dépassé dont les oripeaux ne séduisent plus.

Nous voilà donc à la croisée des chemins, nos dirigeants, comme les rois de naguère, sont nus. Dépourvus du masque que constituait le Réel pour eux les voilà qui louvoient pour conserver leur pouvoir et leurs privilèges. Las, les voilà rapidement par le réel qui les somme de s’expliquer sur l’usurpation d’identité dont il a été victime. Les clowns sont tristes et finissent par s’énerver, le réel ne leur fait pas de cadeau et les chiffres qu’ils brandissent comme les derniers oriflammes du Réel tombent les uns après les autres. Les plus téméraires attaquent pour mieux se défendre comme lorsque Monsieur Copé affirme que les participants de Nuit Debout sont « déconnectés de la réalité ». Pour les autres, le réel est un marécage dans lequel leur image de renouveau s’enlise inévitablement comme lorsque notre très cher Ministre de l’économie ni de gauche ni de gauche, dans un élan de mépris insupportable, invective un travailleur en lui disant de travailler pour s’acheter un costume. Le Réel se meurt, vive le réel et les idées !

 

Un commentaire sur “L’étrange Réel

  1. Bravo !
    Ils nous avaient enterrés, nous les français rebelles et têtus. Nous n’étions plus dans leur paysage.
    Depuis le référendum pipé de 2005, nous attendions notre heure…
    Avec JM Apathie, beaucoup de journalistes redécouvrent aujourd’hui qu’il y a pas que des patrons pour faire tourner les ports et les raffineries, qu’il y a aussi des travailleurs, et qu’ils ont des choses à dire et qu’ils peuvent être déterminés . Comme l’écrit le sage H Huertas sur médiapart , il est sur que le prochain président ( quel qui soit ) devra tenir compte de cette réalité sinon il nous trouvera sur son chemin .

    Aimé par 1 personne

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