De quoi la Réforme est-elle le nom ?

Voilà désormais plus de deux mois que la contestation contre la loi Travail, ou loi El Khomri comme vous préférez, a commencé. Loin de l’avoir brisé, l’usage du 49-3 a, semble-t-il, donné une forme de regain au mouvement social – ce qui ne manque pas de provoquer l’ire et la panique de l’exécutif et du gouvernement à quelques jours du début de l’Euro 2016. Depuis le début de la contestation, le pouvoir en place, Manuel Valls en tête, n’a eu de cesse de se lever contre les conservatismes de toutes parts qui seraient en train de faire échec au réformisme nécessaire. La une du Point de la semaine dernière ne dit pas autre chose en titrant sur les sources du « mal français », comprenez les syndicats et la gauche archaïque.

La loi travail doit se faire, coûte que coute au nom de la Réforme à entendre le Président sur Europe 1 ou le Premier ministre dans ses multiples prises de paroles. Il faut libérer la France des archaïsmes et donc la réformer pour la faire entrer dans la modernité si l’on s’en tient aux propos de nos dirigeants. Si le recours au terme de Réforme pour justifier des mesures visant à casser notre modèle social est ancien, il me semble que la tendance soit en train d’atteindre son climax puisque, dans la bouche de Manuel Valls, cette Réforme est impérieuse pour lui qui affirme qu’il existe désormais « deux gauches irréconciliables » ce qui sous-entend que l’une de ces gauches serait dans la Réforme tandis que l’autre serait dans l’archaïsme.

Mani au pouvoir

Si l’on se fie à nos responsables politiques ou à nos chers médias dominants, il semblerait que le nouveau dirigeant du pays soit bien plus le perse Mani que François Hollande ou Manuel Valls. Le manichéisme règne, en effet, en maitre au sommet de l’Etat si bien que l’exécutif envoie un message assez clair : soyez réformistes à notre manière ou soyez archaïques. Cette posture n’est pas sans rappeler l’attitude de certaines féministes qui, loin d’inciter les femmes à être libres, leur réclament d’être libre à leur manière. Aussi voit-on fleurir dans le jargon politique le terme de réformiste, comprenez ceux qui sont favorables à une libéralisation de l’économie et à un recul de l’Etat si bien que le terme même de Réforme est désormais préempté par les libéraux qui nous explique, dans la droite lignée de Madame Thatcher, qu’il n’y a pas d’alternative, que si l’on ne veut plus être archaïque et être moderne il faut penser comme eux.

La bataille des mots peut sembler dérisoire ou perdue d’avance mais l’Histoire nous démontre, si besoin était, que la manipulation du langage précède ou accompagne l’avènement d’une pensée unique, sinon autoritaire. Georges Orwell ou Aldous Huxley ne nous disent pas autre chose dans 1984 et Le Meilleur des mondes. Laissez penser que réformer est nécessairement synonyme de mesures libérales, de recul de l’Etat, de casse de notre modèle social revient à perdre la lutte avant même qu’elle n’ait commencé. Et pourtant, les tenants de la Réforme ne lésinent pas sur les moyens pour faire comprendre à tous que si l’on n’est pas d’accord avec eux alors on se situe dans le camp des archaïques. Finalement, le storytelling qui se met en place est une reproduction de La Guerre des deux France de Jacques Marseille – l’affrontement encore et toujours.

Réformons réformons !

« Ce qu’on souffre le plus durement, écrit Albert Camus dans ses Lettres à un ami allemand, c’est de voir travestir ce qu’on aime » et les méthodes de sophistes utilisées par le pouvoir politico-médiatique aboutit précisément à ce sentiment. Si le Prix Nobel de littérature parlait de l’idée d’Europe dans son livre, c’est l’idée même de réforme que nos dirigeants travestissent jour après jour. Affirmer que les seules réformes possibles sont les réformes libérales est aussi un moyen puissant de discréditer toute velléité d’un autre modèle en les renvoyant au rang de chimères. Je suis personnellement favorable à des réformes profondes parce que je considère que notre pays ne va pas mieux, contrairement à ce que l’antienne du Président affirme quotidiennement. Non il n’est pas archaïque de vouloir développer l’économie collaborative et les coopératives dans les entreprises, l’exemple des Fralib de Gémenos est là pour en témoigner.

Et si, finalement, pour être réellement réformateur il fallait rejeter leurs réformes pour mieux proposer les nôtres ? « Il arrive que les décors s’écroulent, écrit encore Camus dans Le Mythe de Sisyphe. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement. « Commence », ceci est important. La lassitude est à la fin des actes d’une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience ». Il se pourrait bien que nous soyons en train de vivre un de ces temps rares et précieux de l’Histoire, ce genre de moment qui s’il est utilisé à bon escient permet de faire s’écrouler les décors. Dans la droite lignée de Deleuze et Derrida, déconstruisons leur discours et leur pensée qui agit comme un corset sur nos esprits et n’oublions pas qu’ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux comme le disait si brillamment Etienne de La Boétie dans son Discours sur la servitude volontaire.

Ne nous voilons pas la face, le chemin sera long, la pente raide, les obstacles nombreux mais faut-il pour autant baisser les bras ? Peut-être ne verrons-nous pas la réussite de notre vivant mais n’oublions pas la phrase lumineuse du grand Jaurès qui, dès 1903, affirmait que « le courage c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense ». Sans doute devrons-nous attendre longtemps comme Giovanni Drogo dans Le Désert des Tartares avant de toucher au but mais tâchons d’éviter l’écueil dans lequel il est tombé et d’être présents si jamais l’occasion se présente, tâchons d’imaginer Sisyphe heureux ainsi que nous l’enjoignait déjà Camus dans son essai.

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