Dieu est-il vraiment mort ?

Dès 1882 et Le Gai Savoir, Friedrich Nietzsche annonce la mort de Dieu mais il faut attendre Ainsi parlait Zarathoustra pour que l’expression gagne ne notoriété. Dans Le Gai Savoir l’insensé annonce : « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! ». Si Nietzsche a mis ces paroles dans la bouche d’un fou, ce n’est pas parce qu’il ne croit pas lui-même à ce qu’il écrit, mais c’est plutôt parce qu’il est dans le destin de ce personnage de n’être pas cru, et d’être considéré comme fou par la foule. Frustré de n’être pas compris, incapable et de se faire comprendre et d’être compris, le fou casse sa lanterne sur la terre, gémissant qu’il est venu trop tôt : les gens ne peuvent pas encore voir qu’ils ont tué Dieu.

Si l’insensé n’étaient pas compris en son temps, il semble aujourd’hui clair – tout du moins en Occident – que la mort de Dieu a été actée. La sécularisation croissante des sociétés couplée à la fameuse fin de l’histoire chère à Francis Fukuyama ont fini de parachever ce recul franc et massif de la transcendance au profit d’un matérialisme consumériste auquel rien ne semble résister. Certes, la résurgence du fait religieux avec l’Islam va à l’encontre de cette logique mais les tendances de fond, elles, ne bougent pas. Pour autant, peut-on dire que la logique religieuse a véritablement disparu ? Peut-on affirmer sans fard que les structures mentales combattues par Nietzsche sont tombées ? Bref, peut-on dire que Dieu est mort ou bien celui-ci a-t-il simplement muté ?

Pourquoi tuer Dieu ?

Dans la pensée nietzschéenne, et chez tous ses successeurs, le meurtre de Dieu n’est en aucun cas une fin. Il est bien plus assurément un moyen. Comme il l’écrit dans Le Crépuscule des idoles, « en renonçant à la foi chrétienne, on se dépouille du droit à la morale chrétienne. Celle-ci ne va absolument pas de soi (…). Le christianisme est un système, une vision des choses totale et où tout se tient. Si l’on en soustrait un concept fondamental, la foi en Dieu, on brise également le tout du même coup : il ne vous reste plus rien qui ait de la nécessité ». Tuer Dieu n’est donc qu’un moyen pour faire passer l’esprit du stade de chameau obéissant à celui de nouveau-né comme il l’explique dans le célèbre passage d’Ainsi parlait Zarathoustra. Ce qui est en jeu dépasse le simple cadre de Dieu et se réfère bien plus à la condition humaine.

En ce sens, la démarche de Nietzsche se rapproche grandement de la démonstration de Marx. De lui nous retenons surtout la fameuse formule sur la religion comme opium en passant sou silence la réflexion qui aboutit à une telle formule. « La misère religieuse est tout à la fois l’expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’un état de choses où il n’est point d’esprit. Elle est l’opium du peuple » écrit-il dans Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel. Aussi Marx et Nietzsche ont-ils la même vision de la religion : pour le premier elle permet de soulager l’Homme tout en l’asservissant, pour l’autre elle est avant tout un moyen d’asservir et d’accepter la condition de ce bas monde pour en avoir une meilleure dans l’au-delà. En somme, la religion prend pour les deux penseurs les mêmes traits que ceux du Père Paneloux dans La Peste de Camus lorsque celui-ci explique que le fléau est juste et qu’il faut l’endurer sans sourciller.

L’ordolibéralisme, nouveau Dieu ?

Dès lors, la sécularisation de l’Occident étant attestée peut-on dire que la structure de souffrance volontaire a disparu ? Il ne me semble pas. Certes Dieu n’existe plus en tant que tel en Occident mais, à mon sens, loin d’avoir disparu, il a changé de nature. Nous l’avons vu, derrière Dieu se situait toute une architecture de pensée et des choix de vie à la fois collectifs et individuels dans les pensées nietzschéenne, marxiste et camusienne : acceptation de la souffrance ici-bas pour une récompense dans l’au-delà. Si la structure a changé, il ne me semble pas que la logique souffrance/repentance/récompense soit bien différente aujourd’hui que par le passé. Si dans le passé la logique se voulait spatio-temporelle (« souffrez maintenant et ici pour être récompensé là-bas et demain »), la logique contemporaine a abandonné l’espace pour ne garder que le temps (« souffrez aujourd’hui pour aller mieux demain »).

La rigueur économique imposée par les traités européens ne dit pas autre chose. Les débats autour du fameux TSCG (Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance) et autour de la règle d’or attestent de cette logique. Les différents candidats à la primaire de la droite le disent sans fard : selon eux notre pays a besoin de réformes structurelles qui seront douloureuses aujourd’hui mais qui ouvriront sur un avenir radieux. L’Eden n’est plus dissocié de la Terre, il est la Terre elle-même mais pour le faire advenir la souffrance est nécessaire au sens philosophique du terme (ce qui ne peut pas ne pas être ou être autrement). Paradoxalement, cet ordolibéralisme et ce discours pénitence/récompense revient en arrière plutôt qu’il n’avance : Nietzsche et Marx s’attaquaient surtout à la morale chrétienne et voilà que nos responsables politiques érigent un nouveau Dieu aux traits austères bien plus proche de l’Ancien Testament que du Nouveau Testament.

Nous l’avons donc vu, Dieu n’a pas véritablement disparu. La logique d’acceptation de la souffrance pour aller mieux demain est encore prégnante dans nos sociétés en dépit du triomphe du matérialisme et de la fin de la transcendance.  Cette logique est plus profonde que celle des choix collectifs puisque désormais chacun ou presque a intégré cette manière de penser. Tel Jean-Baptiste Clamence, le juge-pénitent de La Chute, la pénitence est l’affaire de chacun. Il s’agit de souffrir à l’école pour avoir un travail bien rémunéré à l’avenir ou encore de travailler dur pour pouvoir s’acheter telle ou telle chose. Comme le note Vincent de Gauléjac dans La Société malade de la gestion, nous avons intégré les codes mêmes de la gestion à nos propres vies et cela aboutit à cette pénitence. Alors bien sûr dans le même temps la société de consommation pousse chacun à vouloir tout avoir tout de suite mais l’Homme est bien plus un être de passion que de raison, ce qui explique bien des paradoxes.

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