Google ou le symbole de la servitude volontaire

Personne, sur la toile et au-delà, n’ignore l’existence de Google. Tout le monde le connaît, ce géant d’Internet qui véhicule une image cool quoique controversée. Au moment du scandale d’espionnage domestique par la NSA, Google s’est, en effet, retrouvé en première ligne en étant accusé de fournir toutes les infos à l’agence américaine. Pour autant, la popularité et la prééminence du moteur de recherche n’ont jamais été remises en cause par cette affaire. Il demeure ce mastodonte qui écrase tous ses concurrents si bien qu’ils finissent forcément par dépérir (Yahoo, Bing et bien d’autres). Cette position de domination confère à la firme californienne un prestige et une aura rarement remis en cause si bien que, pour beaucoup, le rêve consiste à être embauché par l’entreprise.

« Nous recrutons environ 2000 personnes par an et nous recevons plusieurs milliers de candidatures pour ces postes ». Ces mots sont ceux d’un salarié de Google. Pour une part non négligeable des diplômés de Grandes Ecoles, intégrer le « Googleplex » – le siège social de la firme – constitue le climax d’une carrière. Réputée pour son ambiance cool et sa forte propension à laisser ses salariés travailler en autonomie sur des projets qui leur tiennent à cœur, l’entreprise californienne n’a nullement besoin de campagne de communication pour enjoindre les personnes à postuler. Pourtant, derrière cette vision idyllique se cache, souvent, une réalité bien moins joyeuse. Il se pourrait bien que le célèbre discours d’Etienne de la Boétie s’applique pleinement à Google et à ses salariés.

Plus doux sera le joug

Google – et ses conditions de travail – est un peu le Janus moderne. Côté pile c’est l’assurance d’une ambiance décontractée, d’une atmosphère de groupe rarement vue dans une entreprise, a fortiori dans une firme transnationale, véritable géant dans son domaine. Côté face c’est une concurrence exacerbée, un contrôle de chacun sur chacun et un travail effréné. Le joug n’est-il pas, en effet, jamais plus doux et agréable à porter que lorsqu’on se le passe soi-même ? Le travail en open space, les heures dédiées à plancher sur un projet perso ou encore les repas collectifs (à midi comme le soir) peuvent sembler, de prime abord, être les fondements de la marque Google, de cette entreprise qui se soucie avant tout du bien-être de ses salariés et de leur épanouissement dans des projets qui leur tiennent à cœur.

Toutefois, ce cadre édénique dissimule en réalité une soumission bien plus grande au supérieur que ce que l’on pourrait penser. Pourquoi forcer quelqu’un à travailler plus quand on peut simplement l’inciter à le faire ? Les sacrosaintes valeurs d’entreprises remplacent les directives formelles. Chacun donne tout ce qu’il a et nul besoin pour cela de faire preuve d’autorité puisque celle-ci est intégrée par chacun des salariés. Partager tous ses repas ou presque avec ses collègues participent de ce phénomène : l’entreprise pour laquelle on travaille n’est plus simplement une entreprise mais notre vie et ainsi se dépasser pour elle n’est plus vu comme un effort qui mérite rétribution supplémentaire mais comme la norme. L’être humain est un animal politique par nature comme l’a si bien dit en son temps Aristote et la vie en société est donc son but ultime. En apportant à ses salariés l’impression de former une communauté, Google s’épargne bien du temps et de l’énergie en palabres de management. De la même manière, les open spaces sont également un moyen d’augmenter la productivité des salariés sans passer par la discipline. De nombreuses études ont, en effet, montré que l’open space favorisait la surveillance de chacun par chacun et donc le travail acharné. C’est ce que j’ai appelé par le passé le paradoxe Big Brother, ce n’est plus Big Brother qui nous regarde mais nous qui nous montrons.

Au-delà de Google   

Si cette analyse n’était valable que pour Google, ce papier n’aurait sans doute pas lieu d’être. Chaque entreprise gère, en effet, comme elle l’entend ses salariés et lesdits salariés peuvent accepter ou non ce joug. D’ailleurs si celui-ci leur est plaisant je ne suis personne pour leur dire qu’ils devraient faire autrement. Néanmoins, cette logique dépasse largement le simple cadre de Google et semble se répandre dans un nombre croissant de sociétés. Ce qui pourrait n’être qu’une exception est en train de devenir la règle. Nous sommes donc tous, à des degrés plus ou moins grands, exposés dans notre travail à ce phénomène de servitude volontaire. « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux » écrivait Etienne de la Boétie en parlant des tyrans. Nous voilà nous aussi à genoux face à cette logique folle qui met en concurrence tout le monde avec tout le monde sous couvert d’une bonhommie générale.

Il s’agit désormais de suivre les logiques et les grandes tendances pour continuer à œuvrer et cette logique d’asservissement volontaire est peut-être le plus prégnant dans l’univers de la presse. Comme le montre très bien la vidéo d’Usul sur David Pujadas, les connivences entre patrons millionnaires et journaux ne suffisent pas à expliquer la médiocrité ambiante et l’absence de réelle investigation dans les médias dominants. C’est bien plus une logique de servitude volontaire, d’acceptation des règles du jeu pour trouver un emploi et progresser dans sa carrière qui expliquent la docile obéissance de la plupart des journalistes. Et gare à ceux qui tentent de s’affranchir de ces chaines mentales, le licenciement les guette. Le cas d’Aude Lancelin – renvoyée de L’Obs pour raisons politiques – est éloquent et montre bien le bourbier où notre liberté s’enfonce.

Martin Eden assassiné

Dans le roman éponyme de Jack London, Martin Eden fait figure de rebelle face à la société bourgeoise. En refusant tous ses codes et en refusant de se « faire une situation » comme le lui enjoignaient Ruth et ses parents, il se condamne à l’échec, échec morbide qui se soldera par son suicide. Dans ce roman, Jack London fait, à mon sens, une farouche critique de l’individualisme en tentant de montrer que l’individu ne peut rien face à la société. Et pourtant, aujourd’hui semble parachever le triomphe de l’individualisme. Chacun veut mener sa propre vie et affirme sa liberté en claironnant qu’il est profondément libre. Sartre décrit l’Homme occidental de 2016 quand il dit qu’il « est absolument libre, il n’est rien d’autre que ce qu’il fait de sa vie ». Nous avons l’illusion d’être libre, libre de choisir nos carrières, de penser ce que nous voulons et d’aller où nous le souhaitons.

Malgré cette illusion, aujourd’hui plus que jamais peut-être, nous sommes étouffés par la conformité. Tout ce qui compte c’est de se faire une situation. Dans un monde incertain, plongé au milieu de crises multiples tel est notre devoir si on tend l’oreille. Rejeter l’idéal pour assumer le consumérisme abrutissant et le matérialisme le plus totale. Martin Eden n’est plus et, plus triste encore, nous sommes fiers de l’avoir cloué à une pierre et nous nous délectons de voir un vautour lui picorer le foie tel Prométhée. Nos propres vies sont contaminées par la logique de servitude mise en exergue. Vincent de Gauléjac, dans La Société malade de la gestion, l’a bien mis en avant, la logique managériale loin de se contenter de sévir dans l’entreprise a débordé le cadre pour phagocyter la politique et finalement nos propres vies.

 

Cet état de fait est-il immuable ? Ne pouvons-nous pas nous sortir de cette torpeur pour retrouver les choses les plus fondamentales ? En réalité, il me semble que nous sommes peut-être à l’orée d’un changement profond, à l’aube d’une prise de conscience sans précédent et il se pourrait bien que la fameuse loi travail joue le rôle de déclencheur. « Il arrive que les décors s’écroulent, écrit Camus dans Le Mythe de Sisyphe. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement ». Le pourquoi commence à se mouvoir dans l’ombre, faisons le apparaitre en pleine lumière.

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