Lettre ouverte d’un idiot utile de l’islamisme à Frédéric Encel et Yves Lacoste

Mes chers Frédéric Encel et Yves Lacoste, j’ai lu avec attention votre tribune écrite à quatre mains publiée dans Le Monde le 26 juillet dernier et sobrement intitulée « Face à une idéologie fanatique, nous devons réenchanter la nation républicaine » – tribune que l’on peut retrouver ici. Cette tribune était, je l’imagine, une réponse à l’attentat effroyable commis par deux membres contre une église de Saint-Etienne-du-Rouvray qui s’est soldé par l’égorgement du père Jacques Hamel. Ce nouvel acte de terrorisme, bien qu’il n’ait pas été aussi meurtrier que le carnage de Nice du 14 juillet, nous remue intensément nous Français parce qu’il convoque des souvenirs atroces. Avant de lire cette tribune je vous connaissais de nom bien évidemment avec une connaissance un peu plus approfondie, si j’ose dire, d’Yves Lacoste. Je me souviens de ces années de classes préparatoires au cours desquelles vous étiez cité assez souvent par mes professeurs de géopolitique en tant que grand géographe. Pour vous, Frédéric Encel, ma connaissance de votre œuvre est bien plus incomplète. Le fait est que vous êtes aujourd’hui des géopoliticiens reconnus quand moi je ne suis qu’un simple étudiant.

Quel poids a donc ma petite voix d’étudiant face aux vôtres ? Elle ne pèse pas grand-chose je le concède aisément. Néanmoins, j’ose espérer – même si je suis conscient qu’il s’agit certainement d’un vœu pieux – que vous prendrez le temps de lire ce petit texte et, pourquoi pas, que vous y répondrez. J’ai avant tout trouvé cette tribune intéressante car dans cette période de trouble, je suis persuadé qu’il faut savoir raison garder et ne pas céder à l’hystérie comme le font bien trop souvent nos représentants politiques de l’opposition comme du gouvernement. Je le répète, de prime abord, votre texte semble être une véritable bouffée d’oxygène qui ouvre un espace de débat et de réflexion. Malheureusement, le lecteur est très vite déçu puisqu’il suffit de quelques lignes pour s’apercevoir qu’il ne s’agit en aucun cas d’une tribune qui pousse à la réflexion et au débat mais bien d’un texte qui a pour ambition d’imposer sa vérité comme universelle et de renvoyer tous ceux qui ne pensent pas de la même manière dans une espèce de mélange un peu rance des ennemis de la Nation.

 Dès le début de votre tribune, vous pointez, je cite, trois « accusations faciles et inepties argumentaires » qui se sont « hélas […] récemment exprimées ». L’honnêteté intellectuelle que j’essaye – je dis bien essaye – d’avoir en permanence fait que je reconnais être en grande partie d’accord avec vous sur la première ineptie que vous pointez. Vous attaquez frontalement les différents élus de l’opposition, et en particulier Monsieur Juppé, qui ont polémiqué aussitôt ou presque que l’attentat avait été perpétré. Vous auriez pu rajouter Messieurs Estrosi, Ciotti, Sarkozy ou Guaino et je vous rejoins totalement, leurs réactions n’ont pas été à la hauteur des évènements qui ont frappé la France. Je serai même allé plus loin que vous dans la dénonciation de ces postures – certains diront impostures – puisque de tels propos sont extrêmement dangereux. En faisant croire aux Français que l’on peut éviter absolument tous les attentats, on se perd dans un dangereux jeu qui fera peut-être bientôt promettre l’arrêt des attentats aux aspirants de l’Elysée. Néanmoins, affirmer sans fard que le gouvernement de Manuel Valls est irréprochable serait risible si la situation n’était pas aussi grave. Peut-être visez-vous un poste ministériel et que cette ambition vous rend partiellement aveugle mais permettez-moi de vous dire que l’action du gouvernement n’est pas irréprochable comme est venu le souligner le rapport d’enquête parlementaire sur les attentats du 13 novembre, rapport que Bernard Cazeneuve s’est empressé d’enterrer.

La deuxième ineptie que vous soulevez concerne justement les critiques à l’égard de l’état d’urgence. Et vous qui déploriez les accusations faciles deux paragraphes plus haut, vous ne vous gênez pas pour accuser facilement à votre tour certains d’être « angéliques » voire « complaisants ». Là n’est pas la définition que je me fais d’un débat apaisé. Là encore vous avez partiellement raison quand vous affirmez que l’état d’urgence n’a pas empêché la tenue du mouvement Nuit debout, de l’Euro de football ou des manifestations anti-loi travail – bien qu’une interdiction de manifestation ait été brandie, faut-il vous le rappeler ? Toutefois, vous occultez, sciemment ou pas, une partie du constat et de la question. Dire que l’état d’urgence n’a pas porté atteinte aux libertés individuelles des Français est, à mon sens, une douce fable. Faut-il là encore vous rappeler que des personnes ont été assignées à résidence pour rien ? Faut-il vous rappeler le nombre de perquisitions qui n’ont abouti à aucune poursuite ? Sur près de 3000 perquisitions seulement une soixantaine ont donné lieu à des poursuites pour faits de terrorisme ce qui rejoint d’ailleurs les reproches que l’on peut faire sur l’action du gouvernement Valls. Alors peut-être considérez-vous, comme certains, qu’attaquer les libertés de quelques-uns n’est pas si grave mais je me permets de rappeler que lorsque l’on défend un principe (ici la liberté) on le défend pour chacun. Lorsque Camus critiquait la peine de mort, il ne s’accommodait pas que des ennemis soient exécutés.

La troisième « erreur grave » que vous mettez en évidence est celle qui consiste à critiquer l’action militaire entreprise par notre pays en Syrie. Celle-ci est consubstantielle à un autre paragraphe de votre tribune au cours duquel vous expliquez que nous sommes uniquement attaqués pour ce que nous sommes et pas pour ce que nous faisons. Là encore, si le sujet n’était pas aussi grave, une telle assertion pourrait prêter à sourire. Toutefois, je pense qu’il faut sortir de cette fable qui nous va bien et qui permet, ne nous cachons pas, de flatter notre ego national en nous disant que c’est notre grandeur et notre impertinence, et uniquement ces deux points, qui sont attaqués. Non Daech n’attaque pas seulement un mode de vie. Cela ne veut pas dire que Daech n’attaque pas du tout un mode de vie. Mais à la fois dans ses discours d’endoctrinement et de propagande et dans les cibles qu’ils visent, Daech utilise les bombardements de la coalition.

Pouvez-vous m’expliquer la différence entre le meurtre de 200 civils Syriens lors d’une frappe aérienne et les attentats qui touchent lourdement notre pays ? Vous affirmez que nous sommes en guerre, ce que je récuse, mais si vous voulez aller au bout de votre logique alors ayez le courage (comme a pu l’avoir Manuel Valls) de reconnaitre qu’en temps de guerre des civils sont tués de part et d’autre et que toute mort est intolérable. Edgar Morin, l’un de nos derniers grands philosophes a affirmé récemment que « les barbares tuent indistinctement par attentats suicides, les civilisés tuent indistinctement par missiles et drones ». Je trouve cette formulation particulièrement pertinente et révélatrice du moment historique que nous vivons. « Il est toujours aisé d’être logique. Il est presque impossible d’être logique jusqu’au bout » écrivait Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe et, il me semble, que vous touchez actuellement du doigt cette contradiction humaine. Je pense, au contraire de vous, que les bombardements en Syrie ne font pas partie de la solution mais du problème. Mérité-je pour autant d’être ostracisés comme vous tenter de le faire avec ceux qui ne pensent pas comme vous ? Drôle de conception du débat d’idée. Il nous faut, je pense, nous appliquer dans ces temps troublés à tenter de n’être ni bourreau ni victime comme l’explique Tarrou dans La Peste.

Il reste un dernier point de fond que je souhaite aborder avec vous. Vous menez une charge phénoménale contre les « idiots utiles de l’islamisme » et contre les « Je ne suis pas Charlie » en maniant, il me semble, l’outrance et un manichéisme primaire qui sied bien peu à vos statut de spécialistes. Vous affirmez sans détour : « Seuls les « idiots utiles » de l’islamisme pouvaient encore prétendre que ce phénomène était encouragé par le conflit israélo-palestinien, la loi de 2004 protectrice de l’école sur les signes religieux ostentatoires (improprement appelée loi sur le voile), des caricatures de Mahomet ou encore « l’islamophobie », cette imposture si bien flétrie par Charb le directeur de Charlie-Hebdo avant son lâche assassinat par les frères Kouachi » comme pour expliquer là encore que c’est uniquement ce que nous sommes qui est attaqué et pas ce que nous faisons. Sur la guerre c’était nos actions extérieures, ici ce sont nos actions intérieures. Je tiens à me départir ici de toute ambigüité, ce n’est pas parce que Daech nous attaque pour certaines actions que cela légitime leurs meurtres barbares ou le fait qu’il faille changer nos actes. Toutefois, dire que ceux qui essayent de penser globalement la menace terroriste, ses tenants et ses aboutissants sont les idiots utiles de l’islamisme est au mieux de mauvaise foi au pire une nouvelle accusation gratuite et particulièrement aveuglante pour ceux qui essayent de penser. Le conflit israélo-palestinien, les caricatures de Charlie Hebdo ou le modèle de laïcité français peuvent servir de propagande à Daech et il suffit de lire ses théoriciens pour comprendre que si la France est attaquée c’est aussi, peut-être surtout, parce qu’elle possède l’une des plus grandes communautés musulmanes d’Europe et que le but de Daech est de créer une fracture entre musulmans et non-musulmans. Quant au raccourci abject que vous faites entre ceux qui ne défendaient pas le fameux slogan « Je suis Charlie » et ceux qui stigmatisent la République ou éludent la gravité du fléau islamiste, j’ai l’impression de retomber un an et demi en arrière au moment du fameux « flash totalitaire » dont parle Emmanuel Todd. Aussi bizarre que cela puisse vous faire on peut défendre la République sans dire « Je suis Charlie » et on peut faire face au fléau islamiste sans dire « Je suis Charlie ». Là encore vos raccourcis rapides et infondés ont tout de l’accusation gratuite.

Enfin, peut-être que le plus méprisable dans votre tribune est le ton méprisant que vous adoptez. Sous couvert de faire de la pédagogie, vous prétendez nous prendre par la main pour nous expliquer votre vérité qui est la vérité vraie. Finalement, à vous lire vous seriez les seuls à être sortis de la caverne de Platon et à pouvoir nous expliquer la vie. Cette posture condescendante est proprement insupportable puisque, comme je le disais plus haut, elle n’ouvre absolument pas la place au débat ou à la réflexion. Il s’agit d’avaler ce que vous affirmez sans coup férir. Ce faisant, vous contribuez à travestir d’une certaine manière la France et son histoire, chose qui peut être particulièrement douloureuse. Lorsqu’un attentat est commis par Daech c’est l’Islam qui est travesti et lorsque vous vous placez en donneurs de leçon c’est en partie la France que vous travestissez ce qui est assez perturbant pour les citoyens français de confession musulmane que vous prétendez éduquer puisque, comme l’écrit Camus dans ses Lettres à un ami allemand, « ce qu’on souffre le plus durement, c’est de voir travestir ce qu’on aime ».

 

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