L’islam et les musulmans, chronique d’une hystérie française (3/3): apocalypses et catastrophes

La perspective renversée

Burkini, voile et signe religieux ou autant d’éléments qui prouveraient selon certains un refus d’intégration de la part des Français de confession musulmane. La résurgence du fait religieux surprend évidemment dans notre pays marqué par une sécularisation longue de plusieurs décennies, sécularisation prophétisée par Nietzsche et son célèbre « Dieu est mort ». Ce qui semble le plus dérouter observateurs, politiciens et citoyens lambda est sans aucun doute le fait que ce « retour du religieux » soit en partie portée par les jeunes générations. D’aucuns ne saisissent pas pourquoi les deuxième, troisième voire quatrième générations n’ont pas embrassé la logique de discrétion et de sécularisation. Aussi ces observateurs considèrent-ils l’absence de gêne vis-à-vis du fait religieux comme un refus d’intégration de ces jeunes générations dans la société. Ce propos est largement répandu dans les sphères médiatiques, politiques ou sur les réseaux sociaux. Et pourtant, il me semble que l’on pourrait élaborer une autre hypothèse qui consisterait à renverser cette perspective. Cette hypothèse, que je vais tenter d’expliciter ci-après, revient à dire que la religiosité affichée par les jeunes générations, loin d’être une marque de refus d’intégration, montre au contraire une intégration pleine et entière dans notre pays et notre société. En somme, il s’agit de retourner la perspective.

Plutôt que de voir dans ces pratiques un refus d’intégration, je suis en effet bien plus enclin à voir dans cette religiosité l’affirmation pleine et entière de l’appartenance de ces générations – auxquelles j’appartiens – à notre pays. Les premières générations, les immigrés du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, ne se sentait, en effet, pas chez elles puisqu’elles sont arrivés dans un pays qui n’était pas le leur. Cette composante a, selon moi, grandement participé de la discrétion exacerbée de ces premières générations et de la dissimulation de la religiosité chez cette population. Les nouvelles générations sont, elles, au contraire, pleinement française. La grande majorité des personnes de confession musulmane vivant en France sont aujourd’hui française. La plupart d’entre elles sont nées en France et se sentent pleinement chez elles. Aussi leurs pratiques religieuses sont-elles à mes yeux le meilleur des marqueurs de l’intégration de ces populations. C’est pourquoi il me paraît plus que cavalier de parler de pratiques importées comme nous l’entendons très (trop à mon sens) souvent dans les médias ou dans la bouche de nos politiciens. Ces personnes sont pleinement françaises et répéter inlassablement qu’elles ne souhaitent pas s’intégrer dans la société ne fera pas faire devenir vrai quelque chose qui n’est pas totalement juste.

Courage où t’es ?

Peut-être la partie la plus importante de ce dossier à mes yeux parce qu’elle traite d’une question fondamentale : celle du courage d’assumer ses avis sans se servir de beaux principes comme paravent. Dans le deuxième volet de ce dossier j’ai évoqué deux grands principes qui, à mes yeux, sont dévoyés pour mieux attaquer telle ou telle communauté : le vivre ensemble et la laïcité. Cette réflexion aurait pu être élargie à d’autres principes comme ceux de l’égalité ou de la liberté. Que chacun pense selon sa conscience est tout à fait normal et chacun d’entre nous a le droit de défendre ses points de vue dans le strict respect de la loi. Tous ceux qui affirment que le burkini est une provocation et estiment qu’il faut l’interdire ont totalement le droit de défendre cette position et je trouverai absolument scandaleux que cette liberté leur soit enlevée. Je vais même plus loin. Certains estiment que le voile, la kippa ou la croix sont problématiques, choquants et provocants et c’est leur droit leur plus profond. C’est également leur droit le plus profond de défendre une interdiction totale des signes religieux dans l’espace public. Je ne serai pas d’accord avec eux mais c’est une position politique (au sens grec du terme à savoir la vie de la Cité) qui a pleinement le droit d’être exprimée et défendue.

J’ai, en revanche, beaucoup de mal avec tous ceux qui se parent de beaux idéaux comme la laïcité, le vivre ensemble, l’égalité, etc. pour mieux combattre les religions. Chacun a pleinement le droit d’être antireligieux. Il serait simplement plus élégant et plus courageux de jouer à visage découvert et d’avoir le courage d’assumer ces prises de positions. Ce n’est pas en enveloppant une pensée dans deux belles phrases qui paraissent tolérantes que ladite pensée change de nature. Au premier rang des couards qui n’assument pas totalement leurs positions se trouve à mes yeux Manuel Valls dont la sortie sur le burkini prêterait à sourire si elle n’était pas symptomatique d’un problème qui gangrène notre débat public selon moi. En affirmant que le burkini est contraire aux valeurs de la République, en soutenant les maires qui l’ont interdit mais en refusant d’aller jusqu’à légiférer, le Premier ministre semble surfer sur cette vague sans avoir le cran d’aller au bout de sa logique. « Il est toujours aisé d’être logique. Il est presque impossible d’être logique jusqu’au bout » écrivait Camus dans Le Mythe de Sisyphe et il me semble que cette phrase décrit bien certaines prises de positions. A moins que cet enrobage de propos durs voire antireligieux dans des professions de fois sur les valeurs républicaines ne soit qu’une manœuvre visant à mieux faire progresser ses idées. Cette manière de procéder est, à mes yeux, un véritable cancer pour le débat public car elle empêche d’avoir un débat posé et profond sur ces questions fondamentales. Débattons de l’interdiction du voile si vous le souhaitez mais, de grâce, cessons d’utiliser la laïcité à d’autres fins que ce pour quoi elle a été créée.

La grande illusion

Pour boucler la boucle de ce dossier permettez-moi de revenir sur un des éléments introductifs : la lutte contre Daech. J’affirmai en introduction qu’hystériser le débat public autour de ces questions était le moyen le plus sûr de servir Daech en prétendant le combattre. Personne n’a, évidemment, dit de manière frontale que l’interdiction du burkini permettrait de lutter directement contre Daech mais celle-ci s’insère dans une dynamique de « bataille culturelle » pour reprendre les mots de beaucoup de responsables politiques. Ils sont d’ailleurs nombreux à affirmer sans fard que le burkini – voire même le voile pour certains comme Manuel Valls – est un symbole d’une aliénation et donc que de telles pratiques ont tout du salafisme. Par un syllogisme assez inquiétant, le voile ou le burkini deviennent donc quasiment des signes de soutiens à Daech. Il va sans dire que je trouve cette approche à la fois grotesque et dangereuse. Grotesque parce qu’il s’agit finalement de rapprocher de près ou de loin toute femme voilée de Daech. Certains nous expliquent même que même si subjectivement beaucoup disent lutter contre l’islamisme radical, de telles pratiques font de ces personnes des alliées objectives de celui-ci. Si une telle approche s’arrêtait au grotesque tout ne serait finalement pas si grave. En revanche il me semble très dangereux d’adopter une telle position parce que non seulement agir de la sorte nous empêche de saisir la complexité des problèmes.

A titre d’exemple amalgamer salafisme et Daech ne nous permet pas de lutter de manière efficace contre Daech. De nombreux spécialistes de la question de l’islamisme radical l’affirment, les salafistes condamnent les actes de Daech. Plus inquiétant encore à mon sens, de telles pratiques aboutissent bien souvent à fracturer la société française, chose absolument dramatique. J’ai maintes fois répété que les attentats perpétrés par Daech en France avaient avant tout un but politique et n’était qu’un moyen. Les théoriciens de ce groupe terroriste l’affirment d’ailleurs sans s’en cacher : si la France est tant attaquée c’est aussi parce qu’elle compte l’une des plus grandes communautés musulmanes d’Europe et que le but de Daech est d’imposer sa vision manichéenne du monde. Cet objectif que poursuivent les terroristes, cette division de notre société, nous sommes les seuls à pouvoir la rendre effective. C’est nous, et seulement nous, qui pouvons offrir sa plus belle victoire à Daech. Tâchons de nous en souvenir, cela pourrait nous éviter de perdre du temps et de nous perdre dans des polémiques aussi stériles que dangereuses pour l’unité du pays. La grande illusion de la lutte contre Daech nous empêche, à mes yeux, de voir que l’hystérie actuelle de notre pays ne fait que le renforcer sans qu’il ait à bouger le petit doigt.

Nous voilà donc arrivés à la fin de ce dossier. Certains considèrent que de tels propos sont dangereux pour la nation car ils ne vont pas dans le sens du vent. Les mêmes considèrent qu’il ne faut pas trop réfléchir en ces temps troublés. Je pense, au contraire, que c’est précisément dans ces moments d’ombre qu’il faut le plus réfléchir. Toute la grandeur de l’être humain c’est de réussir à repousser les tendances mortifères d’où qu’elles viennent. « Un homme ça s’empêche » comme dit le père du narrateur dans Le Premier homme. Tentons de ne pas céder à l’irrationalité, à l’hystérie. Tâchons au contraire de créer du lien plutôt que de créer des divisions. Créer du lien, cela ne veut pas forcément dire être d’accord sur tout mais s’entendre pour discuter et co-construire. Voilà ma modeste pierre à cet édifice, pierre qui ne demande qu’à être enrichie par des discussions et des débats. Ne cédons ni aux sirènes de l’angélisme ni aux ombres de la division. Les temps sont graves, il est vrai et si on reconnait la grandeur d’une nation à la manière dont elle traite ses minorités comme le disait Nelson Mandela en son temps alors pressons nous de nous regarder dans une glace et d’avoir un débat apaisé et serein. Les temps sont sombres, une nuit semble s’être faite sur le débat d’idée pris entre le risque terroriste et la pulsion sécuritaire et identitaire. Il revient à chacun d’entre nous de lutter contre la peste que nous portons tous en nous et d’essayer de rallumer les étoiles de ce ciel noir, si noir. N’oublions pas que l’esprit uni à l’épée est le vainqueur éternel de l’épée tirée pour elle-même.

PS: les termes apocalypses et catastrophes dans le titre sont à prendre selon leur étymologie à savoir respectivement révélations et renversements.

Partie I: Soyez discrets, déshabillez-vous

Partie II: Les principes dévoyés

2 commentaires sur “L’islam et les musulmans, chronique d’une hystérie française (3/3): apocalypses et catastrophes

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