Emmanuel Macron, le marcheur (en col) blanc

Emmanuel Macron a donc fini par quitter son poste de ministre de l’Economie la semaine dernière. Le voilà qui « retrouve [sa] liberté » pour continuer le « combat » selon ses propres termes. Attendu de tous, ce départ n’en fait pas moins la une de tous les médias ou presque qui ne nous parlent que de cette démission depuis le milieu de la semaine dernière. Voilà que chacun y va de son petit commentaire pour désigner l’attitude et l’action du désormais ex-ministre : déserteur, infidèle, lâche pour les uns, il serait au contraire cohérent, courageux, audacieux selon d’autres. Les éléments de langage sont rodés de part et d’autre dans ce qui ressemble à un théâtre de dupes.

Le mot qui revient le plus souvent dans la bouche de ses critiques pour décrire le désormais probable futur candidat à l’élection présidentielle est tiré de l’Antiquité romaine. Nombreux sont ceux à le traiter de Brutus comme si la farce qui se joue devant nos yeux depuis des mois avait quelque chose à voir avec l’histoire romaine. Quelle personne sensée peut voir dans Emmanuel Macron l’avatar de Brutus et surtout dans François Hollande celui de César ? Toutefois, des petites phrases lancées tout au fil de sa présence à Bercy à sa démission de la semaine dernière en passant par son meeting du 12 juillet dernier à la Mutualité au cours duquel il a annoncé qu’il souhaitait mener En Marche! (son mouvement) à la victoire, Emmanuel Macron nous dit indiscutablement quelque chose de notre système politique actuel.

L’hiver du débat

Emmanuel Macron se présente donc en homme neuf et prétend être celui qui permettra à notre système politique de se moderniser et d’évoluer. Adoptant allégrement la figure de l’iconoclaste, voilà qu’il prétend être en rupture avec tout ce qui s’est fait depuis des décennies en France. Il me semble, au contraire, que l’avènement de ce personnage ne marque en aucun cas une rupture mais bien plus une forme de continuité. Sur la forme, je le concède, Emmanuel Macron peut sembler frais et original. Sur le fond, en revanche, loin de l’image qu’il souhaite renvoyer – entreprise dans laquelle les médias bien conciliants l’aident grandement – d’homme nouveau prônant des idées neuves, il est bien plus proche de la doxa de l’élite politico-économique qu’autre chose. Il se prétend « ni de droite ni de gauche », il semble bien plus ni de gauche ni de gauche. Si son entrée dans le monde politicien est bel et bien récente, tout son parcours répond à l’archétype de l’homme politique français : ENA puis Inspecteur des finances à Bercy avant de devenir conseiller économique de François Hollande et enfin ministre de l’Economie. La grande différence avec les autres responsables politiques réside dans son passage en banque d’affaires.

Toutefois, qui pourra croire qu’être banquier d’affaire permet de se proclamer à la fois radicalement différent des autres responsables politiques et proche des Français ? N’est-ce pas Emmanuel Macron qui a piloté en sous-main le pacte de responsabilité, le tournant libéral puis au grand jour la libéralisation de tout un pan de l’économie ? La réalité, rarement rappelé par la grande majorité des médias, c’est qu’Emmanuel Macron fait partie de l’oligarchie de Bercy, la même qui sous la mandature de Nicolas Sarkozy rédigea un rapport cosigné par Jacques Attali et Emmanuel Macron et qui portait déjà en germes la loi travail. Ce rapport affirmait que ses préconisations devaient être suivies peu importe l’alternance. Alors non l’hiver n’arrive pas, nous ne nous perdrons pas en avertissements vains, l’hiver est déjà là depuis des années et le lancement d’Emmanuel Macron ne constitue qu’une étape de plus, l’étape sans doute de trop, dans le processus à l’œuvre depuis des années.

Les murs écroulés

Là où le lancement d’Emmanuel Macron marque une rupture, c’est que cette oligarchie libérale de Bercy avance désormais à visage découvert en ayant envoyé l’un des siens en première ligne. Jacques Attali a conseillé tous les présidents depuis Mitterrand mais ne s’est jamais lancé dans le combat, n’est jamais descendu dans l’arène. Le mur entre cette oligarchie et le débat public semble s’être écroulé pour laisser Emmanuel Macron se glisser dans cette brèche, un peu comme les Titans libérés du Tartare. L’autre mur qui ne s’est, lui, pas totalement écroulé mais qui s’érode jour après jour est celui qui sépare, au moins en apparence, la droite et la gauche. Emmanuel Macron, en souhaitant dépasser ce clivage affirme sans faux-semblant qu’il a pour dessein de définitivement faire tomber ce mur-là. Prenant des airs orwelliens, il va même jusqu’à affirmer que la nouvelle séparation se situerait entre les progressistes et les conservateurs.

Dans un retournement des concepts assez inquiétant, il faut donc comprendre, dans le novlangue macronien, que toute personne opposée au libéralisme (qui est le système en place) serait un conservateur alors que ceux qui prônent le maintien voire l’approfondissement d’un système économique critiqué un peu partout en ce moment serait les progressistes. Derrière cet objectif vient poindre le rêve d’une partie de l’élite politico-économique, celui d’un grand parti qui engloberait les libéraux de gauche et de droite dans une agrégation quelque peu hétéroclite. Peut-être ce parti s’appellera-t-il TINA en hommage à la grande tenante de ce système économique. Tous les médias dominants et les spécialistes qui pavoisent à la télé nous expliquent que ce dépassement des clivages est une évolution pour la démocratie. Je crois, au contraire, comme Chantal Mouffe le défend dans L’Illusion du consensus, que ce changement est une profonde régression démocratique. Quand les débats ne portent plus sur la politique à mener mais se placent sur un plan moral alors les adversaires se transforment en ennemis et c’est la démocratie qui est perdante. Le modèle agonistique défendu dans le livre de la politologue belge me semble le seul capable de préserver la démocratie.

L’hiver est donc là et bien là. La nuit qui s’est faite sur le débat semble être un peu plus noire aujourd’hui que par le passé. Le lancement et la probable candidature d’Emmanuel Macron portent en eux ce message indépendamment de tout ce que pourra bien nous dire l’ex-ministre ou les médias complaisants à son égard. Le constat dressé pourrait paraître sombre puisque selon beaucoup Macron serait le mieux placé pour s’imposer et, de facto, apporter la victoire finale aux idées libérales qui affirment qu’aucune alternative est possible. Je pense au contraire que cette émergence de Macron est porteuse d’espoir moins pour ce qu’il défend que pour ce qu’il est. La grande explication va peut-être pouvoir commencer et j’espère que les débats porteront sur le fond et non pas sur le people ou l’image. Le fait que l’oligarchie de Bercy et du Medef envoie un représentant des siens en première ligne est aussi révélateur à mon sens. Ne serait-ce pas le signe d’une forme d’affolement ou de panique dans ces milieux-là ? Finalement, comme souvent, tout est question de perspective.

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