Marseille, casino minable

Parfois il arrive que la réalité rattrape la fiction. Il semblerait qu’à Marseille nous soyons en train de vivre un tel phénomène. Dans la série éponyme de Netflix, le maire de la ville Raymond Taro, joué par Depardieu, souhaite mettre en place une marina sur l’emplacement du J4 en y plaçant notamment un casino pour « revitaliser la ville ». C’est précisément ce qu’envisage de faire Jean-Claude Gaudin lui qui souhaite transformer la Villa Méditerranée en casino qui « apportera argent et touristes » à la ville. Si la réalité rejoint la fiction, je doute fortement qu’elle la rejoigne jusqu’au bout. Dans la série, en effet, le 1er adjoint au maire joué par Magimel refuse la mise en place de la marina. On peine à imaginer sans pouffer Dominique Tian faire de même.

Alors certes, le premier édile de la ville a semblé amorcer un rétropédalage hier au micro de France Inter. Il a expliqué que le casino ne se ferait pas forcément en lieu et place de la Villa Méditerranée mais qu’il restait convaincu du bien-fondé d’une telle démarche. Toutefois, dans le même temps Christian Estrosi a réaffirmé que la région avait bel et bien l’intention de se séparer de la Villa Méditerranée qui serait trop « couteuse ». Dans ce jeu de billard à plusieurs bandes, comme bien souvent dans les affaires marseillaises, le flou et l’enfumage semblent être de mise. En réalité, peu importe que le casino remplace ou pas la Villa Méditerranée, le simple fait que Monsieur Gaudin y ait pensé est signifiant en lui-même. Loin de n’être qu’une volonté isolée, celle-ci s’inscrit dans une logique présente depuis de nombreuses années et qui aboutit aujourd’hui à accroître la schizophrénie de la ville entre vitrine clinquante pour touristes et pauvreté toujours plus grande pour les habitants.

Le seuil franchi

Je le disais plus haut, cette annonce n’est que le prolongement logique de la dynamique initiée il y a plusieurs années avec Euromed, cet immense projet de rénovation urbaine et de gentrification qui ne dit pas son nom. Patiemment, méthodiquement, les pouvoirs publics ont fait sauté un à un tous les verrous pour livrer la ville aux promoteurs immobiliers et autres spéculateurs en tous genres afin, disent-ils, de rendre Marseille plus belle. Ce faisant, ils ont acté le choix – car il s’agit bel et bien d’un choix politique et non pas un évènement fortuit – de porter aux nues les investisseurs en délaissant les Marseillais. Le 2ème arrondissement de la ville est donc devenu la vitrine attrayante et clinquante que l’on présente aux croisiéristes pour mieux leur vendre la ville et tant pis si pour cela il faut tuer les espaces verts – déjà bien rares – ou accroître les inégalités extraordinaires présentes dans la ville.

Il y eut la tour CMA CGM pour commencer puis son tramway dédié afin d’éviter aux cadres de fréquenter le métro et de descendre à l’arrêt National, dans ce 3ème arrondissement que les dirigeants de la ville voient comme une plaie purulente dans leur beau projet. Comprenez, le misérable 3ème arrondissement est limitrophe du clinquant 2ème arrondissement. Les pauvres pourraient tout de même avoir la décence de fuir plus au nord. Cela continua avec la multiplication des centres commerciaux (Les Voûtes, Les Terrasses du Port et autres Docks) taillés sur mesure pour les croisiéristes mais qui refusent souvent l’accès aux les jeunes marseillais. Le plus ironique dans cette affaire de centres commerciaux c’est que les pouvoirs publics ont récemment chouiné lors de la visite de Manuel Valls pour obtenir une zone franche. Construire des malls gigantesques pour aller geindre et réclamer des aides aux petits commerçants qu’ils ont assassinés, voilà la logique de Gaudin et de son équipe. Marseille Provence 2013 aura d’ailleurs fonctionné comme un cheval de Troie de cette réorganisation de la ville puisque la culture, ou plutôt leur culture, aura accompagné l’expulsion des classes populaires historiques du centre-ville.

Le dos tourné

La politique est aussi, certains diront surtout, faite de symbole et que comprendre dans cette volonté de transformer la Villa Méditerranée en casino ? Le message me semble assez limpide. Outre le fait que l’argent remplace la culture, il s’agit aussi d’un moyen de tourner le dos à l’histoire pluriséculaire de Marseille, cette ville qui s’est construite sur les vagues de migrations successives et qui a toujours regardé bien plus volontiers vers le sud de la Méditerranée que vers le nord comme le rappelle le monument aux morts de l’Armée d’Orient et des terres lointaines qui trône fièrement sur la corniche Kennedy. La Villa Méditerranée devait d’ailleurs accueillir le parlement méditerranée, cette instance issue de l’Union pour la Méditerranée et qui avait pour vocation de faire discuter les deux rives de la mer. En émettant le souhait de transformer ce bâtiment en lieu de brassage de l’argent, Marseille perd une partie de son identité et se perd dans les méandres d’une normalisation à marche forcée.

Toutefois, le symbole, dans son étymologie grecque, suggère qu’il renvoie à autre chose. En effet, au-delà de tourner le dos à l’autre rive de la Méditerranée pour mieux flatter les touristes russes ou chinois, Marseille tourne le dos à son histoire, cette histoire populaire qui a façonné le centre-ville en creuset qui accueille les vagues de migrations. Marseille est une ville populaire, d’aucuns diront pauvres, et toute la politique menée depuis des années vise à faire perdre sa singularité à la ville. La plus vieille ville de France a pourtant son identité propre et son caractère bien ancré. En agissant comme ils le font, la majorité et son chef coupent Marseille à la fois de son histoire et de sa géographie, fait gravissime et lourd de conséquences. La rue de la République est, à cet égard, un exemple édifiant de la politique de gentrification menée à toute vitesse par la municipalité. Là encore il est question de symbole. Qu’est-ce que la République sinon cette Res Publica, cette chose commune ? Marseille est peut-être l’une des villes les plus républicaines dans l’Histoire de notre pays et voilà que cette rue qui porte ce si beau nom rappelant un non moins bel idéal a été l’objet d’une curée indécente qui a abouti à l’expulsion quasi-forcée des habitants tant les loyers ont augmenté. Cette stratégie, on la retrouve partout à l’heure actuelle dans le centre-ville de Marseille, ce centre-ville qui a toujours été populaire. Le rendre bourgeois, c’est défigurer la ville.

 

J’ai grandi et je vis encore dans le 3ème arrondissement, cet arrondissement où 51% de la population vit sous le seuil de pauvreté. J’habite à quelques encablures des terrasses du port et de la tour CMA CGM. Tous les matins pour aller travailler je traverse cette frontière imperceptible mais bien réelle qui se situe aux alentours du boulevard Mirabeau. En regard de ce si beau 2ème arrondissement, les habitants du 3ème ne verront peut-être bientôt plus la mer. Pendant que l’on trouve des millions pour construire des centres commerciaux, des lignes de tramway qui suivent le même tracé que le métro, les écoles du nord sont insalubres et la ville est toujours aussi mal desservie (2 lignes de métro pour près d’un million d’habitants). Le constat est sombre pour les oubliés de Marseille, ces sans-voix qui n’intéressent plus personne mais le combat est toujours à mener. Jamais les destins du nord et du sud de la ville n’ont paru aussi liés, jamais la rupture n’a pourtant été aussi grande. Humblement, je continuerai mon travail pour tenter de le combler et de rendre compte des motifs d’espoir même s’ils sont peu nombreux. Cela ne se fera pas sans heurts pour ceux qui dirigent le système.

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