A bas les syndicats !

Au printemps dernier, lors de la mobilisation contre la loi travail, nous avons entendu de nombreux éditorialistes s’émouvoir et s’énerver contre la CGT et les syndicats qu’ils appellent passéistes. Tout le monde se rappelle de cet élan de folie et, osons le dire, de débilité qui avait pris Franz Olivier Giesbert qui, dans un édito publié par Le Point, avait comparé la CGT avec Daech. L’hystérie avait atteint un point inquiétant quand les médias dominants comparaient implicitement les grévistes et les syndicats à des terroristes (on peut rappeler ici l’usage assez ridicule du mot « prise d’otage » ou encore cette fameuse une du Figaro mettant en scène Martinez, « l’homme qui [voulait] mettre la France à genoux », une qui rappelait le numéro de Dar al Islam, le magazine de Daech, consécutif aux attentats du 13 novembre). Dans la bouche des néolibéraux, il faut voir dans cette violente attaque à l’égard des syndicats, une attaque envers tous ceux qui défendent les acquis sociaux ou qui en réclament de nouveaux. Selon eux, c’est à cause des syndicats « passéistes » que la France n’avance pas dans le chemin éclairé du néolibéralisme.

Pour des raisons diamétralement opposées au leurs, je suis également d’avis que les syndicats sont un frein mais un frein qui empêchera de faire un advenir un nouveau modèle social. Il me semble que si nous voulons changer radicalement de modèle, il nous faut dépasser l’horizon syndical. De la même manière que les manifestations ne suffisent pas à elles seules, les syndicats ont une forme d’effet contreproductif dans cette quête d’un nouveau modèle à la fois pour des raisons contingentes (qui peuvent être réglées si l’on s’y attaque) mais aussi et surtout pour des raisons nécessaires au sens philosophique du terme (qui ne peuvent pas ne pas être ou être autrement). Il ne s’agit donc pas de dire que les syndicats ne servent à rien comme le font les néolibéraux mais plutôt de mettre en avant les risques que font peser les syndicats sur les velléités de changement profond.

Intérêts individuels et opportunisme

Avant toute chose, il me semble important de clarifier un point. Il va de soi que la critique ici exposée s’intéresse plus particulièrement aux syndicats classés à gauche et non pas à la CFDT qui a depuis longtemps abandonné toute forme de lutte pour le progrès social en se rangeant très tôt du côté de la social-démocratie voire du social libéralisme. Pour les autres syndicats importants – CGT, FO et UNEF en tête – l’accent est encore mis sur la défense du modèle social en même temps que sur la conquête de nouveaux droits pour les salariés. Sont-ils pour autant irréprochables et toujours à la pointe de ces luttes ? Je ne le crois pas. Entendons-nous bien, comme lorsque je parlais des manifestations, la critique que j’émets dans ce texte vise surtout les dirigeants de ces syndicats et pas forcément la base qui est, elle, bien plus encline la plupart du temps à aller plus loin que la direction. Les divers cas de fonds plus que mal utilisés par les secrétaires généraux de la CGT ou encore la frilosité exacerbée de la direction de FO au moment de la mobilisation anti-loi travail viennent nous rappeler que des pratiques bien sombres, et n’ayons pas peur des mots, politiciennes ont cours dans ces syndicats.

Toutefois, il me semble que le syndicat le plus révélateur de ces pratiques iniques est l’UNEF. Sur le papier, ce syndicat dit défendre les droits des étudiants à la fois dans leur cursus scolaire puis pour assurer leur insertion dans le marché de l’emploi une fois leurs études terminées. Ça c’est le côté pile. Le côté face, en revanche, est bien moins reluisant. En effet, qu’est-ce que l’UNEF sinon une écurie géante pour renforcer les rangs d’assistants parlementaires et d’élus du PS ou du PCF ? Quelle légitimité ce syndicat a-t-il quand ses membres ont depuis longtemps substitué la lutte des places à la lutte des classes ? La triste réalité, c’est que l’UNEF est là pour fabriquer des apparatchiks de la politique en général, du Parti Socialiste en particulier. Caroline De Haas a été présidente de l’UNEF en son temps. Où est-elle désormais ? Directrice de campagne de Cécile Duflot, cela ne s’invente pas. Et que dire de ce président de l’UNEF lors de la mobilisation anti-CPE qui se retrouve aujourd’hui dans le cabinet de la Ministre de l’Education d’un gouvernement qui a porté la loi El Khomri ? Si l’Homme est un loup pour l’Homme, il semblerait que le dirigeant syndical soit un loup pour ceux qu’il prétend défendre.

Renverser le cadre, donc les syndicats

Alors d’aucuns diront que les vices mis en avant plus haut sont corrigibles et qu’il suffirait de remettre l’éthique au cœur des directions syndicales pour que les syndicats deviennent cette force de changement profond. Je pense au contraire que ce rôle de frein au changement radical est consubstantiel de la manière dont se sont construits les syndicats. Durant le printemps, Frédéric Lordon avait publié un billet de blog intitulé « Nous ne revendiquons rien » qui avait été assez mal compris, et attaqué par les syndicats notamment. Pourtant il me semble que cette phrase, ces quatre mots résument à eux seuls l’aporie qui nous guette si nous continuons à compter sur les syndicats pour renverser la table et sortir du cadre actuel qui nous écrase. Le syndicat a, en effet, besoin du cadre pour exister. Hors de celui-ci il ne vaut plus rien. Quel est le rôle du syndicat sinon celui de revendiquer ? Revendiquer des nouveaux droits par ci, l’arrêt de la casse du modèle social par là mais toujours revendiquer. Si le cadre disparait, le syndicat disparait avec lui.

Il me faut ici me départir de toute ambiguïté : il ne s’agit pas de dire qu’au cours de l’histoire les syndicats ont été inutiles. De nombreuses avancées sociales ont pu être obtenues grâce à la mobilisation syndicale. Simplement, dans une vision très dialectique de l’Histoire finalement, il me semble que nous sommes arrivés aujourd’hui à un nouveau point de rupture qui nécessite de dépasser l’action syndicale si nous voulons changer les choses profondément. Finalement, les syndicats sont en quelque sorte les idiots utiles de ce capitalisme néolibéral financiarisé dans la mesure où ils se contentent de revendiquer des choses et non de modifier le modèle. Revendiquer, c’est déjà accepter le cadre tacite imposé par le système dominant. C’est pourquoi les syndicats servent à organiser des manifestations pour canaliser la colère (parfois même on oblige les manifestations à tourner en rond). Tout au plus sommes-nous autorisés à chouiner de temps à autre entre République et Nation. Si nous voulons passer à un nouveau modèle, faire advenir une République sociale il nous faudra nécessairement dépasser l’horizon syndical, chose qui ne se fera pas sans difficulté je le concède.

La critique dressée au fil de ce texte est violente, je le concède, mais elle me semble juste. Pour finir, je voudrais simplement ajouter que si cette critique a vertement attaqué les syndicats, elle n’attaque pas ceux qui sont syndiqués et qui se battent sincèrement pour un modèle plus égalitaire et une société plus juste. J’ai parlé de dépasser l’horizon syndical, il ne s’agit donc pas de tout jeter à la poubelle mais bien de faire évoluer les pratiques dans une logique dynamique. Les regroupements de travailleurs ne sont pas mauvais en eux-mêmes loin s’en faut, c’est pourquoi ces regroupements sont une condition sine qua non du changement de modèle. La route sera longue, la pente raide, les embûches nombreuses. Il ne faut pas croire que les syndicats lâcheront de gaieté de cœur leur monopole de la contestation mais ce passage de témoin est primordial. Comme le disait un grand poète, l’heure de nous-mêmes a sonné.

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