La France bientôt sous ordonnances ?

Connaissez-vous la fable de la grenouille ? Plongez une grenouille dans de l’eau très chaude et elle s’échappera tout de suite. Baignez là dans une eau tempérée que vous réchauffez progressivement et elle s’engourdira puis finira par tolérer une température bouillante, alors même que cela peut entrainer sa mort. Bien que contestable scientifiquement, cette fable demeure une puissante leçon et sa morale devrait nous faire méditer sur ce que nous vivons actuellement. Il semblerait, en effet, que nous, Français, soyons en train de nous transformer en grenouilles à propos de l’autoritarisme étatique. Evidemment on peut continuer à faire semblant de ne pas voir, faire comme si de rien n’était ou bien si peu. Faire comme s’il était normal après tout que les détenteurs du pouvoir actuel ou futur aient une vision très autoritaire du pouvoir.

La France sous ordonnances. Non, il ne s’agit pas d’une campagne pour lutter contre la prescription abusive de médicaments, quoique la France reste encore aujourd’hui le premier consommateur d’antidépresseurs. Après tout il y a peut-être un lien puisque ladite consommation pourrait grimper en flèche si les ordonnances promises par les candidats à la primaire de droite et du centre sont appliquées. Jeudi dernier lors du débat, Jean-François Copé a été celui qui a le plus martelé sa volonté mais quasiment tous les candidats à cette primaire ont affirmé leur volonté de gouverner vite et sans la pesanteur du Parlement ou des syndicats. Evidemment, une telle posture relève en partie du marketing dans une droite française marquée par le bonapartisme et l’autoritarisme. Il n’en demeure pas moins vrai que cette volonté de court-circuiter le Parlement et les corps sociaux est plus qu’inquiétante dans un pays toujours soumis à l’état d’urgence.

Le grand décalage

« L’absurde, écrit Camus dans Le Mythe de Sisyphe, nait de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde ». Dans toute la philosophie camusienne, l’absurde – qui est un concept primordial, son « cogito » comme il le dit – n’est pas vu comme quelque chose qui existe en soi mais comme un décalage entre deux éléments. La surenchère autoritaire que mènent les candidats de droite me semble participer d’une profonde émanation de l’absurde dans notre temps présent. A écouter les candidats, ils répondraient simplement à la demande des Français d’avoir un Etat fort et des représentants qui ne seraient pas pusillanimes et ne reculeraient pas devant les décisions à prendre, aussi douloureuses soient-elles. Il y aurait quelque chose de risible à écouter Jean-François Copé expliquer sur le plateau de On n’est pas couché que les Français attendent que l’on gouverne par ordonnances sans se soucier de leur avis si le propos n’était pas si effrayant quant à ce qu’il révèle sur la décomposition avancée de notre système démocratique.

Comment, en effet, ne pas sourire jaune quand on entend de telles inepties ? Là encore, une couardise bien franche semble être à l’œuvre. Que les candidats à la primaire de droite et du centre aient envie de mettre en place un Etat autoritaire et de gouverner par ordonnances est un fait, attribuer cette lubie aux citoyens qui désireraient une telle chose en est un autre. Lorsque les enquêtes démontrent jour après jour que les Français réclament un renouvellement profond des pratiques et du personnel politiques, lorsque l’abstention croît élection après élection et lorsque les partis se transforment chaque année un peu plus en de gigantesques coquilles vides, cela est bien le signe, il me semble, d’un rejet de ce système politique inique où les citoyens ne se sentent pas représentés. Seul un cerveau malade peut arriver à croire que de tels comportements appellent à un gouvernement plus autoritaire que par le passé. Quelle personne sensée peut décemment croire que ce que souhaitent à l’heure actuelle les Français, c’est encore plus de présidentialisme et une fuite en avant d’un système complètement à bout de souffle ?

L’œuvre collective

Il serait toutefois à la fois partiel et partial de ne s’attarder que sur les candidats de droite et du centre dans cette critique de l’autoritarisme rampant qui nous guette. Dans la prophétie auto réalisatrice de l’autoritarisme nécessaire qui est en train de se réaliser sous nos yeux, le gouvernement actuel et le président ont leur part de responsabilité. Et celle-ci n’est pas minime. De la même manière que les propositions absolument néolibérales de la droite n’auraient jamais vu le jour sans la dérive droitière de Hollande et de ses sbires, si le président actuel n’avait pas initié la pente de l’autoritarisme durant son quinquennat, les propositions de la droite ne seraient sans doute jamais allées aussi loin. En 2012, lors de la campagne présidentielle, François Hollande se présentait comme le Prométhée de la gauche qui allait défier le Zeus de la finance. Finalement, la figure d’Epiméthée – celui qui réfléchit après avoir agi – lui sied bien plus lui qui a ouvert la boite de Pandore.

Alors évidemment que les propositions des candidats à la primaire vont plus loin que ce qu’a fait Hollande durant cinq années de « pouvoir absolu » – expression qu’il utilise dans Un président ne devrait pas dire ça. Néanmoins, y a-t-il réellement une différence de nature entre ce que promet la droite et ce qu’a fait le président comme il essaye de nous le faire croire (lors de son discours salle Wagram notamment) ? Je ne le crois pas. Je pense au contraire qu’il n’y a qu’une différence de degré entre ces deux positionnements. Alors oui, le brun est un peu plus prononcé dans les promesses de la droite mais sur un nuancier de couleur, la politique menée durant les quatre dernières années n’est pas si éloignée. Le gouvernement actuel a prorogé à de multiples reprises l’état d’urgence, tenté de l’inscrire dans la Constitution et s’est accommodé de perquisitions abusives, la droite vous promet l’internement des fichés S au mépris de toutes les lois et de l’Etat de droit. Le gouvernement actuel a utilisé l’article 49 alinéa 3 de notre Constitution pour faire adopter deux des lois les plus emblématiques de sa trahison, la droite vous promet que le Parlement n’aura même pas l’occasion de voter la censure.

Voilà donc où nous en sommes arrivés. L’alternance qui se profile ne sera pas réellement une alternance mais bien plutôt un approfondissement de ce qui a été fait durant les cinq années qui se seront écoulées entre 2012 et 2017. La dynamique était inquiétante sous Hollande, elle deviendra terrifiante sous le futur monarque présidentiel issu de Les Républicains. Quant à nous, que nous reste-t-il à faire ? Nous réveiller pour commencer et nous lever contre cette dérive autoritaire du pouvoir. Demain, c’est loin mais demain peut concorder avec un réveil douloureux. Debout les braves.

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