CETA, le David Wallon face au Goliath néolibéral

La Belgique, par la voix de son Premier ministre Charles Michel, a donc affirmé lundi qu’elle « [n’était] pas en état de signer le CETA ». Cette annonce était certes attendue depuis que le Parlement de Wallonie a rejeté le texte, cela n’a pas empêché la stupeur et la colère de gagner les rangs des défenseurs du traité de libre-échange, Commission Européenne en tête. Le Parlement wallon aura donc eu raison du CETA, du moins dans sa version actuelle. Il est toujours assez amusant de constater l’effroi dans lequel se trouvent plongés les tenants d’un néolibéralisme niant toujours plus les voix des populations quand ils se heurtent au mur démocratique.

D’essence technocratique, l’Union Européenne a longtemps avancé en se passant de l’adhésion des peuples, contournant même leurs décisions – les non français et néerlandais en 2005 restent à ce titre les exemples les plus éloquents. La voilà qui, en l’espace d’un peu plus d’une année, se retrouve confrontée au troisième revers de suite, peut-être celui qui l’ébranlera définitivement. Il y eut le « OXI » grec en juillet 2015 puis le vote en faveur du Brexit en juin dernier et enfin le refus de signer le CETA aujourd’hui. Dans les trois cas, les menaces et pressions de la Commission Européenne et des autres membres de l’UE n’y auront rien fait, les Grecs, les Britanniques et les Wallons auront décidé comme des grands. Les Grecs avaient finalement cédé et Tsipras avait capitulé. Il me semble que le non wallon au CETA est porteur de troubles autrement plus importants pour cette UE en pleine décomposition.

Démocratie contre marché

Pendant longtemps, le discours de l’UE s’est appuyé sur deux piliers qui, nous disait-on, fonctionnaient de pair. D’une part l’avènement de la prospérité dans toute l’union et d’autre part le renforcement de la démocratie. Ces deux piliers se nourrissaient l’un l’autre nous expliquait-on si bien que libéralisme politique et libéralisme économique devaient nécessairement avancer ensemble. Que constate-t-on aujourd’hui dans cette Union Européenne ? Que la prospérité n’est plus assurée, que les inégalités augmentent sans cesse, que les différents pays membres rivalisent dans le dumping social si bien que nous constatons un nivellement par le bas des standards économiques et sociaux. Voilà le premier pilier mis à mal dans beaucoup de pays de l’Union. Demandez donc aux Espagnols, aux Grecs ou aux Italiens si la prospérité est là. Mais le deuxième pilier est lui aussi en train d’être réduit à néant. L’UE renforce la démocratie répétait-on telle une antienne ou une prophétie auto réalisatrice dans les hautes sphères. Au contraire, on constate la montée des régimes les plus autoritaires en Hongrie, en Pologne et la résurgence des nationalismes partout ou presque.

Je crois au contraire que ce qui est lié c’est l’affirmation du « There is no alternative » si cher à Thatcher et point cardinal de l’UE et la montée des mouvements nationalistes. C’est l’austérité insoutenable qui a fait ressurgir en Grèce un parti néo-nazi, c’est cette frénésie néolibérale qui partout explique que le seul horizon possible est cette mondialisation néolibérale qui porte nécessairement en elle les inégalités (faut-il rappeler que le néolibéralisme considère les inégalités comme bénéfiques ?). En Wallonie, c’est cette usurpation qui est mise à jour. Le marché s’oppose de la manière la plus ferme qui soit à la démocratie. C’est tout le courage et la grandeur de Paul Magnette, le Ministre-Président de Wallonie, de refuser les diktats et de ne pas céder aux pressions abjectes de la Commission et des autres pays membres. Dans un éditorial, l’américain Simon Nixon a même osé affirmer « peut-être que le problème de l’Union européenne est trop de démocratie plutôt que pas assez », poussant l’indécence et le cynisme à des degrés encore rarement vu. Paul Magnette a parfaitement raison quand il explique qu’il est aussi grave de se couper de ses citoyens que de se couper de ses liens diplomatiques. Le CETA prévoit l’instauration de tribunaux d’arbitrage où les entreprises pourront attaquer les Etats. Alors oui dans le cas du CETA le marché combat clairement la démocratie.

L’arbre wallon et la forêt contestataire

A grands coup d’éditos et de prises de paroles enflammées, les dirigeants de l’Union Européenne et du Canada tentent de faire croire que la Wallonie est le vilain petit canard de l’UE, les seuls à ne pas vouloir de cet accord. Ils ont ainsi beau jeu d’expliquer que quelques millions de personnes bloquent un accord que 500 millions veulent. C’est faire preuve d’une mauvaise foi sans nom et faire fi de tous les mouvements opposés à ce texte qui se développent partout en Europe. Même en Allemagne, centre névralgique de la logique ordolibérale en Europe, les contestations se font de plus en plus pressantes. Près de 300 000 personnes ont récemment manifesté à Berlin contre ce texte. Paul Magnette fait bien plus figure d’éclaireur que d’illuminé dans son opposition à un texte qu’il juge néfaste après que le Parlement wallon l’ait étudié. Car c’est bien là la grande nouveauté du débat, la Commission et les défenseurs du texte ne se préoccupent même plus de défendre leur point de vue, ils l’imposent purement et simplement. Nulle démarche argumentée dans leurs propos, simplement des menaces et des poncifs sur la place de l’Europe dans le monde.

Le courage wallon de dire non arrange bien des pays qui émettaient des doutes mais n’osaient pas les affirmer publiquement. On peut donc espérer que cette prise de position en Wallonie débouche sur un soutien plus grand de la part des pays qui n’étaient pas très enthousiastes à l’idée de pouvoir être attaqués par les entreprises dans une justice parallèle ou qui sont conscients qu’un tel traité de libre-échange leur coutera encore des emplois. D’ailleurs la cour de Karlsruhe (peu susceptible d’être un regroupement d’anticapitalistes) ne dit pas autre chose sur la position de l’Allemagne : elle a indiqué que l’Allemagne pouvait ratifier le traité à condition que le pays puisse quitter les négociations à tout moment et que Berlin rejette la mise en place de tribunaux d’arbitrage, contraires à la constitution allemande. Il est donc grand temps d’avoir un réel débat sur cette question dans l’Union Européenne condition sine qua non d’une prise en compte des décisions populaires. Dans le cas contraire, le non wallon pourrait bien être le dernier avertissement avant l’impact.

L’Union Européenne telle qu’elle existe depuis plus d’un demi-siècle semble arrivée à une impasse. A force de crier au loup du nationalisme la voilà fort dépourvue quand le loup est apparu. La technocratie néolibérale qui régente la construction européenne depuis le début semble avoir été prise à son propre piège. En scellant la fuite en avant d’un système dont plus personne ou presque ne voulait, la voilà contrainte d’utiliser la force pour imposer ses vues. Elle veut lutter contre la montée des nationalismes mais le seul moyen de lutter contre ce phénomène est précisément de réintroduire plus de démocratie et donc de modifier l’idéologie qui la régente depuis l’origine. Voilà l’impasse mortelle où le système est désormais : renforcer les nationalismes par l’inertie ou se modifier drastiquement pour lutter contre le phénomène. Implosion ou explosion en somme. Longtemps les tenants d’une alternative au système ont été tel Sisyphe à pousser leur rocher pour le voir dévaler proche du but. De Sisyphe à David, il n’y a qu’un pas. Franchissons-le.

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