Grèves et manifestations, les Français malades de la peste

« Selon que vous soyez puissants ou misérables, / Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir » écrivait Jean de La Fontaine dans Les Animaux malade de la peste en 1678. Il semblerait que trois siècle et demi plus tard, cette maxime demeure plus vraie que jamais. Sommes-nous condamnés à être frappés pour toujours de cette peste qui provoque une vision troublée et des jugements partiaux ? On dirait bien que oui. Récemment, deux mouvements de protestations ont marqué l’actualité : la grève des journalistes d’I-Télé et les manifestations des policiers réclamant plus de moyens.

Mis en regard du grand mouvement de contestation à la loi El Khomri du printemps dernier, ces deux épisodes de protestation étonnent dans la mansuétude qui leur est accordée. Il ne s’agit pas ici de juger du bien-fondé ou non des diverses mobilisations mais simplement d’étudier la réception de ces mouvements dans les médias et dans la sphère politique pour bien mettre en évidence les différences de traitements envers les grévistes ou manifestants selon le motif de leur ire. Le droit de manifester est inscrit dans notre Constitution, celle qui régit notre République, notre Res Publica, notre chose commune. Aussi me parait-il évident d’exiger un traitement identique dans les mouvements sociaux. Chose qui est loin d’être le cas.

Bienveillance médiatique

Dans les deux mouvements protestataires qui se déroulent actuellement, on peut constater une bienveillance médiatique voire une certaine mansuétude de la part des médias en règle générale. Si cette solidarité n’est guère surprenante dans le cas des grévistes d’I-Télé, elle pose plus de questions dès lors qu’on s’intéresse au mouvement policier. Nul édito enflammé, nul reportage anxiogène, nulle condamnation franche des manifestations sauvages qui ont lieu depuis plus de 10 jours en toute illégalité. Des sujets microscopiques et pas franchement dirigés contre ces manifestations sauvages dans les JT. Je le répète, il n’est pas ici question de s’intéresser aux revendications des policiers.

On se souvient pourtant des reportages à charges et des éditos au bord de la folie pour descendre les manifestations contre la loi travail et le mouvement Nuit Debout (qui a oublié que Franz-Olivier Giesbert comparait alors la CGT à Daech ?). Médias et politiciens de tous bords ou presque s’accordaient alors pour condamner les violences marginales dans les manifestations, certains médias n’hésitant pas à résumer des manifestations de plusieurs centaines de milliers de personnes à l’agissement de quelques-uns. Les mêmes personnes sont aujourd’hui bien plus discrètes pour critiquer les manifestations illégales de policiers. Pire encore, certains politiciens les soutiennent dans leur démarche.

Mansuétude politique

C’est, en effet, l’autre grande différence entre le mouvement social du printemps dernier et le mouvement des policiers actuel : la réception politique des revendications. Au printemps dernier, l’exécutif est resté campé sur ses positions arrosant de toute sa morgue et de gaz lacrymogène les manifestants et leurs revendications. Aujourd’hui les policiers peuvent manifester en toute illégalité sans être le moins du monde inquiété. Les mêmes qui nous expliquaient hier que les brutalités policières étaient dues à ceux qui ne respectaient pas les règles s’assoient aujourd’hui allègrement sur lesdites règles sans aucun état d’âme. C’est assez drôle de constater comme le « faites ce que je dis, pas ce que je fais » a encore de très belles années devant lui.

De la même manière, ceux qui aujourd’hui expliquent que même si les policiers manifestent de manière illégale il faut entendre leurs doléances et leur souffrance nous expliquaient hier et continuent de nous expliquer que lorsque les salariés expriment leurs souffrances et leur désarroi de manière disproportionnée il faut les condamner tout de suite. Comment ne pas ressentir une telle position comme un crachat à la figure de tous ceux qui souffrent mais qui n’ont pas le droit que l’on prenne en compte leurs doléances ? François Hollande et Bernard Cazeneuve se sont empressés de recevoir les syndicats de policiers et d’accéder à leurs demandes en leur allouant plus de moyens. Au printemps dernier, l’exécutif avait non seulement ignoré avec mépris la mobilisation sociale, sa pétition à plus d’un million de signatures mais également contourné le Parlement en usant de l’article 49 alinéa 3 de la Constitution. Résumons donc lorsqu’une mobilisation massive réclame un débat sur une loi on l’ignore avec mépris mais lorsque quelques milliers de policiers manifestent illégalement on accède à leurs demandes dans les plus brefs délais. Et pendant ce temps François Hollande continue son numéro d’hypocrisie en expliquant qu’il est favorable à une démocratie plus participative.

Nous l’avons bien vu, les réactions aux mouvements de protestation varient grandement selon l’endroit d’où ils émanent. La fable de La Fontaine est encore bien vivace mais il semblerait qu’il faudrait amender la morale finale pour l’adapter à notre époque. La dichotomie puissant/misérable n’est plus suffisante. Selon que vous soyez contestataire ou défenseurs de l’ordre établi, / Les jugements politiques et médiatiques vous rendront blanc ou noir. Les chiens de garde ont encore de beaux jours devant eux.

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