Big Brother à l’Elysée

Le week-end dernier, c’est en toute discrétion que le gouvernement a publié au Journal Officiel un décret instituant un fichier monumental commun aux passeports et aux cartes d’identité. En mars 2012, déjà, Nicolas Sarkozy avait tenté d’instaurer un tel fichier mais en avait été empêché par le Conseil constitutionnel. A l’époque, le PS avait attaqué frontalement cette volonté du Président. Aujourd’hui, Manuel Valls et Jean-Jacques Urvoas créent ce fichier plus qu’inquiétant. Une nouvelle forfaiture dans ce mandat qui n’en aura pas manqué. Pour résumer, ce décret va permettre la création d’un fichier de 60 Millions de personnes. Tous les Français ou presque seront donc désormais fichés.

Certes, ce nouveau fichier de « Titres électroniques sécurisés » (T.E.S) est moins ambitieux que celui qui avait été censuré en 2012 mais il regroupe beaucoup d’informations similaires et procède de la même logique que l’ancien projet. Ce fichier regroupera les données présentes sur la puce de nos passeports biométriques mais aussi d’autres éléments relatifs aux différents documents d’identité : état civil, couleur des yeux, taille, adresse, filiation des parents, image numérisée du visage et des empreintes digitales, numéro, tarif du timbre, traces d’une perte, d’un vol, d’une interdiction de sortie de territoire, mention des justificatifs présentés pour la demande, « Informations à caractère technique relatives à l’établissement du titre » ou encore « l’image numérisée des pièces du dossier de demande de titre ». Souriez, vous êtes fichés.

La nouvelle saignée

La mise en place de ce fichier, loin d’être isolée, vient continuer la logique entreprise par le gouvernement Valls depuis près de deux ans. De la surveillance hertzienne à la loi sur le renseignement, de l’état d’urgence détourné de ses objectifs aux perquisitions abusives, l’Etat s’applique méthodiquement depuis deux ans à bafouer nos libertés individuelles les unes après les autres. Peut-être que la création de ce fichier de masse fera réagir ceux qui nous expliquaient au cours des mois précédents que les dérives de l’état d’urgence n’étaient pas si graves que cela et qu’elles étaient même un mal nécessaire pour nous protéger. La fameuse rengaine du « si l’on n’a rien à se reprocher on ne risque rien » sera-t-elle de nouveau de sortie ? On a entendu Benoît Hamon dire cela. Eh bien je suis en profond désaccord avec cette position. Non je n’ai rien à me reprocher et non je n’ai pas envie d’être fiché.

Depuis deux ans, la grande majorité des Français laissent faire en étant persuadés qu’agir de la sorte permettait de lutter efficacement contre le terrorisme. Nous le voyons, à force de laisser faire, le gouvernement repousse chaque fois plus loin les limites de l’autoritarisme et de la politique du tout sécuritaire et liberticide. N’oublions pas que le seul régime français qui a mis en place un tel fichage de masse était celui de Vichy. Sans doute pour s’échapper de ce souvenir, le texte ne permettra pas d’exploiter un outil de recherche « permettant l’identification à partir de l’image numérisée du visage ou de l’image numérisée des empreintes digitales enregistrées dans ce traitement ». Toutefois la réglementation est susceptible d’évoluer selon le gouvernement en place. D’autant plus que dès à présent « l’ensemble des données contenues dans TES, y compris des données biométriques, pourront, comme l’ensemble des données contenues dans des fichiers administratifs, faire l’objet de réquisitions judiciaires ». Sur demande d’un juge il pourra donc déjà y avoir une part d’identification via TES. En outre, nul ne saurait présager quelle mesure pourrait être prise sous l’émotion d’un nouvel attentat.

L’autoritarisme en catimini

Non seulement Big Brother prend le pouvoir mais en plus il le fait de manière dissimulée. Le gouvernement a, en effet, trouvé superflu de consulter le Parlement à propos de la création de ce fichier lourd de conséquences. Evidemment aucune obligation juridique ne forçait le gouvernement à agir de la sorte mais il me semble que dans un pays qui se veut démocratique, la création d’un tel fichier devrait souffrir d’un débat public. Dans le cas présent on passe au-dessus du Parlement et, pour rajouter le cynisme au mépris, on publie le décret en plein week-end, au milieu d’un pont, pour être bien assuré que personne ne soit au courant. Valls ressemble à s’y méprendre à Copé (lui qui affirme que s’il est élu il gouvernera par ordonnances pendant l’été).

Le coup aurait pu être parfait si certains médias, Nextimpact en tête, n’avaient pas divulgué l’information. On se souvient que le 14 avril dernier, François Hollande se lançait dans une ode à la démocratie participative sur le plateau de France 2. Six mois plus tard, voilà son gouvernement qui tente de faire passer en catimini une nouvelle preuve de l’autoritarisme rampant qui nous guette depuis deux ans. Si le silence des pantoufles est plus effrayant que le bruit des bottes, il est grand temps pour nous de sortir du silence et d’abandonner l’indifférence. Qui sait dans quelle dynamique notre pays se retrouve empêtré désormais ? En offrant sur un plateau ce fichier monumental aux futurs détenteurs du pouvoir, ce gouvernement ne préparent-ils pas les arrestations arbitraires que nous promettent presque tous les candidats à la primaire de droite et du centre ?

Voilà donc l’état de notre pays actuellement. Enfermé dans une fuite en avant sécuritaire, refusant de regarder les problèmes en face et s’appliquant méthodiquement à saper les libertés individuelles de ces citoyens. Dans un état d’urgence permanent, à l’orée d’une campagne présidentielle qui semble être promise à un débat uniquement sécuritaire et identitaire nous voilà jeter entre ces deux mâchoires d’airain que sont le terrorisme et l’autoritarisme à attendre de savoir laquelle des deux nous portera le coup final. Il me paraît plus qu’urgent de sortir de cette frénésie sécuritaire. L’abîme se rapproche dangereusement et lorsque l’on est au bord du gouffre, un seul pas en avant suffit à dévaler le ravin.

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