Derrière le séisme Trump (3/4): la revanche des sans-voix

Au-delà des outrances trumpiennes

 

Dans l’ensemble des médias français ou presque, le traitement de l’information sur Donald Trump se résumait à une longue litanie d’outrances de sa part. Il ne s’agit pas ici de nier les propos obscènes qu’il a tenus tout au fil de la campagne (primaire puis présidentielle) mais il me semble que s’arrêter à ces seuls propos est à la fois partial et partiel. Oui Donald Trump a eu des propos racistes, sexistes, violents. Oui ces propos s’inscrivaient dans une stratégie de violence et de mépris et n’étaient pas des dérapages. Toutefois, à trop se focaliser sur ces propos, nous avons oublié qu’il disait d’autres choses, des choses qui pouvaient parler à certains, parler à une majorité d’habitants des Swing States. Il était bien aisé de se concentrer sur ses outrances – qui étaient nombreuses – pour ne pas avoir à discuter du fond, pour éviter de voir ce que son émergence et son maintien à des niveaux anormalement élevés nous racontaient sur les Etats-Unis. Trump nous donnait à voir une face bien peu reluisante de ce pays mais il n’était pas que fureur. Il n’était pas qu’un clown qui jette ses insanités à son public pour mieux le nourrir. Derrière ces outrances, s’est construit un véritable projet politique. On peut y adhérer ou le rejeter – personnellement je le rejette – mais il n’est pas juste de résumer Trump à ses singeries et ses discours à ses outrances.

Là encore, une ambiguïté mérite d’être levée : il n’est pas ici question de dire que ce que promettait le magnat new-yorkais était crédible au vu de son pedigree mais d’essayer de dépasser la superficialité des analyses qui dépeignent ses électeurs en être un peu simplets et tous racistes. Donald Trump a mené une campagne contre la mondialisation, il a parlé à ces Américains qui doivent cumuler plusieurs emplois pour nourrir leurs enfants sans savoir s’ils pourront terminer le mois avec assez d’argent. Il n’a pas parlé aux plus pauvres mais à ceux qui se considèrent comme tels. Tout son discours – peu importe l’absence de crédibilité – a porté sur des sujets économiques et sociaux importants. A ce titre, nous ferions bien d’arrêter de nous gargariser, en France, de notre supposée intelligence supérieure par rapport aux Américains. Lorsque Donald Trump a remis en cause le libre-échange ou la mondialisation, il a articulé son discours sur des questions importantes auxquelles chaque pays va devoir répondre dans un avenir plus ou moins proche. Cela ne veut pas dire que le nouveau président élu était sincère dans son approche mais plutôt qu’il a abordé d’autres sujets que le simple nationalisme. Il ne me semble pas qu’en France la campagne présidentielle soit partie pour porter sur des questions de système économico-social. Alors évidemment, Trump a également promis une déréglementation dans plusieurs secteurs et les marchés ont très bien accueilli son élection une fois la phase d’incertitude passée. C’est tout le paradoxe du discours de Trump : un repli sur soi et une lutte contre la mondialisation articulée avec une libéralisation accrue de son économie nationale en faisant reculer l’Etat fédéral. Trump ne sera certainement pas le sauveur de la classe ouvrière mais il a su adopter la posture antisystème économique et politique qui lui a assuré la victoire.

 

Le pays oublié

 

La carte des résultats (qui ne sont pas encore finaux) – image à la une de cette partie – le montre bien, le pays américain semble être divisé en deux. Les côtes qui ont plutôt voté pour Hillary Clinton (la côte ouest a par exemple voté en totalité pour elle) et l’intérieur du pays qui a porté Donald Trump à la Maison Blanche. Nous, Français, et les médias en général, nous semblons avoir oublié qu’entre Los Angeles et New York vivait une population qui n’avait cure de Beyonce et de la mondialisation triomphante symbolisée par les Etats côtiers. La carte électorale qui s’est progressivement dessinée dans la soirée du 8 novembre aux Etats-Unis semble reprendre une dichotomie entre les insiders et les outsiders au sein de la population étatsunienne. C’est cette Rust Belt désindustrialisée, qui a souffert de la mondialisation et du libre-échange qui a porté Trump à la Maison Blanche. Cette population qui a le sentiment d’avoir été oubliée à Washington, oubliée et même méprisée par une oligarchie politique et économique qui s’est partagée la Maison Blanche et Wall Street durant des décennies. Ces sans-voix à qui on ne cessait d’affirmer qu’aucune autre voie n’était possible selon le fameux « There is no alternative » de Thatcher qui s’est répandu comme une trainée de poudre ont finalement décidé de pousser un hurlement qui ne pourrait rester sans réponse. Dans une forme de fuite en avant, les voilà qui ont misé sur un candidat qui promettait de casser le jouet.

Evidemment, une part relativement importante de l’électorat de Trump a été motivée par des relents nationalistes et racistes mais on est loin du story telling mis en place depuis la victoire du magnat de l’immobilier et qui explique que l’ensemble de son électorat est raciste et ne sera repu que quand le sang aura coulé. Inversement, prenons garde à ne pas tomber dans le story telling inverse qui explique que ce sont les plus pauvres qui ont fait élire Trump. Le nouveau président élu l’a emporté grâce aux perdants de la mondialisation cela semble être relativement clair. Les classes les plus populaires sont-elles les perdantes de la mondialisation ? Il faut le dire clairement, non. Elles étaient déjà perdantes avant la mondialisation. De manière générale, les couches les plus populaires de la population ne votent pas aux Etats-Unis. D’ailleurs près de 90% des Afro-Américains ont voté pour Hillary Clinton. Trump n’a pas gagné grâce aux déclassés, il a gagné grâce à ceux qui ont peur du déclassement, cette classe moyenne inférieure qui subit de plein fouet la mondialisation néolibérale. Il me semble donc important de rétablir quelques faits sociologiques pour sortir des analyses superficielles sur l’électorat de Trump. Oui des suprémacistes, nationalistes et sexistes ont voté pour lui. Représentent-ils l’essence du vote Trump ? Je ne le crois pas. Oui des personnes appartenant à ces classes qui sont terrorisés par le déclassement et qui estiment ne pas être entendues ont voté pour lui. Cela fait-il d’elles des représentantes des couches les plus populaires de la population ? Je ne le crois pas non plus. En revanche, si Trump a gagné c’est aussi et sans doute surtout parce que Clinton a perdu. C’est précisément ici que surgit le spectre des classes les plus populaires qui auraient pu faire basculer l’élection en faveur des Démocrates mais qui ne l’ont pas fait.

 

Le Janus à double face

 

Ce fait a largement été commenté : Hillary Clinton a obtenu plus de voix que Donald Trump. A l’heure où j’écris ces lignes celle-ci compte 61,32 Millions de voix contre 60,54 Millions pour le nouveau président élu. Beaucoup se sont saisis de ce fait pour fustiger à nouveau le système électoral américain où un président peut être élu en obtenant moins de suffrages (Al Gore avait déjà expérimenté cela en 2000 contre Bush). Hillary Clinton a certes recueilli plus de suffrages que Donald Trump, il n’en demeure pas moins vrai que la candidate démocrate a lourdement reculé en regard du résultat obtenu par Barack Obama en 2012. Madame Clinton a en effet perdu près de 5 Millions de voix par rapport à son prédécesseur. C’est pourquoi même si Trump a lui aussi reculé par rapport à Mitt Romney en 2012, il a été élu président. Finalement, Donald Trump n’a fait que mobiliser l’électorat républicain quand Hillary Clinton a eu le rôle de repoussoir envers ceux qui auraient pu voter démocrate. En ce sens, le résultat de l’élection ressemble bien davantage à une forme de vote par défaut qu’à une véritable victoire éclatante de Trump. Dans cette élection spéciale pour de nombreuses raisons, l’impopularité record des deux principaux candidats n’aura certainement pas été la moins importante des caractéristiques.

Les sans-voix dont il est question au fil de cette partie ne sont pas une masse homogène et cohérente. Au contraire, ils ressemblent davantage à un groupe protéiforme. Si certains ont décidé d’exprimer leur ras-le-bol et leur ulcération en glissant un bulletin Trump dans l’urne, d’autres ont refusé de participer à la mascarade. Les mêmes constats ne produisent pas nécessairement les mêmes effets et c’est pourquoi la figure du bifron mythologique Janus me semble symboliser parfaitement ce qu’il s’est passé au cours de cette élection américaine. Dans la mythologie romaine, Janus est le dieu des commencements et des fins, des choix, du passage et des portes. Aussi représente-t-il une forme de synthèse entre des directions opposées. Il ne me paraît pas absurde de voir en Sanders et Trump deux figures d’un Janus américain : celui de la défiance envers l’oligarchie politique, économique et financière qui détient un pouvoir énorme. De la même manière que Janus regarde dans deux directions opposées, Trump et Sanders ont semblé avoir le même constat dans leur discours mais ont proposé des choses diamétralement opposées les unes des autres. Quand l’un parlait de justice sociale, de redistribution des richesses et de mise à l’index de Wall Street l’autre répondait dérégulation et baisse d’impôts pour les plus fortunés. Bernie Sanders avait créé une dynamique tout à fait exceptionnelle dans un pays où le simple mot socialiste faisait trembler. Sa campagne qui a parlé aux jeunes et aux plus déshérités s’est transformé en lame de fond qui a parcouru le pays. Les millions de voix qu’il a manqué à Hillary Clinton sont certainement en grande partie issus de l’électorat de Sanders dans la mesure où celle-ci n’a pas daigné faire les efforts nécessaires pour se rapprocher des positions de son adversaire lors de la primaire. Cette défaite cinglante marque également en creux la défaite de Barack Obama, lui qui a été incapable d’installer son héritière politique à sa place, en même temps qu’elle sonne le glas, il me semble, d’une certaine manière de voir le monde et la globalisation.

 

Partie I : Frankenstein à l’heure contemporaine

Partie II : La faillite des prophéties

Partie III : La revanche des sans-voix

Partie IV : La fin d’un monde

3 commentaires sur “Derrière le séisme Trump (3/4): la revanche des sans-voix

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