L’ultime victoire de Sarkozy

Dimanche dernier, aux alentours de 22h, Nicolas Sarkozy a pris la parole pour reconnaître sa défaite et son élimination de la course à l’investiture de Les Républicains. Balayé par Alain Juppé mais surtout François Fillon, l’ex-président semblait avoir le sourire le plus amer de sa carrière politique, sans doute le dernier. Il y a en effet fort à parier que cette humiliation marque la fin de la vie politique de Sarkozy. Celui qui avait été choisi par près de 19 Millions de Français en 2007 a donc vu les sympathisants de son propre camp lui claquer la porte au nez. Le couperet est aussi cruel que soudain pour lui, qui pensait être encore le champion incontesté de la droite française.

Ne nous leurrons pas, l’affront est terrible pour l’ancien chef de l’Etat et il aura sans doute du mal à se remettre d’un tel désaveu. Ça, c’est pour le côté face de la pièce. Côté pile, on peut aussi voir dans cette élimination, ainsi que dans ce qui s’en est suivi, son ultime victoire. Maintenant qu’il semble définitivement hors-jeu de la vie politicienne, il est peut-être temps de tirer le bilan de son action. Il suffit de jeter un coup d’œil aux quelques lignes que j’ai publiées sur ce blog pour comprendre tout le mal que je pense de ses idées et de son action. Toutefois, il me semble que Nicolas Sarkozy aura été celui qui a le plus fait évoluer la sphère politique sans doute depuis l’avènement de la Vème République. Sa défaite cinglante de dimanche dernier vient paradoxalement souligner tous ses succès passés. En ce sens, il ne me parait pas aberrant de voir dans le résultat de dimanche, la dernière de ses victoires.

La rupture de 2007

Lors de la campagne présidentielle qui l’a porté à l’Elysée, le candidat Sarkozy se plaçait volontairement dans la position de celui qui se voulait être en rupture. D’aucuns affirment aujourd’hui qu’il n’en a rien été et que son virage n’a pas été assez franc. Je crois au contraire que l’arrivée de Sarkozy au pouvoir a marqué une rupture dans la manière d’exercer le pouvoir sans précédent dans notre pays. Débuté par le célèbre repas au Fouquet’s, le quinquennat sarkozyste a profondément modifié les équilibres du pouvoir dans notre pays. Déjà ministre de l’Intérieur, Sarkozy a tout fait pour transgresser et imposer sa temporalité, il s’est échiné à faire de chaque chose un évènement sur lequel il lui était possible de communiquer. Une fois président, cette frénésie ne s’est pas estompée, bien au contraire. Ce fut alors l’ère de l’hyper présidence.

Cette rupture aurait très bien pu demeurer une parenthèse frénétique dans l’histoire politique de notre pays. Le candidat Hollande avait d’ailleurs fait campagne contre cette frénésie en se présentant comme un « président normal » en puissance. Mais de la même manière que la « Grèce conquise conquit son farouche vainqueur », Sarkozy dans sa manière d’exercer le pouvoir s’imposa à François Hollande. Ce fut là sans doute l’une de ses plus belles victoires. Nous vîmes donc le nouveau gouvernement se perdre en commentaire d’actualité, sur réagir à tout et loin de ramener le calme promis à l’Elysée, François Hollande continua sur la lancée sarkozyste de la frénésie.

Gramsci mis au service de Maurras

Dès lundi, Alain Juppé et François Fillon ont rivalisé pour montrer leur foi catholique en parlant du Pape et en draguant ouvertement l’électorat chrétien. C’est peut-être sur ce point, celui des idées, que Nicolas Sarkozy a remporté sa plus éclatante victoire. Tout le monde se souvient du tristement célèbre discours de Grenoble sur les Roms. Celui-ci est, il me semble, un symbole de la victoire des idées sarkozystes dans notre pays. En imposant des thèmes au pays, en faisant émerger des termes qui n’étaient pas ou peu utilisés – on pense tout de suite ici au débat sur l’identité nationale – et en faisant sauter une à une les digues, Nicolas Sarkozy a finalement eu une logique très gramscienne en faisant d’abord triompher les idées avant de faire en sorte que la victoire politique soit à portée de main.

Il est toujours assez ironique de constater que beaucoup des théories de gauche ont été utilisées de la manière la plus pertinente par des individus aux idées contraires. En agissant de la sorte, Nicolas Sarkozy s’est servi de Gramsci pour mieux servir Maurras, lui qui appelait de ses vœux la disparition de la frontière entre droite-extrême et extrême-droite. Nicolas Sarkozy – et Patrick Buisson par la même occasion – a tant mené à bien cette logique que ces idées nauséabondes saturent aujourd’hui l’espace public et politique. Le triptyque sécurité-immigration-identité s’est imposé sur presque toute la sphère politique et c’est bien là la plus grande victoire de l’ex-président. Quand Emmanuel Macron, l’homme autoproclamé du renouveau et du progressisme, trouve des effets bénéfiques à la colonisation, appelant implicitement à la fin du sanglot de l’homme blanc pour reprendre une expression chère à Pascal Bruckner, quand un Premier ministre se disant socialiste affirme que les Roms n’ont pas vocation à s’intégrer dans notre société et quand un Président de la République élu sur un programme opposé à celui de Sarkozy se propose d’inscrire la déchéance de nationalité dans la Constitution alors oui on peut dire que les rêves les plus fous de Maurras se sont réalisés grâce à Nicolas Sarkozy.

Nous le voyons donc, la défaite de l’homme Sarkozy ne marque en rien la disparition des idées sarkozystes. Au contraire, celles-ci n’ont jamais été aussi présentes dans le débat public et j’attends le moment où Manuel Valls nous expliquera qu’il faut voter pour lui afin de faire barrage à l’extrême-droite pour rigoler un grand coup. Sarkozy aura donc réussi là où de nombreuses personnes avant lui avaient échoué. Il a réussi à imposer une forme d’hégémonie intellectuelle autour des idées de la droite-extrême et de l’extrême-droite qui sont aujourd’hui bien difficiles à séparer. Cette ultime victoire de l’ancien chef de l’Etat nous montre également que la lutte des idées peut permettre l’avènement d’une autre politique. Il est grand temps, à gauche, de revenir aux penseurs qui ont fait l’histoire de ce mouvement politique. Si Gramsci a été utilisé avec succès pour mener au pouvoir des idées de droite-extrême qui étaient ultra-minoritaires, pourquoi ne pourrait-il pas être utilisé avec le même succès pour porter une réelle alternative au pouvoir en place ? Longtemps les idées sarkozystes ont été comme Sisyphe à pousser leur rocher avant de le voir dévaler sans cesse. Aujourd’hui, elles sont bien ancrées en haut de la colline. A quand notre tour ?

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