L’Histoire, victime des manœuvres politiciennes

Dimanche dernier, les électeurs de droite et du centre ont donc désigné le candidat qui sera le représentant de Les Républicains à la présidentielle de 2017. François Fillon intronisé, c’est aussi la fin d’une campagne interne à la droite qui aura tourné autour de sujets relativement peu variés. Durant plus de deux mois, cette primaire a polarisé l’attention si bien que les thèmes récurrents qui l’ont jalonnés ont marqué ces quelques mois de la vie politique française. Parmi les sujets abordés à de nombreuses reprises, l’Histoire a eu un rôle tout particulier en cela que dans une forme d’immanence elle s’immisçait dans la quasi-totalité des débats de manière directe ou indirecte.

Bien sûr la fameuse question du récit national – nous y reviendrons plus tard – si chère à François Fillon a eu une place importante mais il me semble que la question de l’Histoire s’est retrouvée à de nombreuses reprises dans les débats sans forcément qu’on le perçoive, de prime abord. Que ça soit sur l’histoire très récente ou sur l’histoire bien plus ancienne, il me semble que l’ensemble de la sphère politique utilise ladite histoire et finit finalement par la dévoyer. Embarquée dans ces sombres manœuvres politiciennes de bas étage, l’Histoire ne parvient plus à se défendre et doit compter sur l’appui de l’éducation populaire pour se sortir des limbes de l’ignorance ou du cynisme dans laquelle la jette nos irresponsables responsables politiques (à ce titre, le travail de déconstruction de ces inepties entrepris par Mathilde Larrère et Laurence Decock sur Twitter et sur Mediapart dans leurs chroniques Les Détricoteuses me semble être salvateur).

 

L’Histoire mise au service d’une idéologie

 

Soyons honnêtes, cette utilisation cynique de l’Histoire afin de défendre un projet politique est loin d’être l’apanage de la droite-extrême ou de l’extrême-droite. Au cours de la campagne il y a certes eu beaucoup d’approximations historiques sciemment faites mais dans d’autres partis ou chez d’autres hommes politiques on retrouve cette malhonnêteté intellectuelle mise au service de leurs idées. Chez Les Républicains on pense directement aux propos de Nicolas Sarkozy sur les ancêtres Gaulois mais le Parti Socialiste n’est pas épargné par ces arrangements avec l’Histoire pour mieux défendre des idées rances. Lorsque Manuel Valls affirme lors du meeting de Colomiers que « Marianne a le sein nu, elle n’est pas voilée parce qu’elle est libre » au mépris de tous les faits historiques, comment ne pas voir dans ce travestissement un simple moyen et pas une fin ? De la même manière, l’autoproclamé homme du renouveau, Emmanuel Macron, lorsqu’il affirme que la colonisation n’était pas si terrible que cela joue sur le même registre.

Que réunit en effet ces trois exemples – et j’aurai pu en citer bien d’autres – sinon le fait que l’Histoire est mobilisée ici de façon tronquée pour mieux défendre des idées peu défendables sur le plan de la rigueur intellectuelle ? Quand l’ex-président parle de nos ancêtres les Gaulois, tout le monde comprend bien qu’il veut parler de sa marotte, l’identité nationale, et par la même mieux la justifier par des arguments historiques fallacieux. Quand Manuel Valls affirme de façon aussi grotesque que ridicule que Marianne a le sein nu parce qu’elle est libre pour mieux rappeler que les femmes voilées ne le sont pas selon lui, on comprend parfaitement que ce petit Premier ministre mobilise sans vergogne l’allégorie de la République pour défendre sa vision dévoyée de la laïcité. De la même manière lorsque « l’homme du renouveau » défend les bienfaits de la colonisation avec la création d’une classe moyenne, on voit bien que cette approche tente de nous expliquer que la mise en place d’une classe moyenne est forcément une bonne chose peu importe les prix qu’il en coûterait. Finalement, nos trois larrons se rejoignent dans leur approche puisqu’ils semblent adopter une posture téléologique de l’Histoire en nous expliquant que l’Histoire, qu’ils ne se gênent pas pour dévoyer, nous donne la direction à prendre.

 

Le dramatique récit national

 

Soyons clairs d’emblée, je ne crois pas que l’objectivité existe en termes historiques – et dans bien d’autres domaines. Dès lors, toute approche de l’Histoire est forcément altérée de manière plus ou moins grande par notre vécu et nos sensibilités. L’idée de récit national naît au XIXème siècle, sous la IIIème République au moment où l’école, devenue obligatoire, se donne pour mission de transformer les enfants de différentes régions aux langues et identités encore marquées (Bretons, Basques, Occitans, etc.) en citoyens français. La construction de ce « récit national » s’appuie sur les manuels de l’historien positiviste Ernest Lavisse. Dès la couverture, le Petit Lavisse enjoint aux élèves : « Tu dois aimer la France, parce que la Nature l’a faite belle et parce que l’Histoire l’a faite grande ». On a connu approche plus scientifique de l’Histoire. Aujourd’hui le terme de récit national est avant tout utilisé par la droite-extrême et l’extrême-droite pour mettre sous le tapis un certain nombre de faits non-glorieux de l’histoire de notre pays. Fidèle à la pensée de Pascal Bruckner, ils s’érigent contre le sanglot de l’Homme blanc en rejetant la « repentance » (mot très intéressant puisqu’il est issu du vocable religieux et n’a donc, en principe, rien à faire dans ce débat, preuve de plus que les mots structurent la pensée).

François Fillon, le désormais candidat investi de Les Républicains, s’est donc emparé de la question en fustigeant les « pédagogues idéologues » qui conçoivent des programmes qui font « avoir honte de la France » et oublient des grands moments de l’Histoire à ses yeux (surtout de la chrétienté), ce qui est faux si l’on s’en réfère à ses propos et aux différents manuels scolaires. Il est d’ailleurs compliqué d’écouter ou de lire sans pouffer François Fillon se lançait dans une diatribe contre les « pédagogues idéologues » et souhaiter en parallèle que les programmes d’histoire soient rédigés par des Académiciens. Peut-être que cela nous a échappé mais pour Fillon les Académiciens ne sont pas idéologues. Essayez donc de dire sans rire qu’Alain Finkielkraut – dont le livre L’Identité malheureuse est truffé d’erreurs factuelles sur la question de la laïcité – ou que François d’Orcival – ancien rédacteur en chef de Valeurs Actuelles – ne sont pas des idéologues. Plus récemment c’est Jean-Luc Mélenchon, le candidat de la gauche radicale, qui s’est emparé de cette question du récit national. Alors certes par récit national il entend parler de la Révolution et des Lumières mais je trouve dramatique qu’un homme de gauche souhaite mettre en place un récit national. L’Histoire nous le montre, les vainqueurs sont ceux qui l’écrivent. Il y a donc l’Histoire que les vainqueurs ont bien voulu laissé et puis les multiples autres histoires, celles des vaincus qui n’ont pas voix au pupitre. En ce sens il ne saurait y avoir de récit national puisqu’il y a une multitude de récits historiques. Qu’un homme qui se revendique de la gauche radicale se laisse aller à de telles propositions en dit long sur l’état de délabrement de la pensée de gauche dans notre pays. C’est l’idée même d’un récit national un et unique qui est pestilentielle, pas l’utilisation ou le contenu dudit récit.

 

Nous le voyons bien, l’Histoire est en permanence convoquée pour servir des projets politiques. Que faire pour l’affranchir de ces pesanteurs qui contribuent non seulement à la dénaturer mais influent également sur notre présent et notre avenir ? Entreprendre une démarche de déconstruction de ces mythes comme ont pu le faire Le Monde diplomatique dans son Manuel d’histoire critique ou encore Aurore Chéry et Christophe Naudin dans Les Historiens de garde. Mais cela n’est pas suffisant puisque dans ces ouvrages également les convictions et sensibilités jouent. Sans doute faut-il en revenir à la pensée de Nietzsche en matière de rapport à l’Histoire. Le philosophe allemand en voyait trois : l’Histoire antiquaire qui fait appel aux racines, l’Histoire monumentale qui donne un modèle d’action et l’Histoire critique qui permet d’échapper au poids du passé. Pris indépendamment chacun de ces rapports est néfaste, c’est dans l’articulation des trois que l’équilibre peut être trouvé. Tâchons d’y parvenir, le temps presse.

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