Alep, notre Guernica (2/4): le miroir tendu

Humanité dans l’atrocité versus inhumaine humanité

Le postulat défendu ici est le suivant : l’indifférence dont nous faisons preuve vis-à-vis du martyr d’Alep cache quelque chose de plus profond. Ce n’est sans doute simplement pas notre impuissance qui a cédé le pas à une froide indifférence. Je pense au contraire que c’est précisément parce qu’Alep nous tend un miroir qui reflète une humanité monstrueuse que nous détournons le regard. Depuis des mois et des mois, une nuit semble s’être faite sur la deuxième ville syrienne. Pourtant, sous les bombes russes et les tirs de mortier syriens, les Aleppins ont conservé leur humanité. Ils sont le visage et la voix de la dignité humaine. Tels les héros de La Peste, les Aleppins s’entraident face au fléau qui s’abat sur eux. Ils ont décidé, à leur échelle, de n’être ni victime ni bourreau. Les casques blancs sont là pour en témoigner. Alep est en ce moment-même l’un des endroits les plus sombres de cette planète mais est-ce pour autant que les ombres ont tout recouvert dans la ville ? Assurément pas. C’est parfois des endroits les plus sombres que jaillissent les lumières les plus éclatantes et les plus impressionnantes. Alep est actuellement l’un de ces endroits. De ces familles qui partagent la pitance à cet homme qui fait le tour d’Alep Est pour distribuer de l’eau (électricité et eau courantes ne sont plus disponibles depuis longtemps dans la ville), les Aleppins montrent à l’humanité qui détourne le regard qu’ils ont su demeurer humains, profondément humains, dans cette tragédie funeste qui les frappe. Il ne s’agit assurément pas d’idéaliser la totalité de la population aleppine. Oui près d’un tiers des rebelles sont issus des rangs du terrorisme islamiste mais dans la ville en quarantaine, l’humanité n’a pas encore disparu.

A mesure que cette dignité extraordinaire que nous voyons se développer dans la ville martyr s’est mise en place, notre propre humanité s’est peu à peu délitée. Telle la statue de Glaucos que la pluie et le vent avaient tellement battue qu’elle était complètement défigurée, notre humanité est abîmée par cette boursoufflure chaque jour plus grande et plus purulente constituée par le massacre d’Alep. Le bruit des bottes est bien moins effrayant que le silence de nos chaussons confortables. Et pour être complet, il me semble d’ailleurs que notre silence est bien plus assourdissant que tous les cris de détresse – et ils sont nombreux et sonores – lancés depuis Alep. En regard de leur humanité dans l’atrocité, notre humanité à nous s’est progressivement parée d’un adjectif certes terrible mais totalement juste : inhumaine. Lorsque nous décidons de détourner le regard, de nous boucher les oreilles et de nous taire sur ce que vivent ces misérables contemporains, ce n’est pas simplement Alep que nous assassinons par complicité mais bien notre humanité même. En nous détournant de ces misérables visages qui réclament le minimum de décence qu’un humain puisse demander, nous refroidissons et durcissons un peu plus nos cœurs et les transformons petit à petit en caillou. La vérité est terrible mais il nous faut la dire, il nous faut avertir et rester pensif comme nous y invitait déjà Hugo dans Les Châtiments. En refusant non seulement de regarder mais aussi de voir ces visages tristes et désespérés, nous enterrons au fin fond des ruines d’Alep notre humanité – et pas simplement notre humanisme comme certains le disent.

L’ignominie au carré

Si Alep nous tend un miroir, c’est aussi et peut-être surtout parce que chaque Aleppin et chaque Syrien qui fuit cette répression sanglante nous montre non seulement notre indifférence sur ce qui se passe là-bas mais aussi notre haine vivace à leur encontre une fois qu’ils ont fui. Nous n’avons laissé aux Aleppins que deux alternatives : la mort collective ou l’exode massif. Quand ils meurent à Alep, les victimes de la répression ne rencontrent que notre indifférence. Mais quand ils parviennent à échapper à l’industrie de la mort mise en place et qu’ils traversent la Méditerranée pour venir trouver un peu de réconfort, ils sont confrontés à notre haine et une violence presque aussi forte et sourde que celle qu’ils subissaient dans leur ville d’origine. Même si la violence est plus symbolique que physique – quand bien même les CRS n’hésitent pas à molester les migrants – celle-ci demeure d’une force inouïe. Lorsque l’on a fui les bombes avec ses enfants pour seuls bagages, on ne vient assurément pas en Europe pour voler le travail des Français tout en profitant des allocations chômage (il y a une incohérence dans cette phrase je vous laisse la trouver seul). La première des ignominies était de dire qu’après tout cela ne nous concernait pas que des pauvres civils se fassent bombarder ou que, pire, c’était bien fait pour eux ils n’avaient qu’à ne pas soutenir des terroristes islamistes – décidément le bourrage de crâne a encore de beaux jours devant lui.

L’ignominie au carré, c’est quand le silence des pantoufles se transforme en bruit de bottes qui ne souhaitent que mettre des coups de pied aux fesses de ceux qui ont dû tout fuir et braver la noyade, les gardes côtes et tous les autres dangers tout au fil de leur périple. L’ignominie au carré, c’est quand Nicolas Dupont-Aignan s’interroge sur pourquoi ce ne sont pas les pays frontaliers qui accueillent les Syriens. L’ignominie au carré, c’est le cynisme froid de notre société qui refuse d’accepter l’équivalent de 0,12% de sa population en réfugiés alors que les pays frontaliers comme le Liban ou la Turquie ont assumé près de 90% des déplacés. L’ignominie au carré, c’est, après avoir dit que leur sort ne nous intéressait pas, les utiliser de la manière la plus vile qui soit en disant qu’on ne veut pas d’eux au prétexte qu’on ne fait pas assez pour nos SDF – évidemment, le reste de l’année les personnes qui affirment ceci ne se soucient guère desdits SDF. L’ignominie au carré, c’est avoir des larmes de Tartuffe le jour de la publication de la photo d’Aylan Kurdi, jurer que cette photo marque un tournant puis retourner ensuite à nos petites affaires. L’ignominie au carré, c’est quand un Premier ministre soi-disant socialiste, chef d’un gouvernement qui n’a rien fait pour empêcher le massacre à Alep, s’en va à Munich pour tancer une chancelière conservatrice à propos de sa politique d’accueil des réfugiés. L’ignominie au carré, c’est, enfin, quand, après avoir dit que les Syriens feraient mieux de se battre dans leur pays au lieu de fuir, plutôt que de tendre la main à une personne à terre on lui demande sa carte d’identité. Ce miroir que nous tend Alep et qui reflète une image affreuse, la nôtre, ne doit pas pour autant nous tétaniser et nous empêcher de réfléchir sur les causes profondes de ce drame qui survient sous nos yeux. Si nous souhaitons réellement agir profondément pour éviter qu’un tel carnage se reproduise, il nous faut comprendre pourquoi celui-ci s’est produit en même temps que saisir ce que dit Alep sur l’affreux nouvel ordre mondial qui se met en place.

Partie I: Et l’humanité s’effondra…

Partie II: Le miroir tendu

Partie III: La tragédie venue de plus loin

Partie IV: L’ensauvagement du monde

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