Donald J. Trump, les médias et les bulles informationnelles

Il y a un peu plus de deux mois, le monde était frappé par un séisme aussi inattendu que soudain : la victoire de Donald J. Trump lors de l’élection présidentielle américaine. Dans 9 jours, le même Trump sera officiellement investi de la fonction suprême aux Etats-Unis, le consacrant « chef du monde libre » selon l’expression utilisée jusqu’à la corde par nos chers médias. Cette investiture à venir nous donne, il me semble, l’occasion de revenir sur la campagne présidentielle américaine et plus précisément sur un soi-disant ressort fondamental de la victoire du magnat immobilier face à Hillary Clinton. D’aucuns ont vu dans cette victoire l’avènement de la post-vérité – comprenez une ère où la vérité ne serait guère importante puisque celle-ci a toutes les peines du monde à se frayer un chemin parmi les multiples mensonges.

Au-delà de la simple critique des électeurs de Trump présentés comme des hordes de fascistes, racistes, homophobes, etc., s’est nichée une autre critique à l’égard des réseaux sociaux qui auraient contribué à la défaite de Clinton, cette représentante de l’oligarchie mondialisée. Les médias dominants, de part et d’autre de l’Atlantique, se sont en effet empressés d’accuser Facebook et Twitter sous prétexte que ces deux réseaux sociaux contribuaient à fabriquer ce que l’on a placé sous le vocable de bulles informationnelles. Pour résumer, ce qui a été reproché aux deux géants des réseaux sociaux, c’est que leur algorithme participait à enfermer les gens dans leur propre pensée en ne leur proposant que des contenus allant dans le sens de leur opinion (terme qui rejoint ici sa définition originelle dans la mesure où le terme dérive du mot opiner signifiant dire oui de la tête). Que les médias dominants aient sauté sur l’occasion pour attaquer Facebook et Twitter ne manque pas de sel et ce, pour plusieurs raisons.

 

Lémédia, plus grande bulle informationnelle ?

 

Le terme lémédia, utilisé notamment par Frédéric Lordon dans un récent billet de blog, englobe l’ensemble des médias dominants. Il représente donc l’ensemble des médias (presse, radio, télévision) qui se partagent la notoriété. En France, on pense aux trois grands quotidiens (Le Monde, Libération, Le Figaro), aux grands hebdomadaires (L’Obs, Le Point, L’Express) ou à de multiples chaînes de télévision propriétés de grands industriels. Lémédia ont en commun de se placer sur une ligne politico-économique relativement similaire depuis le grand virage amorcé par Le Monde dirigé par Edwy Plenel et qui s’est orienté vers plus de néolibéralisme et vers l’entreprise. En ce sens, on peut dire sans conteste que les nuances entre ces grands titres de presse sont situées à la marge et non plus au cœur des grands débats économico-politiques.

Ce que montre très bien Aude Lancelin dans Le Monde libre, c’est cette dynamique à l’œuvre dans lémédia et qui contribue à appauvrir le débat public en expulsant toute forme d’alternative au capitalisme néolibéral financiarisé. Aussi est-il assez ironique d’entendre lémédia qui constituent une gigantesque bulle informationnelle totalement fermée à un ton différent ou à des idées alternatives se plaindre du fait que les algorithmes de Facebook et Twitter aient enfermé les gens dans des bulles. C’est finalement, dans une sorte de mise en abîme, la plus grosse des bulles informationnelles qui soit qui reproche aux plus petites bulles de contester son hégémonie.

 

Au-delà des bulles

 

En mai 2007, Daniel Gross publia Why Bubbles Are Great For The Economy pour défendre la spéculation et expliquer que, loin d’être néfaste, elle était un véritable moteur pour l’économie. Moins d’un an plus tard éclatait la crise des subprimes rendant de facto caduc une telle démonstration. Aujourd’hui, il serait aisé de simplement s’arrêter à la critique des bulles informationnelles – quel qu’elles soient – mais cela reviendrait à n’avoir qu’une analyse partielle, à ne s’attaquer qu’au symptôme et pas à la cause. En somme, cela reviendrait à casser le thermomètre pour dire que l’on n’a plus la fièvre. C’est ce qu’explique brillamment Antonio Casilli dans un entretien à Mediapart intitulé « Faut-il brûler Facebook ? ».

Ce qu’il convient de garder en permanence à l’esprit c’est que les bulles informationnelles, constituées par lémédia ou sur les réseaux sociaux, sont le fruit d’une logique bien plus large et qu’il importe de s’attaquer à ladite logique si nous voulons réellement lutter contre les bulles informationnelles. Dans le cas de Facebook ou Twitter, ce qu’explique Casilli c’est que lesdites bulles ne sont que le fruit d’un système économique où des entreprises exploitent finalement ce qu’il appelle « les prolétaires du clic » qui sont eux payés au lance-pierre pour cliquer frénétiquement, liker ou partager afin de faire remonter les sujets en haut de l’indexation. C’est ainsi que Trump a fonctionné durant la campagne électorale en se payant les services de ces prolétaires du clic qui, ironie cruelle de l’histoire, sont pour certains d’entre eux basés au Mexique. De la même manière, lémédia sont aussi le fruit d’une logique économique qui dépasse le simple cadre de la presse si bien que nous avons assisté au cours des dernières années à une double normalisation : économique puis éditoriale.

 

Nous le voyons donc, le problème des bulles informationnelles est loin d’être cantonné à la simple sphère numérique. Au contraire, la plus grande des bulles est constituée par lémédia, ceux-là même qui se sont empressés de crier au loup. Toutefois, il ne s’agit pas simplement de critiquer les bulles informationnelles mais bien de tout faire pour mettre en œuvre un système économique harmonieux qui serait le meilleur des freins possibles à cette logique. En somme, il s’agit de choisir si l’on préfère hurler avec les loups de manière complètement inutile ou bien de réfléchir plus profondément afin de promouvoir une plus grande démocratie économique et défendre la liberté de la presse et une information de qualité. Il n’est évidemment pas trop tard pour changer les choses mais chaque jour l’urgence devient plus pressante. Pressons nous d’agir.

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