La bataille des villes (2/4): le terreau et la graine plantée

La FAGE ou le discret coup de tonnerre

 

Il y a quelques semaines – le 29 novembre pour être précis – la FAGE (Fédération des Associations Générales Etudiantes) est arrivée en tête des élections des CROUS devançant ainsi l’UNEF (l’Union National des Etudiants de France). C’est dans une indifférence quasi-totale que ce bouleversement a frappé le syndicalisme étudiant. L’UNEF était en effet le premier syndicat étudiant depuis des décennies et le fait qu’il ait été supplanté par la FAGE pourrait bien avoir des conséquences en dehors du simple cadre étudiant. Au-delà du caractère historique de cette victoire pour le petit monde des instances universitaires, celle-ci en dit effectivement long sur les dynamiques à l’œuvre dans notre pays et sur l’avenir de la politique française. La FAGE est un syndicat relativement jeune puisque fondé dans les années 1980 et détonne dans le paysage étudiant. Au milieu des autres syndicats très politisés dont l’UNEF est la tête de gondole, celle-ci pratique un apolitisme qui tranche. Si la FAGE est surtout connue pour les soirées arrosées qu’elle organise un peu partout en France, c’est un autre élément qui lui a valu la victoire : le fait d’être dans l’action contrairement à nombre de syndicats étudiants qui se contentent de servir de relais à des partis, à commencer par l’UNEF. En ce sens, la victoire récente de la FAGE est la récompense d’une forme de pragmatisme et de l’action de terrain. En parallèle, le syndicat se garde bien de prendre position sur les grandes questions politiques et sociales – leur neutralité lors du conflit autour de la Loi travail est là pour en témoigner.

La victoire de la FAGE nous lance, il me semble, un défi majeur en même temps qu’il est porteur d’espoir. Ce signal, venu du monde étudiant, est un écho très clair à la défiance généralisée qui s’installe dans notre pays vis-à-vis des partis politiques. Les Français semblent en avoir assez de donner leur suffrage à des théoriciens hors-sol, des donneurs de leçon à la carrière jalonnée de mandats. Cet évènement vient d’une certaine manière brouiller la frontière qui existe entre les associations et les partis politiques puisqu’un syndicat étudiant agissant comme une association vient d’être porté en tête. Les Français sont engagés par millions dans des associations sans vouloir sauter le pas de l’engagement politique par crainte de se faire phagocyter par le système en place. Il est temps, je crois, de sauter ce pas et de créer des convergences locales qui nous permettront de dépasser l’aporie qui postule que l’action associative ne peut trouver de débouchés politiques francs et sérieux. Frédéric Amiel résume bien la situation dans un article publié sur Regards au lendemain des élections étudiantes : « Souhaitons-nous qu’alors soient portées aux responsabilités des organisations au programme terne et sans ambition, réfugiées comme la FAGE derrière un apolitisme de bon ton qui évite les questions qui fâchent ? Ou pouvons-nous espérer qu’émergent d’ici là des organisations aux valeurs solidement ancrées, décidées à affronter les causes profondes du dérèglement du monde : l’injustice, l’oppression, l’accaparement des ressources, toute les plaies contre lesquelles la gauche historique s’est levée, du temps où elle créait les mutuelles, les coopératives d’achat, l’éducation populaire, les auberges de jeunesse… du temps où elle savait montrer aux citoyennes et aux citoyens qu’elle pouvait changer leur quotidien ».

 

Nuit Debout, l’échec en trompe l’œil

 

Au printemps dernier, dans le sillage de la lutte contre la Loi Travail est né le mouvement Nuit Debout. Dynamique surprenante et mal comprise par beaucoup, Nuit Debout a très rapidement été rattaché dans l’imaginaire collectif au mouvement des indignés espagnols si bien que beaucoup s’attendaient à voir surgir un mouvement politique capable dès 2017 de porter un message fort et de remporter des sièges lors des législatives. Il n’en est rien et Nuit Debout ne se résume pas simplement à une réplique de ce qu’il s’est déroulé en Espagne il y a déjà six années. Moi le premier j’ai parlé d’une forme d’échec dans Nuit Debout. Incapable de rassembler largement et de réellement faire converger les luttes comme il s’était donné pour objectif, le mouvement a stagné puis reflué sur les places de France. Est-ce pour autant pertinent de dire que Nuit Debout ne fut qu’un échec retentissant ? Je ne le crois pas. Certes le mouvement n’a pas transformé radicalement la face du monde politique français mais il a, il me semble, planté une graine et créé des dynamiques souterraines encore à l’œuvre aujourd’hui. Nul ne peut dire ce qu’il adviendra de ce mouvement et peut-être que dans des décennies les livres d’Histoire écriront que tout a commencé un jour de fin mars 2016 sur la place de la République.

Oui Nuit Debout n’a pas réussi à réellement fédérer toutes les luttes en 2016 et son incapacité à s’étendre aux quartiers populaires tout comme aux zones rurales a constitué une limite évidente au mouvement de la même manière que les guerres intestines sur l’organisation du mouvement l’ont affaibli. Il ne s’agit pas de le nier ou d’enjoliver le tableau. En revanche, je ne crois pas que ce mouvement ait été inutile. Il a permis de montrer que les Français avaient une folle envie de se réapproprier la notion même de politique qui avait été préemptée par les partis depuis bien des années. Il a montré que des convergences ponctuelles étaient possibles et par-dessus tout, il a contribué à solidifier l’idée qu’une réelle alternative était non seulement possible mais aussi souhaitable. Je pense que Nuit Debout a mis en marche des forces insoupçonnées dans la population et ces forces-là, si nous continuons à les faire vivre et à les renforcer seront le fondement même d’un changement global. En outre, le surgissement de Nuit Debout dans l’univers politique français a participé d’un mouvement que l’on pensait disparu, celui qui ouvre des horizons. A l’heure où le TINA (There is no alternative) de Thatcher semble plus puissant que jamais et où les politiciens de tous bords ou presque nous prêchent doctement ce principe, Nuit Debout aura permis non seulement de planter une graine qui ne demande qu’à germer mais également de créer un terreau favorable à la croissance de ladite graine.

 

 

Quel avenir pour la France Insoumise ?

 

J’ai de nombreux griefs à l’égard de Jean-Luc Mélenchon (ses positions sur la Syrie, vis-à-vis de Poutine, le récit national, les travailleurs détachés, etc.) tout comme j’ai pu avoir des propos durs à l’égard de certains membres de la France Insoumise. Mes critiques à ce sujet sont publiques et les lignes sur ce blog pour m’en expliquer ne manquent pas. En revanche, je considère que la France Insoumise dans la multitude des profils qu’elle réunit (syndicalistes, membres du réseau associatif, simples citoyens engagés, etc.) me paraît être l’une des création politique les plus enthousiasmantes de ces dernières années. Nul ne saurait évidemment présager de ce qu’elle deviendra une fois les élections présidentielle et législatives passées mais il me semble que ce rassemblement hétéroclite constitue un formidable terreau pour la bataille des villes qui s’annoncent dans quelques années. Beaucoup des membres de la France Insoumise me semblent en effet se rejoindre sur un point très important : la volonté de faire soi-même de la politique, la volonté de créer les programmes et d’avoir un pouvoir de contrôle sur les décisions appliquées durant le mandat. En somme, la France Insoumise ressemble à un endroit qui rassemble des personnes venues de tous horizons et qui souhaitent que notre système politique complètement vérolé évolue vers une démocratie plus proche des citoyens. L’objectif est bel et bien celui d’une forme de politisation accrue de la société afin de ne plus laisser des irresponsables responsables politiques décider de tout durant leur mandant sans avoir aucun compte à rendre.

Aussi la France Insoumise me paraît-elle être l’une des formes de rassemblement citoyen – il en existe d’autres – les plus abouties que comporte le paysage politique français. Cela ne veut bien sûr pas dire que la France Insoumise doit se transformer en parti avec toutes les impasses que cela comporte mais bien plus que la démarche de co-construction du programme qui a pu se mettre en place – et qui demeure imparfaite – représente une des formes vers lesquelles peuvent tendre les mouvements locaux qui se lanceront à l’assaut des mairies. En Espagne, les plateformes citoyennes qui se sont imposées à Barcelone, Madrid et ailleurs n’étaient pas issues d’un parti en particulier mais ont réussi à s’imposer en nouant des alliances et en étant soutenues par Podemos. Je crois que la France Insoumise, au vu de la masse des soutiens acquise, peut jouer un rôle équivalent – pas le même, il ne s’agit pas de bêtement singer ce qu’il se fait ailleurs – dans la bataille des villes. Nous l’avons vu, il existe à la fois un terreau favorable et une graine déjà plantée pour agir localement afin de susciter des changement à la fois profonds et pérennes. En somme, il s’agit de réinventer le municipalisme français.

 

Partie I: Entre déprime et espoir

Partie II: Le terreau et la graine plantée

Partie III: Réinventer le municipalisme français

Partie IV: La longue route semée d’embûches

2 commentaires sur “La bataille des villes (2/4): le terreau et la graine plantée

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