La bataille des villes (3/4): réinventer le municipalisme français

Confluence et intersectionnalité

 

Réinventer le municipalisme français suggère d’emblée d’aborder l’échéance électorale de manière différente de ce qui se fait actuellement par les partis. C’est précisément ici que les notions de confluence et d’intersectionnalité entrent en jeu puisque la première permet de faire émerger des coalitions de personnes pleinement concernées par la deuxième. L’intersectionnalité est cette notion qui s’intéresse aux phénomènes discriminatoires qui peuvent frapper tel ou tel type de population. Popularisé par Angela Davies aux Etats-Unis, le concept met en exergue le fait qu’une même personne peut subir de multiples types de discrimination. Celui-ci peut permettre, en outre, de faire converger les luttes comme Nuit Debout souhaitait le faire au printemps dernier. Toutefois, si une logique de confluence a toutes les chances d’aboutir dans beaucoup de municipalités françaises, il faut garder à l’esprit qu’on ne décrète ni la convergence ni la confluence. Au contraire, celle-ci ne peut être que le fruit d’un travail de fond et long de convergence progressive entre différents mouvements sociaux, associatifs ou même partisans. En Espagne, les confluences victorieuses l’ont été parce qu’elles ne se sont fermées aucune porte de telle sorte que certains partis pouvaient y participer – à la condition bien sûr de se plier aux règles communes. Seule une démarche réellement collective de co-construction peut permettre d’atteindre l’objectif qui est à la fois simple dans sa définition et très ambitieux dans sa réalisation : réinventer le municipalisme à la française.

A Barcelone ou Madrid, les plateformes citoyennes qui ont pris le pouvoir dans les mairies se sont grandement appuyées sur une démarche de construction et de mise en commun qui a pris du temps et qui a tardé à porter ses fruits dans l’opinion. Quelques semaines avant l’élection, personne ne prédisait que la liste Ahora Madrid l’emporterait et pourtant c’est bien ce travail patient de convergence qui a finalement porté ses fruits. Ce qu’il ne faut pas non plus oublier c’est que la plupart des plateformes citoyennes en Espagne ont pu accéder à la victoire parce qu’elles étaient représentées par une personnalité de la société civile très charismatique – ce qui pose aussi la question de l’hyper personnalisation paradoxale de ces mouvements, sujet que nous aborderons en quatrième partie. Concrètement si on voulait faire un portrait type de ce qui pourrait se produire en France, prenons l’exemple de Marseille (bien qu’il ne soit pas le plus pertinent du fait du découpage électoral de la ville qui rend une telle entreprise difficilement réalisable) : on peut imaginer que la nouvelle désignation comme capitale européenne de la culture en 2018 va polariser les critiques au vu de la dernière édition. Une telle fronde pourrait bien permettre de faire converger de nombreuses luttes en cours dans la ville contre l’abandon des quartiers nord, des écoles, le délaissement de la population marseillaise pour les touristes par les pouvoirs publics et des inégalités qui explosent au sein de la ville. Si le processus de confluence est mené jusqu’à son terme, on peut imaginer qu’une personnalité locale charismatique et connue des Marseillais telle Keny Arkana par exemple puisse représenter une telle liste pour les municipales de 2020.

 

Squatter le pouvoir

 

Parvenir à prendre le ciel d’assaut et donc les mairies est un préalable mais n’est assurément pas une fin en soi. Au contraire, il me semble que remporter des municipalités n’est que le début de l’histoire et en aucun cas l’aboutissement. Réinventer le municipalisme français ne consiste, en effet, pas simplement à faire une campagne différente, à adopter une démarche originale, à trancher avec les us et coutumes du monde politicien pour ensuite ne pas transformer l’essai une fois au pouvoir. Commencer par désacraliser la pratique du pouvoir me semble être une première étape très pertinente ainsi que l’ont fait toutes les plateformes citoyennes espagnoles ou presque (avec au choix ouverture de la mairie aux citoyens, déboulonnage des bustes royaux, etc). Désacraliser la pratique du pouvoir c’est rendre des comptes régulièrement aux citoyens de la municipalité. Désacraliser la pratique du pouvoir c’est permettre des consultations citoyennes sur les sujets fondamentaux au cours du mandat. Désacraliser le pouvoir c’est aussi mettre en place une possibilité d’impulsion citoyenne dans la politique municipale. Désacraliser le pouvoir c’est se tenir au plus près de ceux qui ont le plus besoin des services publics. Désacraliser le pouvoir c’est, enfin, savoir reconnaître quand on s’est trompé.

Au-delà de ces manières relativement symboliques de squatter le pouvoir, il s’agit avant tout de créer les conditions d’un franc retournement des pratiques politiques surannées qui ont encore cours dans bien trop d’endroits. Apportons leur la catastrophe (le renversement selon l’étymologie grecque du mot). La France est certes un pays très jacobin et très centralisé. Néanmoins, les villes ont aussi des prérogatives non négligeables à la fois en termes de logement, d’éducation (les écoles primaires sont sous le contrôle des villes) mais aussi de politiques sociale et fiscale locales. Il est encore temps de casser la dynamique du moins d’Etat partout pour restaurer des services publics de qualité et de proximité. A une plus large échelle, le fait d’impliquer les citoyens dans la prise de décision ou le débat public est une manière de trancher radicalement avec le système politique actuel. L’exemple du village de Saillans dans la Drôme montre bien qu’il est possible de faire confiance aux habitants pour s’occuper de la vie de la Cité. A l’heure d’Internet, il est aisé de faire participer un grand nombre de personnes aux questions fondamentales. A Madrid, Pablo Soto met en place ce genre de procéder afin de « démocratiser la démocratie » avec une certaine réussite. Parallèlement il est tout à fait envisageable de créer des conseils de quartier avec des représentants élus qui serviraient de relais entre les quartiers et la municipalité de telle sorte que certains quartiers aujourd’hui sciemment laissés de côté par les municipalités soient à nouveau entendus et puissent défendre leur vision.

 

 

Organiser le chaos

 

Le sous-titre de cette partie peut surprendre. Il est en effet paradoxal voire constitue un oxymore puisque le chaos dans la Grèce antique désigne le désordre. Réinventer le municipalisme français permettrait donc d’organiser le désordre ? C’est en effet ce que je pense. Pour comprendre pourquoi le sous-titre de la partie n’est pas un oxymore il faut jouer sur plusieurs échelles. Il s’agit effectivement de s’organiser localement afin de créer un désordre plus global. Ceci pourrait paraître présomptueux dans le système jacobin dans lequel nous vivons mais je crois profondément que la Vème République est aujourd’hui un colosse au pied d’argile. Montrons que l’on peut agir autrement plutôt que de nous contenter de la critiquer et elle finira par s’effondrer de fait. Cela revient donc bien à s’organiser localement, à créer finalement des petites Républiques municipales pour montrer la vacuité du système politique dans lequel nous vivons depuis plus d’un demi-siècle. En somme, il s’agit de cultiver son jardin tel que le faisait John le Sauvage dans Le Meilleur des mondes pour montrer que l’on peut faire autrement et non pas se contenter de critiquer le système en place comme le fait Goldstein dans 1984. Toutes les études sociologiques ou presque le montrent, l’autorité se nourrit et se renforce de ceux qui se contentent de la critiquer sans proposer un chemin alternatif. C’est précisément l’abime dans laquelle nous devons éviter à tout prix de tomber sous peine de se transformer en idiots utiles d’un système honni.

Pour simplifier, en prenant une analogie économique, le système économique en place a bien plus peur des ex-Fralib qui ont monté leur coopérative 1336 qui fonctionne et qui montre que l’on peut produire autrement en mettant en place une réelle démocratie économique et que cela n’entrave pas le développement de l’entreprise que des salariés en colère d’Air France qui ont eu le malheur d’arracher une chemise devenue symbole de la soi-disant violence ouvrière et qui lui permet de passer sous silence la violence patronale qui, bien qu’elle soit souven symbolique, est infiniment plus grande. Parvenir à mettre en place des mairies rebelles un peu partout en France lors des municipales de 2020 devraient donc permettre d’enclencher une dynamique sans doute fragile mais assurément réelle. Les observateurs oublient bien souvent que les succès électoraux de Podemos notamment en Galice ou en Catalogne ont été possibles précisément parce que les plateformes citoyennes avaient réalisé des percées extraordinaires au cours des municipales. Nous le voyons donc, réinventer le municipalisme français n’est pas qu’une facétie ou une chose ludique. Au contraire, cette démarche s’inscrit dans une stratégie plus globale visant à ébranler les fondations d’un système politique complètement exténué, à bout de souffle et dont beaucoup de Français ne veulent plus. Ne soyons toutefois pas naïfs, la route sera longue, la pente raide et les obstacles nombreux. Des difficultés verront le jour y compris de manière interne et c’est peut-être dans ces moments qu’il faudra garder toute la lucidité afin de ne pas faire sombrer le navire.

 

Partie I: Entre déprime et espoir

Partie II: Le terreau et la graine plantée

Partie III: Réinventer le municipalisme français

Partie IV: La longue route semée d’embûches

 

 

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