La bataille des villes (4/4): la longue route semée d’embûches

Le piège de la personnalisation

 

Nous l’avons vu dès le début de ce dossier, réinventer le municipalisme français pour ensuite réinventer notre démocratie suggère de se détacher – au moins en partie – du système représentatif, qui porte en lui-même les germes d’une désobéissance des élus vis-à-vis de leurs électeurs. Toutefois, si l’on regarde ce qui s’est produit en Espagne dans les villes où les confluences ont été portées au pouvoir (notamment à Barcelone et à Madrid), on constate que les plateformes citoyennes l’ont également emporté car leur tête de gondole était une personnalité civile charismatique et qui a su porter l’espérance. Manuela Carmena à Madrid était connue comme une juge antifranquiste et jouissait d’une popularité exorbitante de la même manière que la lutte contre le mal-logement et les expulsions locatives avaient fait d’Ada Colau une figure barcelonaise incontournable. Depuis leur entrée en fonction, ces deux maires s’efforcent de ne pas personnaliser le pouvoir mais le fait est que leur personne a joué un rôle non négligeable dans la victoire aux municipales et donc dans l’établissement de ce que l’on appelle les mairies rebelles. Comment, dès lors, éviter une hyper personnalisation de ces confluences alors même que la victoire est parfois intimement liée à leur leader ?

L’exemple des maires de Barcelone et Madrid est à ce titre assez révélateur puisqu’il souligne comment il est possible de limiter cette hyper personnalisation. Si au cours de la campagne Ada Colau et Manuela Carmena ont pu polarisé l’attention par moments, il ne faut en effet pas oublier que les deux ont été désignées par les membres des confluences dans des sortes de primaires notamment sur internet. L’exemple madrilène est le plus éloquent puisqu’il montre à quel point Internet peut servir de vecteur dans la démocratisation des pratiques. Aujourd’hui encore la mairie de Madrid lance des consultations et rend des comptes via le web. Une manière de parer au risque de voir le pouvoir être préempté par une poignée de décideurs – ce qui aboutirait finalement à une confiscation de cette puissante volonté de renouvellement. Si les risques d’hyper personnalisation des mouvements sont bien réels, les moyens de lutter contre une telle dynamique le sont tout autant. En mettant en place des processus de réunions publiques et de débats collectifs, la possibilité de prééminence d’une seule et même personne au sein du mouvement sera considérablement réduite. De la même manière, le processus même de confluence qui doit faire s’agréger différents mouvements et différentes sensibilités me semble être un garde-fou indispensable face à cette dérive que pourrait être la personnalisation du pouvoir. C’est pourquoi il me paraît particulièrement fondamental que les diverses associations qui auront concouru à une telle dynamique victorieuse demeure dans le rôle critique qui est historiquement le leur afin de permettre le perfectionnement perpétuel de ces confluences.

 

 

Faire face à la violence du système

 

Ne soyons ni dupes ni naïfs, face à une telle entreprise le système politico-économique actuellement en place ne restera pas les bras ballants. Il est évident qu’il fera tout ce qui est possible pour faire échouer une telle démarche d’autant plus que celle-ci aura pour but de montrer que l’on peut faire les choses autrement et non pas simplement de critiquer ce qui se fait actuellement. Le capitalisme néolibéral financiarisé qui domine actuellement la planète ne reculera sans doute devant rien pour faire tomber les expériences qui iraient à son encontre et le mettraient en danger – il n’y a qu’à voir les diverses attaques contre toutes les tentatives de mettre en place plus de démocratie économique. La violence à l’encontre des mairies rebelles sera très forte et le cas du village de Saillans dans la Drôme le montre bien puisqu’il est ostracisé dans les conseils d’intercommunalités depuis l’arrivée au pouvoir de la liste citoyenne en 2014. De la même manière, la ville de Grenoble – qui était dans une démarche de démocratisation de la démocratie sous l’impulsion du maire étiqueté EELV Eric Piolle – est aujourd’hui confrontée à une baisse des moyens alloués à la ville ce qui a abouti à la mise en place d’une politique d’austérité de la part de l’édile. Son choix est éminemment contestable mais il n’empêche que c’est bel et bien une volonté extérieure de ne pas voir se développer une telle démarche qui a entraîné sa décision.

Evidemment lorsque je parle de violence à prévoir il ne s’agit pas d’une violence physique bien visible et condamnée par tous mais bien plus d’une violence symbolique qui est la meilleure arme du système politico-économique en place. Jaurès déjà en son temps mettait en évidence cette violence symbolique : « Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers ; ils décident que les ouvriers qui continueront la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connues des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. Cela ne fait pas de bruit ; c’est le travail meurtrier de la machine qui, dans son engrenage, dans ses laminoirs, dans ses courroies, a pris l’homme palpitant et criant ; la machine ne grince même pas et c’est en silence qu’elle le broie ». La réalité, c’est que le capitalisme néolibéral financiarisé n’a guère peur de la violence physique, au contraire celle-ci renforce son autorité d’une certaine manière. C’est bien plus de la violence symbolique dont il a peur, la seule capable de l’atteindre profondément et de le faire vaciller. En Espagne cela a pu se matérialiser par le déboulonnage des bustes royaux et c’est précisément de cette violence-là dont nous aurons besoin dans les mairies rebelles afin de faire face à la violence symbolique du système déjà en place.

 

 

Changer de système ou être changé par le système ?

 

Le dernier des grands écueils qui guettent une démarche telle que celle décrite dans le dossier réside dans la force d’inertie du système politique déjà en place. C’est d’ailleurs cette même inertie qui conduit à faire renoncer aux membres d’associations l’action politicienne. Persuadés que s’intégrer dans le système politique contribuera à les embourber, nombreux sont en effet les membres d’association à refuser purement et simplement ce jeu qu’ils considèrent comme dangereux. Ce débat est très ancien dans la sphère alternative et personnellement je n’ai toujours pas tranché la question de savoir si le système vous changeait avant que vous ne l’ayez changé ou l’inverse. Néanmoins, j’ai acquis la conviction qu’il ne fallait pas nécessairement poser la question en ces termes et que pour éviter cet écueil il importe avant tout de faire sortir la politique des hémicycles. En somme, il s’agit de faire de la politique hors les murs en ne considérant pas que les débats au sein des assemblées (qu’elles soient municipales, départementales, régionales, nationales ou européennes) constituent l’alpha et l’oméga de la politique et de la démocratie. Au contraire, ces lieux ne sont qu’un endroit parmi d’autres au sein desquels la politique doit avoir cours.

On en revient ici à un élément évoqué plus haut et qui me paraît particulièrement fondamental dans cette optique de ne pas se laisser embourber au sein du système institutionnel : la continuation des associations et autres mouvements citoyens à peser sur les décisions en adoptant une démarche critique. Peut-être l’ensemble de ces mouvements devrait-il être encore plus critique vis-à-vis d’un tel pouvoir politique que par rapport à ceux qui nous gouvernent actuellement. Je crois fermement que le doute méthodique est salvateur et qu’il nous faut, peut-être avant tout, nous méfier de nous-mêmes et des certitudes que nous pourrions avoir. Douter ce n’est pas montrer une faiblesse mais, au contraire, démontrer une forme de lucidité et d’humilité à mon sens. Aussi me paraît-il particulièrement important de ne pas tomber dans la posture du détenteur de la vérité qui viendrait l’expliquer aux autres. Le dessein n’est nullement d’être le philosophe qui descend dans la caverne pour pérorer d’un ton pédant et affirmer qu’il connaît tout mieux que tout le monde. Il me semble qu’une telle approche contribuera grandement à éviter de tomber dans les prises de positions à la fois faciles et simplistes, manichéennes et outrancières et ainsi nous évitera d’être changés par le système pour réussir à changer de système.

 

 

Nous l’avons vu, notre système politique nous mène à l’abime, nous conduit à l’affrontement. Qui, après cela, pourrait attendre de lui des solutions toutes faites et de belles morales ? L’égalité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante. Nous devons marcher vers ces deux buts, péniblement, mais résolument, certains d’avance de nos défaillances sur un si long chemin. La définition que donne Camus de l’écrivain dans son discours de réception du Prix Nobel me semble pleinement s’adapter à ce que j’ai essayé de prêcher tout au fil de ce dossier. C’est sur les paroles pleines de sagesse de cet immense auteur que je conclurai ce travail réflexif qui en appelle d’autres : « Aucun de nous n’est assez grand pour une pareille vocation. Mais dans toutes les circonstances de sa vie, obscur ou provisoirement célèbre, jeté dans les fers de la tyrannie ou libre pour un temps de s’exprimer, l’écrivain peut retrouver le sentiment d’une communauté vivante qui le justifiera, à la seule condition qu’il accepte, autant qu’il peut, les deux charges qui font la grandeur de son métier : le service de la vérité et celui de la liberté. Puisque sa vocation est de réunir le plus grand nombre d’hommes possible, elle ne peut s’accommoder du mensonge et de la servitude qui, là où ils règnent, font proliférer les solitudes. Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir : le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression ».

 

Partie I: Entre déprime et espoir

Partie II: Le terreau et la graine plantée

Partie III: Réinventer le municipalisme français

Partie IV: La longue route semée d’embûches

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