L’affaire Théo, les médias et l’indignation à géométrie variable

« Ok ! J’ai beau brailler sur des dizaines de mesures, j’peux rien t’dire d’original qu’un autre rappeur t’ait jamais dit. Parce que finalement nos plaintes sont les mêmes, on décrit la même réalité, on dénonce les mêmes problèmes. Titre après titre, album après album. Au point qu’j’ai l’sentiment que tout ça n’est qu’un éternel recommencement… » affirmait déjà Youssoupha il y a presque dix ans dans son morceau Eternel recommencement issu de son premier album. Force est aujourd’hui de constater avec l’affaire Théo que ces mots étaient prémonitoires et que depuis rien, ou presque, n’a changé notamment à propos des violences policières. Le schéma classique s’est reproduit entre bavure policière, et déferlement de haine sur les réseaux sociaux à l’égard de ces « racailles » qui dans le fond n’ont que ce qu’elles méritent.

Pour être juste, il faut quand même dire que François Hollande s’est rendu au chevet du jeune Théo ce qui a pu laisser présager d’une fin différente des multiples bavures policières classées sans suite. Pourtant, cette visite aura eu un effet pervers puisque quelques jours seulement après celle-ci, l’IGPN – la police des polices, les fameux bœuf-carottes – a rendu sa conclusion affirmant qu’il s’agissait simplement d’un accident. Résumons donc, nous vivons dans un pays où l’instance chargée du contrôle de la police nous explique qu’une matraque enfoncée de 10 centimètres dans un anus lors d’un contrôle de police est un accident. « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir » écrivait Montesquieu dans L’Esprit des lois. Il semblerait qu’une telle assertion ne s’applique pas à la police de notre pays au vu de la mansuétude régulière qui lui est faite lors des bavures commises.

 

Le seuil franchi

 

Dans Les Affects de la politique, Frédéric Lordon explique très brillamment que c’est parfois le franchissement de seuils imperceptibles qui précipite des changements absolument radicaux. Peut-être que l’affaire Théo est l’un de ces seuils invisibles. Après Zyed et Bouna, après Adama Traoré, après tous les autres, Théo a été violé par des policiers dans l’exercice de leur fonction et leur organe de contrôle s’entête à dire qu’il s’agit d’un accident. Si Théo a été violé physiquement lors de cette odieuse bavure policière, les réactions depuis cette affaire sordide sont une véritable insulte à notre intelligence. J’irai même plus loin, au viol physique de Théo répond le viol symbolique des banlieues à qui on refuse la justice pour ensuite se plaindre de leur défiance à l’égard de la République.

La mort d’Adama Traoré avait déjà eu un effet cohésif très puissant dans les quartiers populaires, ces quartiers relégués et trahis – comme tant d’autres – par Hollande et toute sa caste depuis cinq ans. Le viol de Théo vient ajouter l’ignominie à l’injustice. Au vu des réactions depuis le viol du jeune homme, il ne serait guère surprenant que certains parient sur un embrasement des quartiers populaires comme en 2005. Sans doute cela répond-il à un objectif politicien de bas étage. Oui dans ces quartiers relégués, République et Nation ne sont plus que des stations de métro comme le chante Médine. On peut céder à la tentation du « crétinisme d’Etat » symbolisé par Manuel Valls et traiter tout le monde de racailles. On peut aussi, c’est mon choix, tenter de comprendre d’où vient cette défiance voire cette détestation à l’égard de l’Etat, s’interroger sur la légitimité d’un tel ressentiment.

 

« Condamnez-vous les violences ? »

 

Samedi à Bobigny, en marge du rassemblement de soutien à Théo et à toutes les victimes de bavures policières, des échauffourées ont éclaté et une voiture de RTL a été incendié. Le tollé fut général dans les médias expliquant qu’il était absolument scandaleux de brûler une voiture de journalistes. Il ne s’agit pas ici de disculper ceux qui ont mis le feu à cette voiture mais bien plus de mettre en évidence l’indignation à géométrie variable des médias. J’aurais aimé entendre ces mêmes médias s’indigner avec la même force lors de la mort d’Adama Traoré ou du viol de Théo. A trop choisir ses éléments d’indignation on attise la haine contre soi, on augmente le fossé déjà énorme entre médias et populations, on se discrédite définitivement.

De la même manière, la plupart des médias ont relayé sans vérifié une information de la préfecture qui affirmait que des CRS avaient sauvé une petite fille d’une voiture en flammes, ce qui était un mensonge éhonté. Il faut croire que certaines infos sont reprises sans pincettes alors que d’autres, pourtant avérées, sont sciemment laissées de côté, sans doute parce qu’elles ne vont pas dans le sens que certains voudraient donner aux informations. La question qui revient en boucle dans la bouche des médias est : « est-ce que vous condamnez les violences ? ». Une telle manière d’aborder la question coupe court à toute réflexion puisque soit l’on répond oui et on accepte d’englober l’ensemble des jeunes de banlieues sous le vocable de « racailles » soit l’on répond non et on est catégorisé comme alliés de ces violences. Il nous faut, je crois, nous réconcilier avec la complexité. « La violence est à la fois inévitable et injustifiable » affirmait Camus et je suis bien d’accord avec lui. Il s’agit donc de comprendre les mécanismes de ladite violence sans pour autant la justifier car, n’en déplaise à Manuel Valls, expliquer ce n’est pas commencer à excuser. Mais j’aimerais demander à tous ces journalistes si, eux, condamnent les violences policières. De la même manière que la chemise arrachée dans le conflit social d’Air France avait été très révélatrice de la manière de traiter l’information, les violences dans les banlieues sont révélatrices de comment les médias tentent d’orienter l’opinion vers une pensée unique et manichéenne.

 

Les banlieues vivent et tentent de faire entendre leur voix et ce, d’autant plus depuis la mort d’Adama Traoré. A défaut d’être un véritable enjeu politique, des associations comme Nos quartiers ont des talents ou des artistes comme Kery James ou Youssoupha mettent en place des dispositifs pour permettre l’ouverture culturelle, la poursuite d’études supérieures ou encore l’obtention d’un emploi. Et si finalement, c’était avant tout au citoyen lambda de se saisir du problème, de faire de la politique, de s’occuper de la vie de la cité avec le monde associatif ou encore les différentes cordées de la réussite. Espérons que le mouvement est en marche afin que dans 10, 20 ou 30 ans nous n’ayons pas, nous aussi, à dire : « Oui c’est toujours la même merde, derrière l’énième dernière couche de peinture ».

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