La loi sur les fraudeurs, stade suprême de la décomposition ?

A quoi reconnait-on un système sur le point de s’effondrer ? Sans doute au fait qu’il se complait dans une forme de fuite en avant totalement absurde et mortifère. Le 16 février dernier, l’Assemblée nationale a de nouveau souligné à quel point nous étions en train de vivre un moment de ce type. En adoptant une loi qui favorise la fraude financière, les députés ont fait montre du peu de cas qu’il se faisait de la morale d’une part et de la colère qui monte du pays d’autre part. Ladite loi instaure une prescription pour de nombreux délits financiers : abus de bien social, abus de confiance, trafic d’influence, corruption, détournements de fonds.

Jusqu’à présent, la loi ne prévoyait aucune limite dans le temps pour ce type de délits. Désormais, la prescription est établie à 12 années à partir du moment des faits, ce qui a son importance, pour ces délits. C’est Jean-Jacques Urvoas lui-même, le ministre de la justice, qui a introduit cet amendement. En pleine affaire Fillon, le Parlement garde son sens du timing légendaire. Nul besoin d’avoir recours à l’article 49 alinéa 3 de la Constitution pour faire voter cette loi qui convient à l’ensemble ou presque de la caste politique à la tête de notre pays depuis bien trop longtemps.

 

Pourquoi contourner la loi quand on peut la changer ?

 

De nombreuses affaires politico-financières sont en effet venues grossir le passif des parlementaires. En adoptant une telle loi, il est évident que lesdits parlementaires sont à la fois juge et partie. En liant les 12 années de prescription à la date où le délit est commis et non pas à celle où il est découvert, les parlementaires ont délibérément fait le choix de s’absoudre quasiment automatiquement de leurs pêchés financiers et occultes. Il est en effet très régulier que les faits soient découverts de longues années (parfois plusieurs décennies) après avoir été commis. En instaurant un tel délai de prescription, ceux qui devraient être exemplaires le sont avant tout dans la magouille. C’est un peu comme si les automobilistes décidaient que pour être effectifs, une amende et un retrait de point pour un excès de vitesse constaté par un radar devaient être notifiés le jour même par courrier. C’est, en somme, une prime à l’impunité.

Pour saisir totalement ce qui est en train de se dérouler sous nos yeux, il nous faut faire un détour par la sociologie et les théories de la déviance, en particulier celle du conflit. Celle-ci considère que la société est en conflit permanent et que dans ce conflit permanent, chaque groupe social tente de maximiser ses avantages. Loin de l’harmonie fonctionnaliste, il y a des groupes en concurrence avec des intérêts divergents. Les ressources sont distribuées dans un jeu à somme nulle. Cette théorie s’intéresse tout particulièrement à la façon dont sont construites / votées les lois et appliquées. C’est précisément ici que l’on retrouve la théorie du conflit dans cette loi odieuse qu’ont votée les députés jeudi dernier.

 

A quand le réveil ?

 

Face à une telle incurie que convient-il de faire ? Cesser de rester passifs me semble être à la fois un devoir et une nécessité fondamentale. Dimanche dernier, un peu partout en France des rassemblements contre la corruption ont eu lieu partout en France. « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs » affirme l’article 35 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1793. Il est grand temps de l’user pour nous soulever contre une caste politicienne qui ne pense à rien d’autre qu’à ses petits intérêts. Notre pusillanimité est en train de nous perdre et de nous mener à l’abime.

Si le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal mais par ceux qui les regardent sans rien faire, comme le disait Albert Einstein, il nous faut urgemment nous engager pour lutter contre cette dynamique morbide et mortifère instaurée par nos élites dirigeantes. Les rassemblements de dimanche sont une première étape mais elle ne saurait être suffisante. En cette période de campagne électorale, il faut plus que jamais peser sur le débat public et faire que la question des affaires politico-économiques, devenues endémiques et systémiques, soit traitée au-delà du simple cas de Monsieur Fillon. Cela n’est pas impossible : en Islande plusieurs gouvernements sont tombés grâce à la mobilisation des rues, en Roumanie les citoyens sont des dizaines de milliers à manifester contre la corruption. Sommes-nous devenus léthargiques au point de ne savoir que se plaindre ? Il faut le réaffirmer avec force : non. Et face à l’affaire Fillon, pour paraphraser les Indignés espagnols, il nous faut crier sans cesse ce n’est pas une affaire, c’est le système.

 

Nous l’avons donc vu, loin de comprendre la colère qui gronde dans le pays, nos dirigeants accélèrent le délitement moral de notre pays en votant des lois qui les protègent toujours plus afin de leur permettre de gagner toujours plus d’argent et de jouir du trafic d’influence sans être inquiété. Dans Les Affects de la politique, Frédéric Lordon explique que c’est le franchissement de seuils imperceptibles qui précipitent des changements majeurs. Peut-être que cette loi sera l’un de ses franchissements. Récemment, Franz-Olivier Giesbert – qui n’est pas à une idiotie près – comparait le traitement médiatique de l’affaire Fillon à la Terreur. Il expliquait que la guillotine, virtuelle, s’était remise en marche dans cette affaire. Il est grand temps de réellement remettre cette guillotine virtuelle en marche pour trancher la tête de la Vème République.

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