Manifeste pour une abstention participative

Dans la campagne présidentielle qui est lancée depuis des mois, la seule chose qui semble sure, c’est que rien ne l’est. Déflagration à droite après l’affaire Pénélope, ralliement de Bayrou et de toute une ribambelle d’éditorialistes de premier ordre à Macron, compétition à gauche entre Mélenchon et Hamon, voilà de quoi pourrait profiter Marine Le Pen pour accéder au pouvoir le 7 mai prochain. Dans cet amas de ruines fumantes constituées par les partis politiques traditionnels, le danger est grand, nous dit-on, que l’extrême-droite arrive au pouvoir dans quelques semaines. Je crois, personnellement, que non seulement la victoire de Marine Le Pen est possible mais qu’elle devient chaque jour un peu plus probable en regard du marasme politique dans lequel notre pays est plongé depuis des décennies.

Face à ce constat, l’élection se jouerait dès le premier tour nous disent en chœur analystes et journalistes. De Fillon à Mélenchon, il n’y aurait qu’une place pour quatre, place qui selon les dires de beaucoup assurera la victoire à celui opposé à Marine Le Pen. En somme, de telles analyses nous expliquent que 20% des suffrages exprimés au premier tour permettront de devenir le futur président de la République. Je crois au contraire que la défaite de Marine Le Pen au deuxième tour est loin d’être assurée et ce, peu importe face à qui elle se retrouvera en cas de qualification. En cas de victoire du Front National en mai prochain, il y a fort à parier que la faute sera imputée aux abstentionnistes. C’est pourquoi je publie préventivement ce papier pour battre en brèche tous les arguments fallacieux qui seront certainement répétés en boucle.

 

L’enfer, c’est les abstentionnistes ?

 

Régulièrement, les abstentionnistes sont montrés du doigt pour expliquer la progression du Front National élection après élection. Peu après le premier tour des régionales en décembre 2015, le philosophe Raphael Enthoveen ne s’est pas gêné pour apostropher les abstentionnistes sur Europe 1 dans sa chronique quotidienne. Ce jour-là, sa diatribe contre les abstentionnistes portait un nom péremptoire : l’abstentionniste, ce feignant. Selon lui, l’abstentionniste est une personne qui ne se préoccupe pas de la vie de la Cité, il caractérise même l’abstention comme étant un piège à con. Dans Huis-clos, Jean-Paul Sartre écrit cette phrase demeurée à la fois célèbre et très souvent incomprise : « L’enfer, c’est les autres ». Pour beaucoup, ladite phrase signifie que le mal vient d’autrui et surtout pas de soi. En ce sens, la doxa médiatique nous explique à longueur de temps que le FN progresse parce que de plus en plus de personnes refusent de se déplacer pour voter. Aussi peut-on affirmer sans caricaturer que pour eux, l’enfer est bel et bien constitué par les abstentionnistes.

Pourtant, si l’on s’intéresse de plus près à la phrase de Sartre on se rend rapidement compte qu’elle n’aboutit pas à accuser autrui d’être le mal. S’insérant dans toute la philosophie sartrienne, la phrase « l’enfer, c’est les autres » signifie bien plus que c’est le regard d’autrui qui crée l’enfer de telle sorte que la même action exécutée devant une personne devient honteuse alors même qu’elle ne nous dérange aucunement si personne n’est au courant. Dès lors, « l’enfer, c’est les autres » explicite le fait que c’est par la médiation d’autrui que l’on se rend compte de nos fautes. Si l’on accepte cette définition, alors je suis fondé à dire que, dans le cadre de notre système politique, l’enfer, c’est les abstentionnistes. Plutôt que de les culpabiliser sans chercher à comprendre en cédant à la pente du crétinisme d’Etat, je suis bien plus enclin à voir dans la masse hétérogène constituée par les abstentionnistes – dont je fais partie – le révélateur de l’épuisement croissant de notre système politique. L’abstention galopante, qui augmente scrutin après scrutin, ne montre pas un désintérêt vis-à-vis de la politique (la vie de la Cité) mais plutôt une défiance grandissante vis-à-vis de la caste politicienne que beaucoup de Français ne peuvent plus supporter. Si le FN parvient au pouvoir ça ne sera pas de la faute de nous, abstentionnistes, mais bien de vous, membres de la classe politicienne, qui avez fait surgir un fossé toujours plus grand, une faille béante entre citoyens et système politique.

 

Le mythe du vote utile

 

Il a déjà commencé à pointer le bout de son nez et sa présence va aller en grandissant tout au fil de la campagne présidentielle. Lui ? Le vote utile bien sûr ! Véritable constante de notre système politique complètement à bout de souffle, il revient régulièrement sur le devant de la scène à l’occasion des différentes élections qui scandent notre vie politique. Il flotte d’ailleurs actuellement un air de Lampedusa sur lui. Non pas cette île italienne devenue à la fois forteresse et cimetière mais plutôt l’auteur du Guépard. Dans cet ouvrage, Tancredi Falconeri, le neveu du personnage principal, affirme « pour que tout reste comme avant, il faut que tout change », phrase que l’on a souvent résumée en « il faut que tout change pour que rien ne change ». Le vote utile pourrait être personnalisé par Tancredi : noble, il décide de suivre les événements révolutionnaires contés dans le roman afin de conserver les avantages de sa classe. Il n’a donc rien d’un noble romantique, qui resterait fidèle à une cause perdue, celle des Bourbons et d’une tradition aristocratique : il épouse la cause libérale par ambition dans une société qui bouge.

En cela, le vote utile épouse la figure de Tancredi puisque, si son objet a changé, il demeure une composante centrale de notre système représentatif qui a tout d’une oligarchie qui se pare des soi-disant vertus de la démocratie. Hier, le vote utile était l’assurance pour le PS et l’UMP (devenu depuis Les Républicains) de parvenir tous deux au second tour de l’élection. C’est d’ailleurs, selon les analyses qu’on nous assène à longueur de temps, parce que le vote utile n’avait pas été assez fort que Lionel Jospin fut écarté en 2002. Aujourd’hui, le vote utile est revendiqué par Macron et Mélenchon pour faire barrage au FN et pour supplanter le PS. Finalement, le vote utile c’est de voter pour le moindre mal et – comme l’a si bien dit Mélenchon – le moindre mal reste tout de même le mal. Je pense pour ma part que le seul choix utile qui puisse exister quand on rejette le système politique dans lequel nous vivons est l’abstention. Le vote assoit en effet le système représentatif, le refuser c’est donc refuser de participer à cette mascarade et de donner de la légitimité à cette caste politicienne qui ne représente personne sinon ses propres intérêts. Au soir du 23 avril, mon vœu le plus cher est que l’abstention soit la plus grande possible. Si tel devait être le cas, le système que nous connaissons s’effondrerait de lui-même.

 

L’abstention comme arme démocratique

 

L’argument le plus répandu pour diaboliser l’abstention est de dire que les abstentionnistes refusent de participer au paroxysme démocratique que représentent les élections. Il est vrai que dans notre système politique anémique et complètement à bout de souffle, les élections en général et l’élection présidentielle en particulier agissent comme une forme de catharsis de notre démocratie bringuebalante. A l’heure où Amnesty National brocarde notre pays en raison de l’érosion de nos libertés fondamentales durant l’état d’urgence devenu permanent, les élections jouent le rôle de cache-sexe à notre caste politicienne complètement déconnectée. Ne pas voter c’est donc ne pas participer à la démocratie selon les contempteurs de l’abstention et des abstentionnistes. Il est euphémique de dire qu’une telle conception est à la fois tragique et ridicule.

Dire que la démocratie se résume aux élections, comme le disent beaucoup d’éditorialistes ou de politiciens, est, à mon sens, très révélateur de leur manière de penser. Je crois, au contraire, comme le dit très brillamment Geoffroy de Lagasnerie dans une interview au Gros Journal, que les élections sont le moment le moins démocratique en cela qu’elle consacre le triomphe d’une partie de la population sur une autre. Dire que les abstentionnistes se désintéressent de la vie de la Cité en dit bien plus sur ceux qui expriment un tel jugement que sur les abstentionnistes eux-mêmes. Résumer l’acte politique au vote c’est, en effet, oublier la définition première du terme politique (vie de la Cité). Se contenter de ne pas aller voter et de prôner l’abstention serait assurément une impasse. Au contraire, je crois que l’abstention n’est pas l’aboutissement mais simplement le début de la démarche. C’est au quotidien que la démocratie et la République doivent être défendues et étendues.

 

Nous l’avons vu, s’abstenir ne signifie pas se détourner de la politique. Je crois même au contraire que beaucoup d’abstentionnistes sont bien plus politisés que certains électeurs qui se contentent de glisser un bulletin dans une urne tous les 5 ou 6 ans puis se désintéressent complètement de ce qu’il se passe durant la mandature. L’abstention pour l’abstention est une impasse mais l’abstention comme préalable est, à mes yeux, nécessaire pour changer en profondeur notre système politique. Chacun demeure bien évidemment libre de céder aux sirènes du vote utile ou de s’abstenir. Pour ma part, les 23 avril et 7 mai j’irai jouer aux boules, au foot ou je me tournerai les pouces toute la journée. Cela sera toujours plus utile que d’aller participer à la mascarade. « Il arrive que les décors s’écroulent », écrivait Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe. Précipitons cette catastrophe et proclamons en chœur que l’heure de nous-mêmes a sonné comme le disait Césaire. C’est à ce prix que nous rallumerons les étoiles dans la nuit noire qui s’est faite sur nous depuis trop longtemps.

3 commentaires sur “Manifeste pour une abstention participative

  1. Je m’abstiens quand je n’ai pas le choix, par exemple quand au second tour tu n’as que le PS pour représenter la gauche. Sinon, je vote. Et, je voterai pour l’avenir en commun, cohérent, chiffré… Je te recommande la journée consacrée à l’écologie samedi dernier, disponible sur youtube.

    L’abstention n’a aucun poids. Tu te trompes. Même forte, elle ne délégitimite pas les élus à légiférer en notre nom.
    Penche-toi sur l’élection législative partielle de la circonscription de Ayrault. Elle a obtenu un nombre dérisoire de voix par rapport au nombre d’électeurs total (votants ou abstentionnistes). La légitimité de la nouvelle élue n’a jamais été contestée…
    Pour que l’abstention ou le vote blanc pèse,il faut une nouvelle constitution…

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  2. N’est-ce pas un peu contradictoire de vouloir que l’abstention ou le vote blanc pèse et donc voter pour un candidat proposant une nouvelle constitution alors que justement on ne croit pas en ces candidats ?

    Au fond, en raisonnant comme ça, on accepte le fait de voter pour le moins mauvais si on l’a n’a pas de candidat favori. Sachant cela, l’avantage restera toujours dans le camp des politiques. Du coup je ne vois pas trop ce que ça change.

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