La rue, c’est loin ?

Vendredi dernier, le groupe IAM sortait son huitième album studio. Vingt ans et quatre albums après L’école du micro d’argent, considéré comme l’un des chefs d’œuvre du rap français (je considère personnellement que c’est le meilleur album de l’histoire du rap français), Shurik’n et Akhenaton reviennent donc avec Rêvolution, un album dense de 19 titres. Après un précédent album relativement décevant, il va sans dire que j’attendais avec impatience ce nouvel opus du groupe le plus célèbre de Marseille, d’autant plus que les deux singles qui avaient été dévoilés avant la sortie de l’album laissaient présager d’une production à la fois ambitieuse et recherchée.

Et pourtant, après plusieurs écoutes, force est de constater que la déception qui avait accompagné la sortie de leur dernier album est de nouveau présente. Un peu comme s’il fallait souligner qu’ils auraient sans doute mieux fait de partir sur Arts Martiens dont le dernier titre (« Dernier coup d’éclat ») semblait suggérer une sortie de scène. Cet album n’a, en effet, rien de révolutionnaire malgré le titre qui lui est donné. Il est loin le temps où IAM dénonçait avec force, vigueur et brio le système en place. Il est d’ailleurs assez douloureux de voir sombrer les groupes que l’on a admiré – et que l’on continue à admirer pour leurs anciens albums. Au-delà de la simple critique de cet album, il me semble que le cas d’IAM révèle à quel point il est difficile de rester bon dans le rap sur la durée, peut-être parce qu’il est impossible de faire du bon rap quand on s’est trop éloigné de la rue.

 

Amours déçues, rappeurs déchus

 

Dans le cas d’IAM, il est d’ailleurs assez symptomatique de voir que le groupe ait pris la décision de fêter les vingt ans de son album phare à Bercy et non pas à Marseille. Il est évidemment compliqué de résumer le progressif éloignement d’IAM avec sa base par la tenue de ce seul concert. Toutefois, de la même manière qu’un symbole renvoie à autre chose qu’à lui-même, la tenue de ce concert à Paris, et non pas près de ceux qui ont inspiré ce chef d’œuvre qu’a été L’école du micro d’argent, révèle à mon sens le divorce qui s’est peu à peu produit entre IAM et ceux qui les ont écoutés et écoutent encore leurs précédents albums de manière frénétique. Le rap étant par nature l’émanation des quartiers populaires, il est tout à fait logique de voir IAM plonger dans le sentiment de l’absurde au sens camusien du terme.

« L’absurde, écrit le philosophe franco-algérien, naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde ». Il ajoute même plus loin : « Je suis donc fondé à dire que le sentiment de l’absurdité ne naît pas du simple examen d’un fait ou d’une impression mais qu’il jaillit de la comparaison entre un état de fait et une certaine réalité, entre une action et le monde qui la dépasse ». Il me semble que ces quelques lignes expliquent à merveille l’impasse dans laquelle se retrouve IAM depuis quelques années. A force de s’être éloignés de la rue, les rappeurs du groupe ne peuvent finalement plus la raconter. Il n’est d’ailleurs pas anodin que les rappeurs qui aujourd’hui marchent le mieux dans les quartiers populaires soit ceux qui en parlent et qui y vivent, Jul en tête. Comme l’écrivent si bien mais si impitoyablement Bigflo et Oli, « facile de parler de la rue quand tu la regardes de ton balcon ».

 

IAM pour illustrer la déconnexion des politiciens

 

Le rap est historiquement un style de musique engagé. Il est donc tout à fait naturel de voir des ponts se créer entre le rap et la politique au sens noble du terme. En cela, l’exemple d’IAM évoqué ici peut nous permettre de comprendre la déconnexion totale des élites de la nation à l’égard de la population globale en général et des quartiers populaires en particulier. S’il est particulièrement difficile, voire impossible, de continuer à faire du rap contestataire et revendicatif lorsque l’on s’éloigne de la rue, il apparaît encore plus illusoire de croire que des politicien(ne)s n’ayant aucune attache avec les quartiers populaires et leur vie quotidienne puissent se préoccuper réellement du bien commun et d’une plus juste répartition des richesses.

« Entre vous et la rue, y a plus que les CRS », « Derrière tes doubles vitrages t’entends plus la ur qui hurle ». Ces deux phrases tirées de deux morceaux de Kery James et Médine (Racailles et Raison sociale) symbolisent de manière idoine la situation de notre pays. Quand les parlementaires font partie des 10% des Français les mieux payés, comment croire, en effet, qu’ils se préoccuperont du bien commun ? C’est finalement somme toute logique puisqu’en touchant les revenus qui sont les leurs, nos très chers représentants vivent de facto dans un monde parallèle par rapport à celui dans lequel vivent l’extrême-majorité des Français. Dès 1871, les communards nous prévenaient déjà dans leur appel aux électeurs : « Evitez également ceux que la fortune a trop favorisés, car trop rarement celui qui possède la fortune est disposé à regarder le travailleur comme un frère ». Qui peut décemment croire que cette maire dans les quartiers nord de Marseille qui vit au Roucas Blanc est réellement au fait de la réalité quotidienne de ses administrés ?

 

Nous le voyons donc, les liens entre rap et politique sont intimement liés et le cas d’IAM permet de nous en apprendre beaucoup sur la déconnexion de nos élites. Toujours dans Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus écrit : « Il arrive que les décors s’écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement. « Commence », ceci est important. La lassitude est à la fin des actes d’une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience. Elle l’éveille et elle provoque la suite. La suite, c’est le retour inconscient dans la chaîne, ou c’est l’éveil définitif. Au bout de l’éveil vient, avec le temps, la conséquence : suicide ou rétablissement ». L’élection présidentielle et les élections législatives qui arrivent ont toutes les chances d’agir comme un écroulement des décors. Face à l’absurde, Camus oppose la révolte. Il est grand temps de passer à cette étape-là.

Un commentaire sur “La rue, c’est loin ?

  1. J’ai pas (encore) écouté l’album d’IAM, mais je voudrais rebondir de manière plus large sur ce que tu as dis, et ça concerne IAM aussi. Le rap sort des quartiers populaires, oui ça ne fait aucun doute. Après il a évolué et d’autres rappeurs tiennent un discours qui pourrait, peut-être, te surprendre.

    Lucio Bukowski par exemple, vient des quartiers populaires. Pourtant tu peux l’entendre dire « nique ta rue », « j’exècre ces tours », « jouer les victimes revient à n’être que viande sous vide ». Le gars n’a absolument pas fait fortune, il ne vit pas de sa musique d’ailleurs, il travaille à côté pour en faire. Ca ne veut bien sûr pas dire qu’il crache sur toute forme de solidarité. Mais son discours est clair « chacun est libre de s’élever, question de couilles », « une carte de bibliothèque coûte moins cher qu’un paquet de clope ». Il critique les politiques, les puissants, la consommation, la société dans laquelle on vit. Ca l’empêche pas de s’en prendre à ceux qui s’adaptent et l’acceptent, en ne rêvant que de devenir comme ça. Pourtant on pourrait dire que c’est humain quand tu es démuni et que la société a une grande influence sur toi, je pourrais bien te suivre là-dessus.

    Mais à mon sens, c’est une autre forme, plus efficace peut-être, de faire passer un message. Mettre un tampon aux concernés. Je ne suis pas fan de Kery James par exemple. Quand je l’écoute, j’ai toujours l’impression d’avoir à faire à un moraliste qui vient sans arrêt dire aux autres ce qui est bien ou mal. J’ai toujours ce sentiment que lui tient le pauvre habitant des quartiers populaires par la main et lui explique quoi faire. D’ailleurs, il ne perd pas le nord. Le gars avoue clairement qu’il utilise Skyrock pour faire passer son message et après il les critique. Pas vraiment un beau message d’émancipation. Puisque tu fais un parallèle à la politique, Kery James pour moi c’est un peu le PS. En apparence du côté des quartiers populaires, mais après il compose volontiers avec les institutions en place.

    Je pense qu’on peut se demander si tenir par la main les quartiers populaires et jouer le rôle de porte-étendard est une bonne chose. D’autres rappeurs comme l’1consolable par exemple est très politisé, critique, pourtant quand il promeut son mode de vie, il le fait de manière générale, il vise l’ensemble de la société. Au fond les quartiers populaires sont évidemment les plus touchés par les défauts de notre société car ils sont quasi en bas de l’échelle (les SDF restant pour moi au plus bas, logiquement). Mais on voit la même chose dans les classes moyennes : Jul, PNL etc. Y a une volonté de boire/fumer, de faire la fête pour oublier, dans tous les cas. Personnellement, je trouve que c’est une idée qui a prit de plus en plus de place quand on parle de musique, j’ai pu le constater autour de moi aussi. C’est pour ça que je ne suis pas sûr qu’IAM y gagnerait en venant faire la morale en se servant de sa crédibilité. D’ailleurs, Akhenaton a volontiers tapé sur certains éléments des quartiers populaires mais dans le but d’aider, bien sûr. Là je pense à « L’Aimant ».

    A part ça, je te crois volontiers sur l’éloignement d’IAM. On pouvait déjà le constater avec Akhenaton malheureusement. Au-delà des pubs il dit quand même : « … je ne suis pas un altermondialiste, ni un communiste, je suis pour un capitalisme juste et où le partage se ferait mieux qu’aujourd’hui. » Je ne comprends pas comment on peut avoir fait « La Fin de leur monde » et dire ça. C’est complètement utopique de croire à un « capitalisme juste » parce que par essence ce système appelle à la cupidité et à la destruction de la nature. Mais bon, je ne te fais pas la leçon, tu le sais mieux que moi. :p

    Idem pour ça aussi : « L’opposition frontale, est-ce qu’elle a créé une amélioration ces dernières années ? Les riches sont encore plus riches et les pauvres sont encore plus pauvres. Je pense qu’il faut passer à d’autres techniques de combat. »

    Ca fait écho à ses pubs. Ca me donne juste l’impression que le gars a choisi de négocier avec le capital, de faire sa vie de son côté et d’abandonner les luttes qu’il prônait avant. Ca me fait penser encore une fois au PS qui adhère au libéralisme. Revendiquer une certaine modernité pour la justice sociale qui se traduit par une coopération avec les responsables. Je suis tout aussi déçu que toi.

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